Déclaration de M. Pierre Joxe, ministre de la défense, sur la défense européenne, les nouvelles alliances, la réorganisation de la défense française et ses objectifs, et la réforme de l'enseignement militaire supérieur, Paris le 27 novembre 1992.

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Circonstance : Clôture de la session pleinière du cours supérieur interarmées le 27 novembre 1992

Texte intégral

Tout d'abord, nos excuses si l'Amiral Lanxade et moi-même sommes arrivés un peu en retard : nous étions en conversation avec l'Amiral Gromov, commandant de la marine russe ; c'était très intéressant, on a un peu prolongé. Juste avant, l'Amiral Lanxade me parlait de son voyage en Pologne où il vient de passer quelques jours de contacts très instructifs. Un de mes collaborateurs,, une demi-heure avant, de retour de Yougoslavie où il était avec J. Mellick, le secrétaire d'État à la défense, m'a parlé des relations qu'il avait eu là-bas avec le contingent espagnol qui s'installe en étroite liaison avec les militaires français, très nombreux en Yougoslavie, et qui ont déjà depuis plusieurs mois une expérience assez longue, ainsi que des contacts avec les britanniques dont un officier britannique est le chef d'État-major du Général Morillon, et l'impression de nos collègues amis Belges.

Nous vivons dans une situation où les données internationales sont changées, changent sous nos yeux parfois en bien, parfois plutôt en mal, et c'est à cela bien sûr que toute formation, surtout formation militaire supérieure doit consacrer beaucoup de soin. C'est le cas depuis longtemps avec les cours supérieurs interarmées, et je suis très heureux de saluer ici non seulement les officiers de nombreux pays d'Europe – plusieurs dizaines de pays sont ici représentés – ou d'autres continents mais aussi les attachés de défense. Ces officiers stagiaires étrangers qui en venant passer plusieurs mois avec des officiers français dans ce genre d'enseignement se préparent même à exercer leur fonction dans ce cadre international nouveau.

Vous savez que c'est la dernière session de ce cours dans sa forme actuelle mais la forme future le Collège interarmées de défense (CID) qui ouvrira à la rentrée de septembre 1993, où l'Amiral Merlo aura donc une responsabilité majeure, ne sera pas une rupture avec le Cours supérieur interarmées (CSI). Ce sera plutôt une confirmation ; l'innovation, j'en dirai un mot en concluant, sera tournée à la fois vers la dimension interarmées et aussi la dimension internationale à des fins très souvent d'interopérabilité privilégiant avant tout l'aspect opérationnel. Il faut que la réflexion, la conception soit guidée par des considérations internationales qui sont aujourd'hui profondément remises en question. Voilà pourquoi nous avons en France, depuis maintenant quelque temps avec parfois des malentendus, mis l'accent sur la dimension européenne de la défense, ce qui ne met pas en cause du tout la participation ni notre fidélité, s'il faut dire, à l'Alliance Atlantique, mais ce qui tient compte de la réalité.

Nous avons une dimension européenne nouvelle parce que nous sommes dans une situation géopolitique nouvelle. Je voudrais commencer par l'Europe où nous nous trouvons dans une situation contradictoire. La lutte contre toutes les formes de prolifération nucléaire, chimique, balistique, bactériologique s'organise. La perspective d'une diminution du niveau des forces, l'application du traité sur la limitation des forces classiques, se traduit par un changement profond du degré de militarisation au centre du continent. Nous étions avec l'Amiral Gromov tout à l'heure, qui nous parlait de diminuer de 60 % les commandes d'investissement pour la Marine russe et de diviser, si j'ai bien compris, par plus de deux les effectifs de la Marine, de 4 millions à 1,5 million dans les quelques années qui viennent. En même temps le mouvement vers la démocratie, les principes de liberté, la signature de la Charte de Paris en novembre 90, tout ce mouvement qui a émergé en 89 pendant que nous célébrions le bicentenaire de la Révolution française, donnait l'impression que l'Europe résonnait à ce bicentenaire, alors qu'en même temps des guerres nous rappellent la guerre de 30 ans dans la Yougoslavie proche de nous et dans d'autres parties de l'Europe, elles nous rappellent la guerre de 30 ans par leur férocité, leur sauvagerie et leur dimension culturelle et parfois religieuse.

Des tensions régionales dangereuses

Donc, il y a quelque chose de paradoxal entre cette évolution de l'Europe vers la démocratie, la liberté, l'entente et certaines crises dans certains pays d'Europe qui reviennent à des antagonismes très anciens mais qui risquent de devenir très nouveaux puisque la guerre civile elle-même, (je pense à la Yougoslavie où nous avons été les uns après les autres) les horreurs, les massacres provoquent des tensions, des rancunes. Des centaines de milliers, aujourd'hui sans doute des millions, de personnes déplacées provoquent de nouveaux motifs de tension qui ne sont pas anciens, qui ne sont pas des souvenirs des Oustachis d'il y a un demi-siècle ou de l'Empire ottoman. Non, ce sont des massacres qui ont lieu la semaine dernière, des exodes de population qui ont eu lieu le mois dernier et qui donc nous promettent des lendemains difficiles. Nous devons avoir cela devant les yeux en permanence car beaucoup de raisons peuvent faire craindre que ce mouvement, nous devons en tout cas l'envisager, non pas se réduise subitement comme une crise de fièvre mais s'étende d'abord dans l'ancienne Yougoslavie ou nous ne pouvons écarter des hypothèses certes pessimistes mais plausibles. Où, après la Slovénie, où finalement les choses se sont passées presque pacifiquement, la Croatie, qui a son indépendance mais dont les frontières font l'objet de luttes dans lesquelles maintenant les Nations unies sont engagées, beaucoup de nos pays sont engagés, c'est la Bosnie qui est en train d'être dépecée. Pourquoi est-ce qu'ensuite ce ne serait pas le Kosovo, la Macédoine ? Et on peut continuer comme cela. 

Donc nous devons avoir cela présent devant les yeux, en partie pour essayer de peser en faveur d'éléments qui peuvent éviter ce développement. Je parle de l'ex-Yougoslavie mais dans d'autres régions de l'ex-URSS, il y a des combats qui ne sont pas moins féroces, qui sont plus lointains et qui ne sont pas moins dangereux quant aux risques d'extension qu'ils peuvent contenir, y compris dans les régions d'Asie centrale où la situation au Tadjikistan vient de rebondir à nouveau. Mes récentes conversations, il y a quelques semaines aussi bien à Tachkent qu'à Islamabad, me font penser qu'on est là aussi dans une zone où la désagrégation de l'Union soviétique pourrait conduire à des tensions régionales ayant des conséquences qui seraient beaucoup plus larges que régionales.

Donc, notre idée dominante par rapport à l'architecture de défense et de sécurité en Europe s'inscrit en fonction de ces considérations, et notre démarche européenne n'est en rien contradictoire avec notre démarche atlantique. Je ne perds pas une occasion de le répéter puisque je comprends que le malentendu, en particulier avec certains de nos amis américains, est durable : alors il faut essayer de le lever. Cela prendra le temps que cela prendra, mais en attendant... Notre démarche européenne, à quoi correspond-elle ? Elle vise à donner à la Communauté européenne une réelle capacité de défense. Permettre à l'Union politique qui se développera lentement. Quand on pense que l'Union économique a commencé avec le Traité de Rome, c'est-à-dire à un moment où j'étais étudiant, il y a déjà une vie d'homme, et où les plus jeunes d'entre vous sans doute n'étiez pas nés ou étiez enfants ! C'est dire que s'il faut une génération pour passer du début à la construction économique, on peut penser qu'il en faudra peut-être une autre devant nous pour passer de cette Europe économique, bien organisée maintenant et vers laquelle se tournent beaucoup d'autres pays d'Europe, à une Union politique et donc à une conception de la défense qui puisse, non pas se calquer, mais accompagner la construction politique. Pourtant, ce n'est pas parce que cela va prendre une génération qu'on ne doit pas s'en occuper maintenant. Si on n'avait pas signé le Traité de Rome en 1957, si on ne l'avait pas préparé dans les années 50 avec des traités économiques partiels sur le charbon, l'acier, sur l'énergie atomique, en bien cette construction économique n'aurait pas eu lieu.

Voilà pourquoi nous cherchons dans toutes les directions, y compris par des relations bilatérales que personnellement je considère comme un élément essentiel de la construction communautaire. Les relations bilatérales sont comme les briques, ou comme peut-être le ciment de la construction communautaire, avec la Grande-Bretagne, l'Allemagne, avec la Belgique, avec l'Italie. Je pourrais continuer ainsi dans tous les pays de l'Europe des 12, avec des pays de l'Europe au sens plus large. Nous avons des relations parfois à deux ou trois pays qui comptent autant pour la construction de l'Europe que la dimension communautaire à 12.

L'Italie intéressée par la frégate anti-aérienne.

Ainsi par exemple, avec la Grande-Bretagne, si le projet de frégate anti-aérienne franco-britannique sur lequel je pousse tant que je peux – avec non seulement l'accord de l'Amiral Coatanea, chef d'État-major de la Marine, de l'Amiral Lanxade, chef d'État-major des Armées, mais également l'accord de la Marine britannique – si ce projet se réalise, – et je dis si car c'est le mois prochain que nous devons signer un document qui marquerait l'accord sur la conception de la frégate ; ensuite se posera le problème d'un accord sur les conditions de la construction en commun puisqu'il y a toute une dimension industrielle – s'il se réalise cela veut dire que dans quelques années il y aura deux flottes dont les officiers auront coopéré dans un domaine majeur. Deux ou trois puisque voilà que le ministre italien de la Défense vient de nous écrire, au ministre de la Défense britannique et moi-même, pour nous dire l'intérêt de son pays. En tout cas deux, peut-être trois, pays d'Europe vont construire cette frégate anti-aérienne en commun. 

Avec l'Allemagne, les projets communs sont nombreux. Plus nombreux qu'avec la Grande-Bretagne parce qu'il y a eu un effort particulier depuis bien des années maintenant, depuis plusieurs dizaines d'années dans le domaine des hélicoptères, dans beaucoup de domaines que vous connaissez. Mais c'est sans doute un des éléments les plus importants de ce qu'on appelle la réconciliation franco-allemande. Disons après plusieurs années, après la deuxième guerre mondiale. Cette volonté qui a été marquée par plusieurs chefs d'État français et Allemands depuis De Gaulle, Adenauer avant De Gaulle, Schumann, jusqu'à Mitterrand et Kohl, mais aussi bien Giscard d'Estaing et Helmut Schmitt. Ça correspond à quelque chose de profond sur le plan bilatéral et c'est un élément de la construction européenne.

Mais avec l'Italie et l'Espagne nous avons un satellite d'observation, le projet Hélios en commun. Avec l'Allemagne (et je crois la Belgique et l'Espagne aussi) le projet de Corps européen. Ce projet de Corps européen est à l'origine une initiative franco-allemande. Nous avons adressé à nos collègues de l'Alliance Atlantique notre conception de ce Corps européen, mais déjà il y a des officiers belges et espagnols qui suivent ce projet et récemment, à la réunion de l'Union de l'Europe occidentale à Rome, mes collègues belges et espagnols m'ont confirmé qu'il y avait une intention d'y participer. Donc, ce Corps européen élargi, je le souhaite, à quatre pays actuellement et je l'espère à d'autres encore participera à l'évolution de l'Alliance atlantique d'une certaine façon mais participera surtout à l'évolution de la conception européenne de la défense.

Nous avons dans un autre domaine, avec l'Italie et l'Espagne, pris une initiative pour la mise sur pied d'une force aéromaritime européenne, et nous l'avons d'ailleurs fait entériner à la réunion de Rome de l'UEO ; donc l'ensemble de ces dimensions bilatérales, trilatérales parfois, compose la fabrication solide d'une construction européenne de notre défense qui n'est pas opposée à la démarche atlantique, au contraire, au moment où les bases mêmes de ce qui était l'origine de l'Alliance atlantique sont remises en cause par une transformation géopolitique.

Participer à la rénovation de l'Alliance atlantique

Il est souhaitable que l'Europe, et c'est ce à quoi la France travaille, réfléchissant elle-même sur ses objectifs parce qu'évidemment les accords France-OTAN devront être révisés pour tenir compte des évolutions géostratégiques en Europe. Il est évident que l'Alliance atlantique elle-même est en train et sera sans cesse conduite à reconsidérer son organisation puisque ses objectifs et la problématique à laquelle elle a à faire face change. Il est évident qu'au moment où le Canada a à peu près retiré la totalité des forces canadiennes qui étaient stationnées en Europe, et au pire moment où les États-Unis d'Amérique ont déjà annoncé qu'ils descendraient à 100 000 hommes et qu'on s'interroge sur ce que sera finalement la décision de l'administration Clinton, il est évident que nous devons, nous, à notre façon, participer à la rénovation de l'Alliance atlantique, ce qui encore une fois n'est pas sa mise en cause, au contraire.

Et quant à la démarche atlantique, à quoi correspond-elle ? Elle correspond à la situation du lendemain de la 2e Guerre Mondiale. L'Alliance Atlantique, c'était alors les alliés de la coalition anti-nazie, moins la Russie. Au moment où tout à coup l'Europe change, alors il y a une 3e dimension à laquelle on est encore peu habitué. C'est la dimension pan-européenne qui inclut les pays de l'ex-pacte de Varsovie, récemment dissous. Il est vrai que pendant un mois il y a eu une tentation, ou même sans doute de bonne foi une croyance, dans le fait que c'était précisément dans le cadre de l'Alliance Atlantique que cette dimension pan-européenne pourrait se réaliser. C'est ainsi que beaucoup de pays de l'Europe de l'Est dans un premier temps on dit « ce que nous voulons c'est adhérer à l'OTAN ». Pour la Pologne d'où vous revenez, la Hongrie où j'étais il y a peu de temps, et beaucoup d'autres pays, c'était leur démarche. Pourquoi ? Parce qu'ils disaient qu'au fond c'était une alliance qui a fait ses preuves. C'est une alliance des pays démocratiques, c'est l'alliance des pays à la fois industriels et démocratiques.

Mais la CSCE, la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe à laquelle participent les États-Unis et le Canada, relève d'une autre problématique et l'on s'en rend bien compte quand on voit les suites de la réunion à Bruxelles le 1er avril dernier de l'ensemble des ministres de la Défense de l'Alliance Atlantique, sauf moi-même pour des raisons que vous connaissez, et auxquels s'étaient ajoutés l'ensemble des ministres de la Défense de l'ancien Pacte de Varsovie – et au-delà puisqu'il y avait les ministres de la Défense de pays qui n'existaient pas du temps du Pacte de Varsovie, en tant qu'États souverains. Les mois ont passé, les participants à cette réunion du 1er avril ont pu réfléchir, continuer à se rencontrer parfois dans d'autres instances et ont vérifié que ce n'est pas forcément le cadre le plus opératoire pour travailler car quand on se réunit à 36, vous voyez ce que ça peut donner. C'est 52 en vérité, la CSCE. Un nombre encore variable puisqu'il y a des pays nouveaux qui apparaissent sur la carte de l'Europe. Alors que là aussi dans les relations pan-européennes nous avons des possibilités de coopérations nouvelles.

L'Europe aussi par des coopérations bilatérales

D'abord avec des pays de l'ex-Pacte de Varsovie. Nous avons cherché à coopérer étroitement avec les pays dits du triangle de Visegrad parce qu'ils avaient l'habitude de se rencontrer : Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie ; nous avons eu des relations suivies depuis maintenant déjà plus d'un an. J'ai même été invité une fois à l'une de leur réunion à Prague, une journée avec les ministres de la Défense de Pologne, Hongrie et Tchécoslovaquie. Mais évidemment c'est un phénomène fluctuant ; d'abord les structures politiques dans ces pays ne sont pas stables. Le gouvernement polonais depuis, a déjà changé plusieurs fois. La Tchécoslovaquie est en train de se diviser en deux pays ; par conséquent ce sont des relations difficiles et pourtant nous constatons que dans les relations avec ces pays – qui sont les pays qui ont à la fois une histoire et une tradition qui leur fait considérer qu'ils sont les plus proches de l'Europe occidentale – nous avons des possibilités de coopération à renouer car souvent elles étaient anciennes. Les relations entre la France et la Pologne, entre militaires français et militaires polonais, les relations entre la France et la Tchécoslovaquie sont des relations anciennes. Il y a eu des actions de formation, d'instruction, d'échanges entre militaires français, polonais, tchécoslovaques et hongrois, qu'on a à renouer.

La situation est complètement différente avec d'autres pays. L'Ukraine ; nous avons reçu plusieurs missions ukrainiennes. La Biélorussie ; le secrétaire d'État Jacques Mellick y est allé, de même d'ailleurs qu'en Ukraine. Ce sont des États, des pays que nous n'avons pas connus comme puissances, comme États qui fussent partie prenante.

L'Ouzbékistan, où je suis allé déjà deux fois ; nous découvrons une République qui est, en vérité qui était, une partie de l'ancien Turkestan russe et où on s'aperçoit que les traditions sont en effet différentes de celles du Kazakhstan, du Tadjikistan ou du Turkménistan. Nous avons à découvrir ce qu'est l'Ouzbékistan.

Donc, quand on s'adresse aux différentes parties de l'ex-URSS ou de l'ex-Pacte de Varsovie, c'est extrêmement hétérogène ; nous avons des relations anciennes avec la Pologne ; dans une tradition longue plus récente mais très forte avec la Tchécoslovaquie puisque la Tchécoslovaquie en tant qu'État souverain et en tant que République démocratique a vraiment été, on peut le dire, un enfant de la Société des Nations (SDN) et de la France. Mais avec l'Ouzbékistan, ou avec des parties de ce qu'était la Russie administrative et politique, comme l'Ukraine, ou avec des Républiques qui ont eu peu d'existence comme États souverains, comme les trois pays baltes, alors là, nous sommes devant une situation où tout est à faire et, j'en suis convaincu, les relations bilatérales, les relations entre la France et la Pologne mais je ne veux pas dire que ce n'est pas aussi vrai entre l'Italie et la Hongrie, entre l'Allemagne et la Tchécoslovaquie, entre les pays baltes et certains autres pays d'Europe, ce sont des relations concrètes entre les pays, entre des armées, entre des officiers, qui contribueront à faire cette Europe-là.

D'autant plus qu'il y a un phénomène peu commenté encore qui marque l'évolution de l'Europe, c'est que quatre pays jusqu'à présent neutres, jusqu'à présent, exclus de la coopération militaire, se voulant en dehors de la confrontation entre les blocs, se trouvent entrer dans l'Europe avec une attitude nouvelle ; je pense à la Finlande, à l'Autriche, la Suisse, et à la Suède. Ces quatre pays, pour des raisons différentes, se réclamaient d'une neutralité, soit qu'elle leur ait été en quelque sorte imposée, soit qu'il l'ait librement choisie. Ainsi le traité d'État qui établissait la souveraineté de l'Autriche au début des années 1950 imposait-il en vérité un statut de neutralité à une Autriche qui ne demandait que ça mais qui a vécu dans ce régime pendant plus de 40 ans. La Suisse, elle, depuis 10 siècles se voulait neutre d'autant plus que sa neutralité repose sur quoi ? Sur la fin de la guerre civile : la Suisse est née lorsque les Suisses ont décidé d'arrêter de se battre entre eux et pour consolider cette disposition pacifique, ils ont décidé d'arrêter de faire la guerre. Ce qui ne les a pas empêchés de fournir quelques mercenaires, y compris très bons soldats qui n'ont pas réussi à sauver la monarchie française, comme vous le savez, mais ont fait l'admiration des foules qui les ont quand même massacrés. C'était il y a deux siècles. Pour d'autres raisons, la Finlande marginale entre l'Union Soviétique et la Scandinavie, ou enfin la Suède, tous ces quatre pays neutralistes veulent rentrer dans la politique européenne ; d'ailleurs, les uns après les autres, ils expriment leur volonté, ou s'ils ne l'ont pas encore fait ils en discutent, d'entrer dans la Communauté Européenne, et ces quatre pays développent à présent des relations de coopération et de contacts militaires comme ils n'en ont jamais eues.

J'ai reçu le ministre suisse de la Défense et j'ai été reçu par lui, j'ai reçu mes homologues et je suis allé les voir en Suède, en Finlande, en Autriche à plusieurs reprises, ce qui était plus que rarissime, pratiquement inexistant dans le passé, en raison de leur attitude de neutralité ; c'est-à-dire qu'il y a eu une évolution si profonde des relations à l'intérieur de l'Europe, qu'elles ne concernent pas seulement les protagonistes de la période de la division du monde et de l'Europe en deux blocs, elles concernent aussi un certain nombre de pays d'Europe qui se voulaient en dehors de la confrontation Est-Ouest et qui aujourd'hui, finalement, se rapprochent de la construction de la Communauté Européenne. Voilà pourquoi nous avons évidemment attaché une très grande importance aux relations internationales, aux contacts internationaux, et aux relations entre officiers, dans ce domaine, parce que ce n'est pas quelque chose d'abstrait, les relations entre deux pays ; c'est le fait que des Français connaissent des Italiens, des Norvégiens, des Espagnols, des Allemands ; c'est le fait que des Belges connaissent des Français, des Espagnols. C'est sur la base de cela que nous pouvons construire une structure, et dans l'avenir une dimension européenne de sécurité.

La France premier contributeur au maintien de la paix

Naturellement votre outil de défense se modifie, mais comme je sais qu'on vous a fait de nombreuses conférences là-dessus, je ne vais pas apporter de développement nouveau ; simplement vous apporter quelques rappels. La France est devenue en moins de deux ans, le premier contributeur –mondial – aux opérations de maintien de la Paix des Nations Unies ; c'est-à-dire que la France, qui avait sous casque bleu il y a deux ans quelques centaines d'hommes, aujourd'hui en a plusieurs milliers. La France, qui était au 14e ou 15e rang il y a deux ans, aujourd'hui est passée au premier rang. Vous comprenez bien que cela a une signification politique, bien sûr, mais cela a aussi des conséquences en termes militaires, en termes d'organisation, en termes de structures, mais aussi de conception même, et cela d'autant plus que nous sommes présents aussi bien en Yougoslavie qu'au Cambodge, c'est-à-dire dans deux des plus grandes opérations que les Nations Unies n'aient jamais organisées. Donc, toute cette dimension que nous avons développée depuis un an correspond, certes à des choix politiques, mais aussi à des capacités militaires, car ces choix n'auraient pu être faits si les capacités n'avaient pas existé.

Quelles capacités ? Je ne vais pas faire ici l'éloge des capacités des militaires français puisque, en général, les autres s'en chargent très bien ; et nous constatons effectivement que, dans les milieux internationaux, il est reconnu sans conteste que les unités françaises mises à la disposition de l'ONU font preuve de capacités de mobilité, d'adaptation, de sérieux, de résistance, révèlent une bonne formation, et que les matériels mis en œuvre, la façon de les utiliser démontrent un ensemble de qualités. Et ce n'est pas le résultat du hasard, mais celui d'années d'efforts en matière de formation, de conception, de construction, d'organisation, évidemment aussi accompagnés d'une adhésion des hommes, faute de quoi toutes ces qualités ne pourraient pas être employées.

Donc, je ne vais pas développer ce point mais il est important, il est une dimension majeure de la défense française aujourd'hui, parce que, pendant ce temps-là, les capacités de dissuasion nucléaire sont parfaitement maintenues ; pendant ce temps-là, la présence outre-mer de plusieurs milliers de militaires français, avec des relèves régulières, est maintenue. Alors il est vrai qu'il y a une réduction qui se manifeste – en particulier dans la direction du Centre Europe comme c'est évident – mais ça, c'est une dimension très importante. Il y en a une autre : c'est l'importance accordée aux études et aux renseignements.

Vous avez pu lire hier, dans un journal peut-être, un rapport sénatorial disant que la structure des renseignements militaires était mise en doute par un honorable parlementaire ; c'est son droit le plus strict. Simplement dans ce rapport, qu'il a dû sans doute signer sans le lire, il y a un certain nombre d'inexactitudes ; je lui envoie une lettre dans laquelle je les lui signale, pour que dans une prochaine édition de son rapport, ces inexactitudes soient rectifiées, car il n'y a pas eu création de deux organismes nouveaux, comme vous avez pu le lire. Il y a eu la création d'une délégation aux affaires stratégiques (DAS) car paradoxalement, au ministère de la Défense, en France, il n'y avait pas de service chargé des études stratégiques. En Allemagne, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, dans tous les pays que je connais, il y a ce qu'il n'y avait pas chez nous au ministère de la Défense, un service, une direction ou une fonction des études stratégiques ; il existait une délégation aux études générales (DEG), qui en partie remplissait cette fonction, dans certains domaines ou en certaines occasions, mais personne n'en était spécifiquement chargé ; donc, on peut dire qu'on a supprimé la DEG, ou alors on peut dire qu'on a transformé la direction des études générales en délégation des affaires stratégiques, mais il n'y a pas eu création d'un organisme.

De même que la direction du renseignement militaire (DRM), si elle a été créée, l'a été pour regrouper des organismes dont l'un était le Centre d'exploitation du renseignement militaire (CERM), et les autres des services des différentes armées ; donc il y a eu la concentration et rassemblement mais je dis cela parce qu'il y a eu cet article hier qui m'a un peu agacé comme on peut l'être quand on constate des erreurs de faits. Pourquoi est-ce que je parle de cela ? Parce que, c'est vrai que la capacité de renseignements, toujours indispensable, est encore plus complexe lorsque l'on doit faire face à des situations comme nous en affrontons en Yougoslavie, au Cambodge, et qui supposent une capacité d'analyse politico-militaire qui risque d'être déterminante dans la conduite des opérations.

Le risque d'un Cambodge par soustraction

Vous voyez, c'est toujours vrai en matière militaire, c'est vrai on a toujours besoin de renseignements, mais quand on regarde ce qui se passe par exemple au Cambodge, la réalité c'est que les accords concernant le Cambodge n'intéressent qu'une faction du Cambodge. Et quand on dit qu'ils ne sont pas entièrement appliqués, en vérité ils n'intéressent qu'une fraction du Cambodge, une fraction des factions. Encore faut-il qu'on ait le temps et les moyens de bien connaître la situation. C'est que le problème n'est plus de l'application des accords, qui n'auront jamais été appliqués, mais de la situation créée sur le plan politico-militaire par fait qu'on a mis en place, sous l'égide des Nations-Unies, des unités pour remplir une certaine mission et que, six mois après, on s'aperçoit qu'une dimension du processus de désarmement a disparu du paysage.

Ce qui fait que l'autre dimension du processus, l'organisation d'élections, devient problématique parce qu'au fond, cela pose la question de savoir : qu'est-ce que le Cambodge ? Pour des élections, pour nous qui vivons dans des pays démocratiques, c'est clair : qu'est-ce qu'un électeur ? C'est un citoyen ! Et qu'est-ce que la France ? C'est le pays avec ses frontières, dans lequel ceux qui ont le droit à la nationalité française ont le droit de vote. Mais aujourd'hui, qu'est-ce qu'un électeur cambodgien ? C'est un Cambodgien, mais qu'est-ce qu'un Cambodgien s'il n'est pas inscrit sur des listes électorales dans une région où on va organiser le scrutin ? Alors on risque d'arriver à une situation telle que, dans quelques mois, on dira : qu'est-ce que c'est le Cambodge ? C'est l'endroit où des gens ont voté : ce ne serait pas le Cambodge par pacification, ce serait le Cambodge par soustraction. La preuve que vous pouvez voter, c'est que vous êtes Français, mais au Cambodge, la preuve que vous n'êtes pas Cambodgien, c'est précisément que vous n'avez pas voté. Et comme il y a toute une région du Cambodge où, apparemment, il sera hors de question d'organiser des élections, on risque de s'apercevoir un beau jour que sous le casque bleu et le drapeau des Nations Unies et pour assurer la paix et organiser des élections dans l'ensemble du Cambodge, en vérité, sans le vouloir, comme on a organisé les élections dans une fraction du Cambodge, qu'aura-t-on fait en réalité ? On aura fait une carte, la nouvelle carte de cette région, et ce n'est pas pour ça qu'on a envoyé des soldats.

Le même problème pourrait se poser en Yougoslavie : on a envoyé des soldats pour séparer les combattants dans certaines zones, entre Serbes et Croates ; c'est pour ça qu'on les a envoyés, pas pour autre chose. Si tout d'un coup on s'apercevait que comme ils sont là, pas les nôtres, mais les Belges, les Kenyans, les Tchèques, les Russes, les combats s'arrêtent. Et que, lorsque les combats s'arrêtent, la situation est profondément modifiée et là où par exemple les Croates devraient revenir, eh bien, ils ne reviennent pas...

Les renseignements sont donc essentiels pour bien comprendre dans quelle mesure la mission demandée par les Nations Unies, acceptée par un certain nombre de pays dont la France, et pour laquelle nous envoyons des unités, est effectivement celle qui se réalise. Et le problème est évidemment d'autant plus important que les zones de crises, les zones de risques se multipliant à travers le monde, nous avons un besoin croissant d'informations, d'analyses, de réflexions politico-militaires, et c'est un des objectifs que nous avons poursuivis.

Je ne veux pas développer ici les autres aspects de la réorganisation de la défense ; je voudrais juste dire un mot, parce que ça peut concerner certains d'entre vous, sur le problème de la coopération que nous avions en particulier en Afrique.

J'insiste là-dessus parce que le ministre de la Coopération, monsieur Debarge, à l'Assemblée nationale a très clairement, au cours du débat budgétaire, dit il y a quelques jours que la coopération française était destinée à s'intensifier chaque fois que nous pensions qu'elle pouvait participer clairement à favoriser dans les pays qui nous sollicitent le développement d'institutions militaires destinées à la défense de la souveraineté, y compris évidemment à la défense de la démocratie, et au contraire à s'interrompre comme nous venons de le faire au Togo lorsque c'est la situation inverse qui apparaît.

J'insiste là-dessus parce que ça a été un phénomène qui a été déjà annoncé par le Président de la République, François Mitterrand, dans son discours de la Baule il y a plusieurs années, mais qui semble n'être pas complètement compris partout.

Vous voyez bien que le temps que j'ai consacré à ces questions internationales, ce n'est pas uniquement parce qu'il y a ici beaucoup d'invités qui sont venus des quatre coins de l'horizon et de tous les continents, c'est parce que cela fait partie de nos préoccupations.

Une formation ouverte et interarmées

Et je voudrais conclure en évoquant l'évolution de la formation militaire de tout niveau que représentera le collège interarmées de défense : c'est sans doute la réforme la plus importante depuis longtemps dans l'enseignement militaire supérieur ; ça ne sera pas la simple juxtaposition des Écoles de Guerre existantes mais au contraire un creuset pour une situation nouvelle pour forger l'esprit interarmées, et aussi pour préparer à des actions interalliées les futurs cadres supérieurs de notre défense.

En vérité, c'est un enseignement qui devra recevoir non seulement un caractère militaire et interarmées mais aussi une connaissance des modes de fonctionnement, des procédures des États-Majors alliés, comme vous y faisiez allusion tout à l'heure, mais j'ajoute de l'enseignement des langues. Qu'il soit bien entendu que pas plus dans l'Armée qu'ailleurs, car ce n'est pas propre à l'Armée, il est vain de prétendre exercer des responsabilités si on ne pratique pas plusieurs langues. Il y a d'ailleurs des pays en Europe où les enfants apprennent une première langue étrangère obligatoire très tôt, et rapidement une deuxième.

Beaucoup de Français, non seulement ne savent pas les langues, mais pensent que ce n'est pas grave. Forcément, ça va changer, et c'est une dimension très importante qui donnera aussi une importance aussi neuve aux contacts internationaux.

Deuxièmement, une dimension nouvelle, dans ce collège interarmées de défense, sera donnée par une forme d'enseignement sur les institutions, sur l'économie, sur les formes de gestion, les sciences humaines et techniques de communication, sur les données mondiales. Cette formation, après avoir été soigneusement étudiée par les principaux responsables de vos Armées (et en particulier ceux qui ont eu une expérience dans le domaine de l'enseignement), devra créer une génération d'officiers supérieurs – beaucoup d'entre eux destinés à devenir officiers généraux – qui soit bien adaptée aux tâches qui vous attendent.

Ce sont donc vos successeurs qui, je pense, participeront à ce collège interarmées de défense. Avant de vous saluer, de souhaiter à ceux d'entre vous qui retournent chez eux un bon retour et surtout bonne chance dans votre carrière, je voudrais dire que si j'ai autant parlé de l'Europe, ce n'est pas parce que je sous-estime l'importance des relations que nous aurons avec les autres continents ; au contraire, je connais assez bien l'Amérique Latine, où j'ai été souvent, et où je vais d'ailleurs dans quelques semaines, et bien que nous n'ayons pas de raisons opérationnelles de coopérer avec les pays d'Amérique Latine, je cherche à développer des coopérations qui existent et à en créer de nouvelles car il y a des traditions communes, des liens linguistiques et aussi juridiques, politiques entre la France et les pays d'Amérique Latine qui doivent être développés. Quant à l'Afrique, j'en ai dit un mot, c'est là que nous avons fait les plus gros efforts de coopération et avec des résultats que nous pensons très bons dans certains pays; avec d'autres pays, nous pensons que les résultats sont très contestables. C'est la raison pour laquelle maintenant, on n'hésite pas à remettre en cause cette coopération si elle évolue dans un sens qui n'est pas favorable; mais là il y a une dimension très importante de notre coopération internationale, en partie d'ailleurs, fondée souvent sur une véritable fraternité d'hommes : non seulement communauté de langage, mais je vois l'École Militaire, l'École de la Gendarmerie, il y a très couramment des stagiaires africains en grand nombre et, c'est donc une tradition très traditionnelle et très profonde.

Avec l'Asie, c'est assez différent, c'est moins intense, j'ai été depuis quelques années dans plusieurs pays d'Asie mais je constate que nous avons tout avantage à développer des relations avec ces pays, pas seulement parce que c'est une région du monde où il y a les évolutions les plus fortes, les plus importantes, les taux de croissance économique les plus extraordinaires, pas seulement parce qu'il y a des risques de tensions, mais aussi parce qu'on s'aperçoit qu'il y a là-bas beaucoup de pays qui cherchent la coopération avec un pays comme la France, considérée comme un pays qui est à la fois une puissance importante mais ayant une politique indépendante, comme un pays ayant des traditions militaires très fortes et assez brillantes mais aussi en pointe dans certaines technologies. Donc il y a une demande de certains pays d'Asie et, je me réjouis de voir que, avec certains d'entre eux, nous avons un véritable début de coopération.

Je vous souhaite donc un bon retour et pense que vos quelques mois passés avec les officiers français vous seront utiles ; en tout cas je peux vous dire qu'ils seront très utiles pour les militaires français qui ont eu l'avantage de ces contacts, dont ils gardent toujours un bon souvenir et donc, ils seront aussi utiles aux relations entre la France et chacun de vos pays.

Je vous remercie !