Texte intégral
Le Figaro : 26 mars 1993
Le Figaro : Comment jugez-vous l'attitude des dirigeants écologistes et leur refus de tout désistement en faveur des candidats du PS ?
S. Royal : Chez les Verts, le refus de tout désistement s'explique assez bien par l'histoire de leur mouvement et de leurs idées. L'indépendance vis-à-vis de tout autre mouvement politique est quelque chose d'essentiel pour eux. Aujourd'hui, ils ne sont pas encore prêts à franchir le pas. Il faut dire que le faible résultat obtenu aux élections législatives est une dure épreuve qui ne facilitera pas la modification des habitudes des responsables écologistes.
Le Figaro : Les résultats de dimanche dernier ne vont-ils pas conduire les responsables de GE et des Verts à durcir leur stratégie du « ni droite ni gauche » ?
S. Royal : Les responsables des Verts comme ceux de Génération Écologie n'ont pas intérêt à l'isolement : ils devront naturellement tenir compte de ce que veulent leurs électeurs. La stratégie « ni droite ni gauche » et même « plutôt à droite qu'à gauche » de Brice Lalonde est très largement responsable de l'échec électoral des écologistes. L'isolement n'est pas la bonne solution, ni pour nous ni pour eux.
Le Figaro : Plus que la « belle alliance » rouge-rose-vert, on a l'impression, au vu du premier tour, que l'on assiste, aujourd'hui, au grand retour de l'union de la gauche…
S. Royal : Le score réalisé par le Parti socialiste, un peu plus de 20 %, est honorable. Le RPR fait à peine plus, et l'UDF fait un peu moins. Nous restons donc le second parti dans ce pays. Défendre son unité, renouveler les générations, définir de nouvelles formes par le débat d'idées, voilà les conditions d'une renaissance et d'une nouvelle espérance.
Le Figaro : Avec les quadras du PS, vous avez lancé un appel à un débat autour de grands thèmes. Quelle suite comptez-vous donner à cette initiative ?
S. Royal : En publiant ce manifeste nous avons voulu montrer que dans cette période difficile pour la gauche c'est par le renouvellement des perspectives que passe la rénovation.
L'organisation ou le chaos, la solidarité ou l'éclatement, l'Europe qui doit fixer comme priorité la cohésion sociale ; c'est autour de ces thèmes que nous avons organisé notre réflexion.
Le Figaro : Vous avez évoqué la nécessité du renouvellement à la tête du PS. Jusqu'où ce renouvellement doit-il être conduit ?
S. Royal : Nous n'avons pas eu de chef au cours de cette campagne. Les principaux responsables du PS ont joué « perso ». Un mouvement politique ne se construit et ne progresse que dans une démarche collective. C'est pour cela que nous sommes, nous agissons toujours collectivement. Y compris dans cette campagne. Nous sommes allés nous soutenir les uns et les autres, par plaisir et pour l'amitié.
Il faut renouveler les générations, passer le témoin à ceux qui n'ont pas été en situation d'agir et de gouverner. Les chefs ne doivent pas redouter de retourner à la base.
Le Figaro : Le « big-bang » reste-t-il encore d'actualité ?
S. Royal : Il faut rapidement passer à la seconde étape. Celle qui consiste à définir son contenu et son organisation. Les quadras ont commencé à le faire. Nous allons continuer.
Le Figaro : Considérez-vous que l'échec de Michel Rocard hypothéquerait sa candidature à la présidentielle de 1995 ?
S. Royal : Michel Rocard sera élu dimanche. Nous avons besoin de lui comme de tous ceux qui ont beaucoup donné à notre idéal socialiste et qui ont encore tant à faire. Nous avons besoin de tous nos talents, car le moment est rude.
Par définition, la gauche respecte le peuple et les institutions. Ce n'est pas le cas de la droite, et notamment du RPR. Au nom de quoi 20,4 % des électeurs APR auraient le droit de faire un coup de force en recherchant le départ du président de la République ? Respecter la Constitution gaulliste. Cela devrait rester l'un de leur réflexe ! Mais la tentation du pouvoir absolu est la plus forte. On ne se refait pas.
RTL : 29 mars 1993
P. Caloni : C'est la gueule de bois ?
S. Royal : J'ai eu une belle victoire. Mon score progresse. J'ai beaucoup de chagrin. Beaucoup d'amis qui incarnaient l'avenir, qui étaient jeunes, qui avaient pris beaucoup d'heures sur le temps de famille…
P. Caloni : Vous pensez à François Hollande ?
S. Royal : Et à d'autres comme D. Strauss-Kahn.
P. Caloni : Vous y attendiez-vous ?
S. Royal : Pas à une telle sanction. Elle est trop sévère. Le bilan de la gauche, dont nous sommes fiers, apparaîtra au cours des mois à venir. Le vote n'est pas un vote d'adhésion à la droite. Avec 40 % des voix, elle va avoir 80 % des sièges. Je veux voir ce que nous allons devenir. Où vont s'exprimer nos valeurs ?
P. Caloni : À part l'usure, quelles autres causes à cet échec ?
S. Royal : La crise économique.
P. Caloni : Et les affaires ?
S. Royal : Ça a joué, sûrement ! Mais d'abord, c'est la crise. Tout pouvoir est sanctionné dès lors que les citoyens sont inquiets et s'interrogent sur leur avenir. Nous n'avons pas suffisamment agi. J'ai essayé de le faire tous les jours.
P. Caloni : Le PS ne va pas bien. Qui va rebâtir et comment ?
S. Royal : Il est enthousiasmant d'avoir devant soi quelque chose à rebâtir quand on croit aux valeurs qui nous animent. Une société produit toujours des inégalités. La gauche rassemble des gens qui agissent sans arrêt sur la société pour qu'elle corrige les inégalités qu'elle produit. Il y a encore un Français sur deux qui gagne moins de 7 000 francs par mois avec des problèmes de transports, de logement, de cadre de vie. C'est cela qu'il faut continuer d'incarner. Cette espérance, nous ne pourrons l'incarner que si tout change profondément. Il faut quelque chose de très fort à gauche.
P. Caloni : Fabius doit-il rester Premier secrétaire ? Rocard reste-t-il le candidat pour 1995 ?
S. Royal : Nous ne nous en sortirons que dans l'unité et la fraternité. Ce ne sont pas que des mots. Ceux qui exercent les responsabilités depuis dix ans doivent comprendre qu'il faut des figures nouvelles, qu'il faut passer le pouvoir, qu'il faut répartir différemment ces pouvoirs. S'ils ne le comprennent pas, ce sera grave. On ne peut « pas revenir dans les histoires de courants ».
P. Caloni : Il faut qu'ils le comprennent vite.
S. Royal : Oui.
P. Caloni : Quel rôle pour vous ?
S. Royal : On ne construit que collectivement. Je veux participer à ce mouvement d'idées. L'avenir est devant nous. Nous réussirons à construire. Il faut redéfinir le fonctionnement du nouveau mouvement. Quand je réunis les adhérents du PS dans ma circonscription, je réunis 50 personnes. Quand je réunis les militants et les sympathisants, je réunis 300 personnes. La question fondamentale est de savoir comment faire participer à un mouvement jeune, nouveau, sympa, moderne, 300 personnes.
P. Caloni : Alors, plus de PS ?
S. Royal : Il serait grave de changer l'étiquette sans changer le reste. Nous ne marcherons pas dans une opération qui consistera à changer les étiquettes. C'est tout le reste qu'il faut changer. Il faut une démission collective de l'actuelle direction du PS. On remet tout à plat. On fait une grande réunion publique en faisant venir des personnes qui veulent participer à la refondation. Nous définissons les règles d'organisation. Il faut que les responsables fédéraux démissionnent aussi. Il faut que ça change dans toutes les fédérations pour qu'on reconstruise ensemble.