Déclaration de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, à l'occasion du décès de Charles Tillon, ancien dirigeant du PCF, Marseille le 18 janvier 1993.

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Circonstance : Obsèques de Charles Tillon, ancien dirigeant du PCF, à Marseille le 18 janvier 1993

Texte intégral

Charles Tillon n'est plus. Un militant ouvrier exemplaire, un patriote convaincu, un résistant de la première heure nous a quittés. Je mesure l'honneur que m'a fait sa famille en me demandant de lui rendre nommage.

Son nom m'était connu, son itinéraire politique aussi mais je l'ai rencontré pour la première fois à l'Elysée en 1981 après l'élection de François Mitterrand qui l'appréciait et l'aimait. J'ai été aussitôt fasciné par la puissance qui émanait de cet homme, au regard direct et profond qui avait connu tant d'épreuves et de grandeur.

Au moment de lui dire adieu, au nom du gouvernement de la République, je songe à cette phrase de Jaurès : « L'éclosion d'une humanité nouvelle, la poussée du prolétariat misérable germant des profondeurs de la souffrance et montant vers le soleil ». Oui, Charles Tillon, tel que je l'ai vu, le premier jour, incarnait ce moment de l'histoire ouvrière qu'il a contribué à façonner de la plus belle manière.

Il y a en effet l'histoire de nos manuels et de nos professeurs, celle qui raconte les grandes heures de la France. Et puis il y a l'autre histoire, que l'on commence à enseigner, celle du peuple, sa chanson de geste avec ses propres personnages, ses dates et ses lieux. C'est l'histoire des grèves, des révoltes, des dragonnades et des exils. C'est l'histoire des Canuts qui se chuchotait dans les traboules de la Croix Rousse, l'histoire des mineurs qui se racontait dans les courées.

Charles Tillon, ajusteur breton, est entré vivant dans cette histoire qui est aussi celle de notre peuple.

Nous avons peine à imaginer ce que fut la réalité ouvrière des années vingt. Sa dureté, ses drames, sa misère. Les rapports sociaux se sont heureusement transformés. La révolte conduisant à la révolution, être militant, c'était retrouver sa dignité. Charles Tillon, mutin de la Mer Noire, animateur de grandes grèves ouvrières, inscrivit son destin dans une lignée qui trouve ses origines dans les jacqueries du Moyen-Age et les révoltes des gueux. Gardons cela précieusement dans nos mémoires. Souvenons-nous qu'il y eut, génération après génération, des hommes simples, des femmes simples, élevés dans l'amour du devoir et du travail, et dans l'humble fierté de soi, qui se sont dressés pour la liberté, fous de fraternité et de justice.

Deux siècles nous séparent de la grande révolution. Celle du 14 juillet et du 4 août. Celles des droits de l'homme et de la liberté. Des faubourgs sortirent alors les républicains quand là gueuse, ainsi que l'appelaient ses ennemis, s'arrachait des nimbes de l'ancien régime. Puis surgirent les socialistes avec le développement du prolétariat industriel. Enfin les communistes quand l'histoire s'accéléra à l'Est de l'Europe. Charles Tillon fut avec Marty le premier d'entre eux par décision de Lénine, en juin 1919, huit mois avant le congrès de Tours.

Aujourd'hui, le drame du communisme réel a éclipsé la grandeur du communisme rêvé. Sachons accepter la vérité de l'histoire, mais sachons aussi mémoire garder. L'enfer de la Kolyma, les cachots de la Loubianka ont avili un rêve. Ils ont confisqué une espérance. Il reste que, chez les jeunes marins du cuirassé Aurore, chez les ouvriers français dont Tillon est une figure exemplaire, chez tant d'autres encore, paysans espagnols, artisans italiens, intellectuels de l'Europe de l'Est, le communisme fut d'abord un immense cri de justice, d'amour et de fraternité. Charles Tillon fut de ceux qui, jusqu'au bout, voulurent garder intact ce cri d'espérance.

« Les prolétaires n'ont rien à perdre que leurs chaînes » disait le Manifeste. Telle était la conviction de ces militants, si peu soucieux d'eux-mêmes et tant épris de l'Homme. Dans les steppes glacées où ils livraient bataille contre les armées du tsar, sur les hauteurs de Teruel où ils combattaient les franquistes, derrière les barbelés de Dachau où on les avait déportés, comme leurs aînés au Mur des Fédérés, ils mouraient dans le contentement de n'avoir pas vécu seulement pour eux-mêmes mais pour l'accomplissement d'un monde meilleur où, comme l'a écrit Paul Eluard, l'homme change « l'eau en lumière, le rêve en réalité et les ennemis en frères ».

Héros de la geste ouvrière, acteur de l'épopée révolutionnaire, Tillon fut aussi une figure de l'histoire tout court.

Engagé volontaire dans la Marine Nationale en 1916, il incarnait ce patriotisme populaire né dans la plaine de Valmy. Jauressien, il rêvait de la paix. Communiste, il révérait l'internationalisme. Mais il avait avec la patrie cette intimité native dont Victor Hugo a dit qu'elle se rencontre seulement dans les faubourgs ouvriers. Ce n'est pas la patrie des nationalistes qu'il aimait. Ce coin de terre frileusement gardé, égoïstement replié sur lui-même, méchamment fermé à l'humanité. Non, c'est la patrie mystique, née de la sueur et du sang des paysans et des ouvriers, jaillie miraculeusement sur les pavés de Paris en 1789, accrochée aux sabots des soldats de l'An II. Un historien républicain l'avait écrit, à l'orée de ce siècle : « la patrie n'est plus seulement le pays où les ancêtres ont vécu et dorment le dernier sommeil, plus seulement un sol et des habitants, de la terre, des hommes, des souvenirs. Elle est un lieu dans l'humanité (…). Entre les gloires, on préfère cette grande gloire d'avoir brisé toutes les vieilles tyrannies, affranchi des millions d'hommes et changé le monde (…) On prend la charge du double devoir de Français et d'homme ». C'est cette patrie-là qui parlait au cœur de Charles Tillon, et dans laquelle il accueillait à rang égal le paysan du Limousin ou l'arménien des FTP – M0I.

« Seule la classe ouvrière est restée fidèle, dans sa masse, à la patrie profanée » a écrit François Mauriac sous l'occupation. Charles Tillon fut l'un des premiers à répondre à cet appel intime de la patrie souillée par l'occupant, et de l'humanité bafouée par l'Hitlérisme. Les patriotes de la première heure, en connaissons-nous encore les visages ? Je ne parle pas des grands noms qui sont dans toutes les mémoires et qui rallièrent le Général de Gaulle et Jean Moulin, où se côtoyèrent Gaston Defferre, Christian Pineau, Rol Tanguy, Mendès France, François Mitterrand, Daniel Mayer et tant d'autres. Charles Tillon était un de ceux-là mais il aurait aimé que j'évoque les anonymes, les « petites gens » comme disent ceux qui croient pouvoir les regarder de haut. Nous rappelons-nous, du chaudronnier Pierre Roche, condamné à mort le 10 septembre 1940 à Bordeaux ? Nous rappelons-nous, du mécanicien Marcel Drosier condamné à mort le 18 octobre 1940 à Royan ? Nous rappelons-nous, de Timbaud, ou de Michels, fusillés à Chateaubriand ? Nous rappelons-nous, de ces centaines d'actes spontanés de rébellion effectués par des patriotes inconnus, cruellement châtiés lorsqu'ils étaient surpris, et qui furent comme la chrysalide d'où sortirent la résistance intérieure, les maquis et finalement la liberté ?

Parmi eux, déterminés et courageux, se trouvèrent des militants communistes, au premier rang desquels Charles Tillon. Des militants en avance sur la direction du Parti qui mirent en place l'organisation spéciale pour préparer le passage à la clandestinité et à la lutte armée. France d'abord : tel était le titre de leur journal qui paraît en septembre 1941. France d'abord, c'est bien l'esprit du combat de ceux qui allaient devenir les « Francs-Tireurs et Partisans ». Placé à leur tête, commandant en chef et président du Comité Militaire National, Charles Tillon appelait de ses vœux un vaste mouvement de résistance et d'union patriotiques. Le tribut payé sera lourd : 20 000 morts sous le feu des pelotons ou dans les camps de déportation. Mais la page d'histoire qu'ils écrivirent de leur sang fut belle. Magnifique page de l'histoire ouvrière. Sublime page de l'histoire de France.

Ce fut pour Charles Tillon, probablement, à la fois la plus grande épreuve et la plus noble tâche. Pour lui et pour les siens. Pour celle qui allait devenir sa compagne, résistante, déportée, et à qui son courage valut la Légion d'Honneur, la croix de guerre et la médaille militaire. Pour son fils, Jean, croix de guerre à 16 ans. Ce fut pour ces hommes et pour ces femmes une épreuve. Ce fut pour la France comme une ordalie, d'où elle allait sortir plus vraie et plus pure.

À la Libération, dans ce même souci de l'unité nationale, le Général de Gaulle appellera le chef des FTP au gouvernement. Ministre de l'Air, ministre de l'Armement, ministre de la Reconstruction, il servira la France dans la paix, comme il l'avait servie dans la guerre.

Avec le Colonel Tillon, nous ensevelissons aussi tous ceux qui prirent part à ce combat de l'honneur et de la liberté, et auxquels leurs bourreaux, bien souvent, n'ont pas donné de sépulture. Ces lycéens, ces mères de famille, ces professeurs d'université, ces médecins de campagne, ces curés ou ces religieuses, ces métallos, ces cheminots, ces ajusteurs. Français, étrangers ou apatrides. Communistes, socialistes, gaullistes ou rien de tout cela. Croyants ou athées. Glorieux cortège de ceux qui tenaient des armes, ou simplement de ceux qui tendaient la main aux victimes et au-devant desquels marche pour l'éternité, portant fièrement le drapeau bleu blanc rouge, l'ancien député-maire d'Aubervilliers.

Après la guerre, pour Charles Tillon forte personnalité au caractère rude et sincère, vint le temps des interpellations de l'histoire et des interrogations personnelles. Il subit et accepta la loi du parti. Puis il trouva, en conscience la confirmation que la fin ne saurait justifier les moyens dès lors qu'il s'agit de libérer l'homme et de transformer le social. L'espérance de sa jeunesse n'en fut pas altérée mais elle prit une dimension nouvelle qui anima sa méditation dans un petit village de Haute Provence. « On chantait rouge », ses mémoires ; le laboureur et la République, la vie de son ancêtre, paysan, député aux Etats-Généraux de 1789 ; les FTP, soldats sans uniforme, son combat. Et puis, les contributions aux travaux des historiens sur une période dont il fut un acteur capital.

« Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés. Dans la première argile et la première terre. Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés » écrivait Charles Péguy. Charles Tillon fut l'un de ces épis de la justice, de la dignité et de la liberté. II était naturel que les honneurs militaires lui fussent rendus et que retentisse la Marseillaise. Au moment de refermer la pierre tombale sur sa dépouille, je voudrais que, recueillis, nous écoutions un autre chant, né à Londres et repris, de bouche en bouche, au Muséum d'Histoire Naturelle, au Vercors, aux Glières, dans les maquis du Limousin ou dans ceux de Bretagne. Le chant de ces jeunes gens « amoureux de vivre à en mourir » que fredonnaient les combattants quand ils descendaient des collines, ce « plain-chant à pleine voix » de ceux qu'on allait fusiller. C'est un chant de France mais il appartient au monde aujourd'hui. C'est le chant de sollicitude universelle de l'homme, c'est le chant universel de la justice, c'est le chant de l'universelle liberté. C'est ton chant, Charles Tillon. Le chant des Partisans.