Interview de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'industrie et du commerce extérieur, dans "Le Monde" du 23 octobre 1992, sur les enjeux industriels du traité de Maastricht et le rôle de l’État en matière de politique industrielle (qui "n'est pas de faire, mais d'aider à faire").

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Circonstance : "Rencontres de l'industrie" à la Cité des sciences et de l'industrie à Paris le 22 octobre sur le thème "Produire mieux pour vivre mieux"

Média : Le Monde

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Le Monde : Coincé entre l'Europe et les contraintes budgétaires, que peut faire aujourd'hui un ministre de l'industrie ? Jouer les lobbyistes à Bruxelles ?

Dominique Strauss-Kahn : Le ministre ? Mais il doit favoriser le développement de l'industrie, conforter son avenir et aussi la défendre. Ce n'est pas du lobbying, même si le terme, dans son sens américain, ne me choque pas. Ignorée par le traité de Rome, l'Europe industrielle reste à faire. Faute d'une base juridique que le traité de Maastricht devrait enfin apporter, un vide s'est creusé, cantonnant l'action communautaire dans une politique de la concurrence dont, sans en contester le bien-fondé, on ne saurait se contenter.

Ce vide, il faut aujourd'hui le combler. Et le combler d'autant plus rapidement que la dérégulation monétaire des années 80 a fait naître une demande nouvelle d'intervention publique européenne. Quand plus rien ne vient s'opposer aux mouvements de capitaux, quand des milliards de francs peuvent à tout instant s'évaporer ici pour fondre-là, les entreprises ont besoin d'une nouvelle forme de régulation publique. Pierre Massé (1) qualifiait le Plan de « réducteur d'incertitudes ». L'idée et le besoin sont les mêmes aujourd'hui.

Le Monde : La France n'est-elle pas seule à défendre ce discours ?

Dominique Strauss-Kahn : Pas du tout. Il existe une réelle convergence sur ce point. Une convergence née, non, comme on l'a dit, d'un alignement de la France sur ses grands partenaires, mais bien d'un mouvement d'ensemble. Ici, la vieille tradition colbertiste s'est estompée à mesure que l'économie française s'ouvrait au monde. Ailleurs, la déréglementation monétaire dont je parlais à l'instant a fait naître – ou se renforcer – le souci de voir les États participer à la gestion des grands ajustements économiques structurels. Au point que mes homologues allemand, britannique, japonais – qui ne sont pas socialistes, – moi-même avons décidé de nous consulter régulièrement. Une première réunion s'est tenus à Münster en Allemagne. Une seconde suivra en France. Aux États-Unis, les propositions de M. Bill Clinton relèvent de la même analyse.

Le Monde : C'est la fin du moins d'État ?

Dominique Strauss-Kahn : Plus personne aujourd'hui, même à droite, ne prétend appliquer les recettes de M. Ronald Reagan ou de Madame Margaret Thatcher.

Le Monde : Va-t-on vers un retour de la réglementation ?

Dominique Strauss-Kahn : Il ne s'agit pas de réglementer. Mais bien de réguler. L'État a un rôle nouveau à jouer. En France comme à l'étranger, je ressens un grand besoin de restaurer l'initiative publique.

Le Monde : Réguler, oui, mais comment ?

Dominique Strauss-Kahn : Le rôle de l'État n'est pas de faire, mais d'aider à faire. L'idée que les entreprises doivent rester isolées, seules face au marché, est une idée qui, à mon avis, a fait son temps. Les économies fortes, aujourd'hui, sont celles qui ont su développer d'intenses réseaux de coopération. Coopération entre pouvoirs publics et entreprises, universités et industries, laboratoires de recherche et monde de la production. Coopération, enfin, entre entreprises elles-mêmes. Désormais, le rôle de l'État est d'y contribuer, de rendre tout cela plus facile. C'est un rôle de « marieur », de catalyseur d'alliances.

Deux exemples simplement. Dans le nucléaire, ce sont les Français EDF et Framatome qui travaillent avec les électriciens allemands et Siemens sur un projet de réacteur du futur. Dans l'électronique, ce sont des industriels français et italiens qui produisent en commun les puces SGS-Thomson. Des coopérations qui auraient pu se nouer sans l'État. Mais il se trouve que, dans ces deux cas, les pouvoirs publics ont joué un incontestable rôle d'aiguillon.

Le Monde : Iriez-vous jusqu'à imposer vos choix aux entreprises privées ?

Dominique Strauss-Kahn : Imposer, non. Faire valoir, oui. L'État peut susciter des rapprochements. Il peut même en organiser. Susciter des rapprochements comme dans l'équipement automobile, où le rapport confié, l'an passé, par mon ministère à M. Pierre Richier, qui était alors président d'Epeda-Bertrand Faure, a donné des pistes pour une collaboration plus poussée entre les constructeurs et leurs fournisseurs. C'est une forme minimale d'intervention de l'État.

Organiser des rapprochements, comme nous sommes en train de le faire dans le traitement des déchets. Nous avons poussé à l'alliance de Rhône-Poulenc, entreprise publique, avec la Lyonnaise des Eaux, groupe privé, pour que la France dispose d'un nouveau pôle industriel dans ce secteur qui ne cesse de prendre du poids.

Le Monde : L'État serait-il plus perspicace que le marché ?

Dominique Strauss-Kahn : Seul l'État peut s'engager sur le très long terme. Prenons le cas des composants électroniques : il va de l'intérêt collectif que l'Europe en produise, alors qu'on peut comprendre que des investisseurs privés hésitent à se lancer dans cette activité à la rentabilité à la fois faible et aléatoire. Il y a là une véritable spécificité du rôle de l'État. Dans les industries de haute technologie, le renouvellement des produits est si rapide qu'il est parfois impossible d'attendre le verdict du marché pour s'engager dans de nouvelles recherches.

Au Japon, l'industrie électronique est largement soutenue par le fameux MITI. N'est-ce pas lui qui finance les recherches sur la supra conductivité ? Aux États-Unis, l'électronique est irriguée par la commande publique. N'est-ce pas le Pentagone qui finance les recherches sur la télévision haute définition ?

Le Monde : Cette politique de coopération semble s'adresser surtout aux nouvelles technologies.

Dominique Strauss-Kahn : Elle concerne tout autant les secteurs en récession, qu'il s'agisse d'entreprises privées, comme cela s'est fait dans la construction navale, ou d'entreprises publiques, comme les Charbonnages de France. Les raisons pour lesquelles la collectivité accompagne l'industrie sont variées : stratégiques, lorsqu'il s'agit de conserver un savoir-faire ; sociales, quand il faut préserver la cohésion des bassins d'emploi.

L'adaptation du secteur productif, en particulier de l'industrie, se fait mieux en termes sociaux et économiques quand l'État la facilite. Il faut alors s'engager avec beaucoup de volontarisme.


(1) Commissaire général du Plan d'équipement et de la productivité entre 1956 et 1966.