Extraits de l'interview de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'industrie et du commerce extérieur, à RTL le 25 octobre 1992, sur les nouvelles modalités de la politique industrielle, la situation économique, le budget de 1993 et le PS.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : RTL

Texte intégral

L'affaire du sang contaminé et les responsabilités politiques

La tradition veut qu'on ne s'exprime pas une fois qu'une décision de justice a été rendue (…) Quant aux réactions qu'elle a suscitées, je dirai que, comme beaucoup de Français, j'ai été choqué par l'absence du principal accusé – il y a là une forme de lâcheté (…), et c'est à l'image de l'attitude qu'a adoptée tout au long du procès M. Garretta (…) Les Français ont considéré que les peines prononcées étaient insuffisantes (…) et ont déploré que tous ceux qui étaient concernés n'étaient pas présents. Il s'agit là d'une vraie difficulté sur laquelle nous devons réfléchir pour l'avenir à mesure que la science interviendra plus dans la société, des problèmes de même nature peuvent apparaître (…)

J'ai entendu plusieurs hommes politiques, de gauche ou de droite, considérer que la fameuse Haute cour n'était pas une bonne solution. Je suis de leur avis : il faut qu'il y ait une justice unique, qui s'adresse à tous les Français, qu'ils soient responsables politiques ou non.

Le gouvernement sera-t-il censuré ?

Je ne pense pas que la motion de censure ait, d'une quelconque manière, de véritables chances de l'emporter (…) Il y a une certaine contradiction de la part de l'opposition dans le fait de vouloir censurer une politique économique qui, sans apporter tout ce qu'on en attend – la croissance n'est pas suffisante et le chômage est élevé, mais cela est vrai dans tous les pays – est considérée par presque tout le monde, sauf en France, comme l'une des meilleures : notre taux de croissance est parmi les plus élevés (…), notre taux d'inflation est parmi les plus faibles et notre commerce extérieur dégage un large excédent. Les difficultés que connaît notre économie, notamment en ce qui concerne le chômage, sont beaucoup plus largement liées au problème de la croissance dans le monde entier qu'à la situation proprement française.

Les "cadeaux" budgétaires aux députés communistes

Les amendements qui ont été acceptés par le gouvernement avaient, pour la plupart d'entre eux, été déposés par le groupe socialiste (…) Le logement social a vu ses moyens accrus (…). Les bourses scolaires ont été multipliées et la taxe d'habitation a été plafonnée pour les plus petits revenus (…) En aucune manière, le budget n'a été dénaturé, mais son caractère social a été renforcé, ce dont je ne me plains pas.

Les propositions économiques de M. Balladur : "il n'y a pas de programme économique de l'opposition"

M. Balladur a fait des propositions. J'ai eu le sentiment que la montagne accouchait d'une souris (…)

Il propose d'abord de rendre son autonomie à la Banque de France et d'obtenir en échange, des Allemands, une concertation sur les taux d'intérêt. C'est un marché de dupes ! (…) Ensuite, il dit que les sommes engrangées par la Banque de France quand les taux d'intérêt s'élèvent doivent être remises en circuit.

À cet égard, je rappelle que cela a été fait depuis à peu près un an par Pierre Bérégovoy (…) Cette marge de manœuvre aurait donc existé il y a un an, mais elle n'existe plus aujourd'hui (…) Enfin, M. Balladur propose de faire des économies de 15 à 20 milliards de francs et de les affecter, par exemple, à l'investissement ou au logement (…) Croit-il qu'avec 15 ou 20 milliard, on relancera la croissance en France ? (…)

M. Balladur critique le gouvernement en faisant valoir que lorsqu'il avait quitté le pouvoir le déficit était de 100 milliards alors qu'il est maintenant de 165 milliards. Notre croissance est, certes, insuffisante, mais elle est la plus élevée après celle du Japon (…)

Les déficits de l'ensemble de notre économie étant beaucoup plus importants (…), il est illusoire de croire qu'on pourrait relancer la croissance par le biais d'économies telles que celles que propose M. Balladur (…)

Conclusion : aujourd'hui, il n'y a pas de programme économique de l'opposition ! (…)

Relance française ou initiative européenne de croissance :

Il faudrait que la relance soit collective. L'expérience est maintenant faite qu'une relance dans un seul pays est vouée à l'échec (…) Il faudrait que les grands pays de la Communauté, voire tous les pays membres, s'engagent vers une initiative européenne de croissance (…) Un des moyens de cette initiative résiderait évidemment dans des taux d'intérêt plus faibles. C'est une des grandes revendications formulées plusieurs fois par Pierre Bérégovoy (…)

Les hypothèses économiques du budget sont-elles irréalistes ?

L'investissement des entreprises dépend principalement de la demande qui leur est adressée. Si, aujourd'hui, l'investissement est faible, c'est parce qu'elles ont le sentiment que la demande ne sera pas bien importante dans l'année qui vient (…) Cela renvoie à la nécessité d'une initiative européenne de croissance (…)

Il ne faut pas que le budget soit une entrave, ai-je écrit. Si le déficit budgétaire qui nous est reproché par l'opposition était plus faible, nous agirions à la baisse sur l'activité économique (…)

Les dépenses publiques augmenteront moins vite que le PIB, autrement dit la part de ces dépenses dans la nation diminuera. Dans la conjoncture actuelle, cela est très raisonnable (…)

Le budget est-il fondé sur des hypothèses irréalistes ? (…) M. Giscard d'Estaing a déclaré à la télévision que la relance mondiale devrait se faire sentir dans un an à peu près.

Quant à l'économie américaine, elle a commencé à redémarrer (…) Les hypothèses sur lesquelles est construit le budget ne sont pas empreintes de sinistrose (…) mais elles ne sont pas non plus irréalistes (…)

Absence de reprise économique et incertitudes financières

Nous sommes tous lassés de vivre une période dans laquelle l'économie mondiale n'arrive pas à retrouver, sauf pour des périodes très courtes, comme en 1989, un rythme de croissance qui lui permette de lutter contre le chômage. Mais c'est l'économie mondiale dans son entier qui est en cause (…) La faute en est aux dérèglements financiers – je parle là en mon nom personnel – que nous avons acceptés. Dans les années 60 et au début des années 70, notre système financier fonctionnait cahin-caha. Mais la volonté de tout déréguler fait que nous sommes aujourd'hui dans un système dans lequel des milliards de dollars se déplacent d'un marché à l'autre et créent une très grande incertitude (…) Les chefs d'entreprise se replient sur eux-mêmes car, plus la finance est incertaine, plus on essaie de se mettre à l'abri dans son propre domaine (…)

Pour pouvoir repartir, il faut que nous soyons capables de stabiliser ce monde financier qui est aujourd'hui complètement instable (…) Tant que nous n'y serons pas parvenus, la croissance sera très difficile à retrouver (…)

Le chômage

Le taux de chômage français, déjà bien élevé, est aujourd'hui dépassé par les taux de chômage anglais et italien. Nous sommes à peu près tous à la même enseigne (…) Depuis au moins une quinzaine d'années, notre chômage a la caractéristique de toucher davantage les jeunes que dans d'autres pays. Cela est sans doute lié à notre système de formation, qui est peut-être trop éloigné de ce qui se passe dans l'entreprise (…)

Si les pays européens (…) organisaient une initiative européenne de croissance en fournissant les moyens nécessaires – baisse des taux d'intérêt et projets de grands travaux d'infrastructure européens –, l'Europe remplirait sa mission. Peut-être sera-ce ce qui se passera dans les semaines qui viennent.

L'industrie et l'emploi

L'industrie française va bien, mais cela ne se fait pas vraiment tout seul. Les gouvernements qui se sont succédé depuis 1981, en tout cas ceux qui avaient le souci d'organiser la vie industrielle, y ont été pour quelque chose (…)

L'industrie au sens strict n'offre pas des gisements d'emplois considérables. Mais l'industrie s'entoure de ce que l'on appelle les "services à l'industrie" – du nettoyage à l'informatique – et si l'on considère l'ensemble, c'est-à-dire l'industrie et les services qu'elle fait fonctionner, c'est le contraire qui est vrai. Dans "L'Expansion", il est envisagé la création de 400 000 emplois dans les services à l'industrie d'ici à la fin de la décennie.

Seconde remarque : tous les emplois que l'on créera dans le reste de l'économie viendront de ce qui se passe dans l'industrie. (…) C'est donc bien l'industrie qui est le socle de la croissance et le grand réservoir d'emplois (…)

Q. : Les entreprises ont-elles tendance à licencier trop facilement ?

R. : La France plus que d'autres pays a tendance à s'ajuster à la conjoncture par l'emploi, ainsi que l'a dit Mme Martine Aubry : dès que les choses vont mal, on licencie (…) Dans d'autres pays – le Japon est à l'extrême – les entreprises essaient, certes, de limiter leurs frais, mais aussi de se mettre en situation de redémarrer dès qu'elles le pourront; elles ne licencient donc pas des gens qui pourraient leur manquer dès que la croissance sera de retour (…)

En France, où la politique de désinflation a permis de gagner des parts de marché, les exportations permettent de maintenir l'emploi. Pensez-vous que Renault et Peugeot auraient aujourd'hui les mêmes perspectives si, l'année dernière, elles n'avaient pas réalisé, par exemple sur le marché allemand, une percée, notamment avec la Clio et la R 19 ? Les gains de productivité qui permettent de mieux s'implanter sur les marchés extérieurs, cela aussi c'est de l'emploi en France ! (…)

Q. : Faut-il augmenter le salaire direct ?

R. : L'augmentation du salaire direct relève d'un choix de société important, qui mérite discussion. Mais elle ne changerait rien au coût du travail et son effet sur la relance serait extrêmement indirect. (…)

De Chevènement à Strauss-Kahn

Il faut rendre cette justice à Jean-Pierre Chevènement d'avoir été l'un des ministres de l'Industrie qui croyaient à l'industrie. (…) Mais, les temps ont changé, les instruments aussi. Nous avons besoin d'un État qui organise la coopération entre les industries, qui facilite les regroupements, qui défend les industries françaises, par exemple contre des contrefaçons venant de l'étranger. Mais les plans sectoriels, qui étaient à la mode il y a une dizaine d'années, ont montré leurs limites, et je ne pense pas que ce soit dans cette vole-là qu'il faille s'engager aujourd'hui.

Le ministre de l'Industrie : "un marieur et un garde champêtre"

Lorsque j'ai poussé au regroupement de la Lyonnaise des Eaux, entreprise privée, et de Rhône-Poulenc, entreprise publique, pour former un nouveau pôle dans le secteur des déchets (…), j'ai joué un rôle de marieur. C'est l'un des rôles du ministre de l'Industrie. Il est aussi policier car le ministre de l'Industrie est aussi là pour éviter que les entreprises dérapent. Il y a des règles du jeu à respecter. Il faut qu'il soit sinon le policier du moins le garde champêtre.

L'Europe et la politique industrielle "à la française"

Des idées qui, en Europe, étalent par excellence des idées françaises – on parlait de la politique industrielle à la française – commencent à être reprises par la plupart des gouvernements. (…) Les Français ont réussi à faire accepter par leurs partenaires la nécessité d'intervenir. (…) Dire que cela doit se faire au niveau européen, je le reconnais bien volontiers. (…) C'est pourquoi il serait formidablement paradoxal qu'un éventuel retour de la droite au pouvoir fasse que la France soit le seul pays, à partir de 1993, à vouloir rester libéral, à ne pas vouloir intervenir dans l'industrie quand tous les autres le feraient. Cela porterait un grand tort à notre économie.

Les négociations du GATT

Les négociations ont commencé en 1990 en Uruguay, on peut encore attendre dix jours ! (…) Un accord qui serait avantageux pour le Président des États-Unis, à dix jours de l'élection, serait désavantageux pour les Européens. (…)

La France est certainement le pays qui, en Europe, a la part la plus importante de son activité dans le domaine agricole. Que nos voisins soient moins concernés que nous, je le comprends. (…) Les Anglais sont très contents, malgré certaines déclarations ou rodomontades, que les Français se battent en première ligne pour l'agriculture française, mais aussi pour la leur. (…)

Le gouvernement français a été parfaitement clair : nous voulons un accord (…) mais il ne se fera pas au prix de l'agriculture française. (…)

Je suis prêt devant vous à faire une proposition, notamment à nos partenaires américains (…). L'avantage que le monde peut trouver à la signature d'un accord, c'est bien dans le développement des échanges en matière de services, d'industrie, etc. Je dis chiche, occupons-nous de cela, allons le plus vite possible vers une solution dans ce domaine-là et on parlera de l'agriculture plus tard. (…)

Contrairement à ce qu'a fait M. Balladur aujourd'hui, il ne faut pas mélanger la réforme de la politique agricole commune et les négociations du GATT. Si on mélange les deux, on met les agriculteurs français dans une seringue : plus les Américains en demanderont, plus les agriculteurs français seront obligés de payer.

Q. : Comment lutter contre la spéculation internationale ?

R. : Le système est devenu complètement libre, un peu comme un glaçon sur un carrelage on le pousse avec la moindre force et il traverse toute la pièce. Il faut recréer un minimum de coût et d'adhérence, un minimum de risques pour le spéculateur. À ce moment-là, le système restera libre, mais on ne pourra plus spéculer sans risques comme c'est le cas aujourd'hui.

La vente de matériel militaire à Taïwan

Des industriels français ont demandé au gouvernement l'autorisation de négocier avec la République de Chine, c'est-à-dire Taïwan, la vente de matériel militaire. Cette autorisation de négocier leur a été donnée. Pour qu'un contrat se réalise, deux conditions sont nécessaires : il faut que des industriels signent avec leurs interlocuteurs un contrat et il faut que la République française autorise sa mise en œuvre. Tant que rien ne lui a été demandé, le gouvernement n'a pas de réponse à fournir. Si un contrat est signé (…) et soumis au gouvernement, c'est à ce moment-là que ce dernier se prononcera sur l'opportunité ou non d'accepter ce contrat.

Pour le moment, je ne peux pas vous en dire plus. (…)

Q. : Mme Lienemann doit-elle quitter le gouvernement ?

R. : On a le droit de formuler des remarques du type : le parti socialiste a fait son temps, mais si on les formule, alors on va faire autre chose ailleurs. Personne n'est obligé de rester au parti socialiste. (…)

Q. : On peut penser qu'on a demandé à Mme Lienemann de rentrer au gouvernement parce qu'elle avait une réputation de contestataire.

R. : Vous êtes très sévère, je croyais que c'était en raison de ses compétences…

Q. : Pensez-vous que Mme Lienemann doit démissionner du gouvernement ?

R. : Ce n'est pas moi qui forme le gouvernement. Le Premier ministre a tranché, il n'y a rien à dire là-dessus.

Q. : Qui doit diriger la campagne du PD pour les législatives ?

R. : J'étais de ceux qui, il y a quelques années, pensaient que le Premier secrétaire doit conduire la campagne électorale. Je suis toujours de cette opinion. C'est à Laurent Fabius de mener cette campagne. Autant que je pourrai le faire, je l'y aiderai. (…)

Les élections ne sont jamais perdues avant d'être jouées ; je n'exclus pas la possibilité que les résultats soient très différents de ceux que l'on nous annonce. (…)

L'opposition et la cohabitation

M. Giscard d'Estaing a déclaré il y a quelques jours qu'il faudrait y aller si ce n'est pas trop difficile. Excusez du peu ! Je vois mal l'opposition dire à ses électeurs : comme c'est trop difficile, vous votez pour nous, mais on ne gouvernera pas ! (…)

L'État du parti socialiste : "Il ne faut pas organiser le dénigrement systématique"

Aujourd'hui, le parti socialiste a un certain nombre de difficultés de fonctionnement, et avec l'opinion. Mais il ne faut pas organiser le dénigrement systématique, surtout de la part de ceux dont les fonctions de responsabilité qu'ils occupent au gouvernement, au Parlement ou ailleurs sont entièrement dues à leur appartenance au parti socialiste. Je trouve cela un peu indigne. Cela étant, loin de moi l'idée de vouloir cacher le fait que le parti socialiste n'est pas dans sa meilleure forme. (…)

Rocard candidat : "cela me va très bien"

Le parti socialiste a non pas désigné formellement mais laissé entendre que son candidat serait Michel Rocard. (…) Cela me va très bien.

Q. : La démocratie victime de l'économisme ?

R. : Je regrette que des grands débats sur des sujets comme la justice, la laïcité, le tiers monde (…), ou la politique étrangère occupent moins de place dans la vie politique française qu'auparavant. Par ailleurs, nous avons tendance à transporter dans le monde politique des raisonnements de type économique. Tout devient économique. Je reviendrai d'un mot sur le sujet par lequel nous avons commencé : le sang. Quel est le drame de cette affaire, au-delà des drames humains et personnels, c'est que justement ce sont des considérations économiques qui semblent bien l'avoir emporté sur ce qui aurait dû être la mission des médecins. Dans cette société où l'économie l'emporte sur tout, la démocratie devient malade. (…)

Un message d'espoir

Le message d'espoir, c'est que nous sommes sortis de la grande période libérale. (…) Le monde revient à ce qui est la caractéristique de la social-démocratie, c'est-à-dire l'intervention nécessaire de l'État (…), de l'intérêt collectif au-dessus de l'intérêt individuel. L'espoir réside plus là-dedans que dans le retour des Dupond et Dupont de l'opposition (…)