Texte intégral
15 mars 1993
Europe 1
J.-P. Elkabbach : Vous pensez que la bataille n'est pas perdue pour la gauche. Vous avez des raisons de le croire ?
S. Royal : Cette bataille est d'abord une bataille des idées. Ce qui se joue aujourd'hui dans ce pays, c'est l'avenir du mouvement du progrès, de la gauche. La façon dont nous défendrons nos idées pendant cette campagne, mais aussi l'ampleur de la non-défaite déterminera pour longtemps l'avenir de la gauche dans ce pays.
J.-P. Elkabbach : Quel est le message original que vous avez à apporter aux Français ?
S. Royal : Nous voulons construire l'avenir. Il est devant nous. Les valeurs que nous voulons défendre sont des idées de justice, de solidarité, de refus des compromis, de la facilité.
J.-P. Elkabbach : Vous estimez avoir suffisamment réussi pour que les Français vous laissent la charge de l'avenir ?
S. Royal : Oui, je considère que si les Français votent pour nous, ils ne votent pas seulement pour un bilan. La société française évolue, des problèmes nouveaux surgissent, la tâche n'est jamais terminée. Ce chantier est devant nous.
J.-P. Elkabbach : La victoire de l'opposition représenterait un danger ?
S. Royal : Ça ne me fait pas peur l'alternance. C'est un élément de fonctionnement de la démocratie. En revanche, si elle est aussi brutale que celle que l'on nous annonce, alors que l'autre camp a déjà beaucoup de cumul de pouvoir puisqu'il a 20 régions sur 22, les trois quarts des départements, le pouvoir au Sénat, l'essentiel du pouvoir économique et financier. Si demain, il a encore une majorité écrasante à l'Assemblée nationale, c'est pour 25 ans que l'on en prend.
J.-P. Elkabbach : Et vous ne voulez pas rester 25 ans dans l'opposition ?
S. Royal : Non, nous ne faisons pas les mêmes choses que la droite. Il faut un équilibre.
J.-P. Elkabbach : La peur ne va pas être votre argument de campagne pendant la dernière semaine ?
S. Royal : C'est une question d'équilibre. Dans une démocratie, il faut un pouvoir et un contrepouvoir parce que sinon, les solutions qui sont arrêtées ne sont pas subtiles, elles écrasent un camp.
J.-P. Elkabbach : Comment jugez-vous les mésaventures de B. Lalonde et d'A. Waechter ?
S. Royal : Ils payent un peu les conséquences de leur campagne. Ils ont voulu jouer sur tous les tableaux. Ils ont voulu flotter sur la mode centriste et aujourd'hui, dans un monde instable, on a besoin de points de repères. Ils ne les donnent pas. Il y a beaucoup d'opportunisme dans ces partis. Si l'on veut construire demain une démocratie et un contre-pouvoir, ce qu'ont fait les écolos dans les régions prouve qu'ils ne sont pas capables de faire ce contre-pouvoir. Ils ont voté partout pour les budgets de la droite ou se sont abstenus. Ce n'est pas ça qu'attendaient les électeurs qui avaient voté pour les écolos pour protester.
J.-P. Elkabbach : Est-ce pour ça que les États-majors du PS et du RPR ont fait naître des candidats dissidents ?
S. Royal : Je ne crois pas que ce soit les partis qui ont fait cela. Il y a une spontanéité.
J.-P. Elkabbach : Si vous aviez réussi votre politique de l'environnement, est-ce qu'il y aurait aujourd'hui 13 à 15 % de Français qui ont envie d'être des électeurs de l'entente écologiste ?
S. Royal : Ce vote reflète d'autres choses. Dans le vote d'électeurs sincères, il y aussi la volonté de produire autrement, de consommer autrement, de concevoir autrement la vie.
J.-P. Elkabbach : Si vous démolissez les écologistes, vers qui allez-vous pouvoir vous ouvrir ?
S. Royal : Si je les critique, c'est parce que je les aime bien. Quand je veux lutter dans les régions, on me dit "tout va très bien dans les régions, la preuve c'est que les écolos ont voté nos budgets". C'est cela qu'attendaient les électeurs ?
J.-P. Elkabbach : Une victoire de 420 députés pour la future majorité, c'est une menace pour un bon développement d'une bonne politique d'environnement ?
S. Royal : Bien sûr ! J'observe ce qui s'est passé à l'Assemblée nationale. M. Barnier n'a pas voté ma loi contre le bruit, contre les déchets, pour la protection des paysages. Ces lois gênent les promoteurs immobiliers, le pouvoir industriel, affrontent des lobbies financiers, elles font peser des charges supplémentaires sur le secteur économique.
J.-P. Elkabbach : Quand la droite et le centre disent qu'ils vont faire une vraie politique d'environnement, vous dites qu'ils sont des menteurs ?
S. Royal : Je dis que ça n'est pas la même. Il y a une politique de l'environnement un peu protection faune-flore, et une politique de protection de l'environnement qui met la lutte contre les inégalités au cœur de ces préoccupations. Pour lutter contre les inégalités devant le cadre de vie, il faut affronter les pouvoirs en place.
J.-P. Elkabbach : Pour reconstruire la gauche et repartir dès cette année, n'est-il pas préférable que le Président quitte l'Élysée ?
S. Royal : Il faut respecter la Constitution. Ça n'est pas la peine d'inventer des problèmes supplémentaires. Il y a une continuité de l'État qui est nécessaire. Ce qu'il faut reconstruire, c'est nous-même.
J.-P. Elkabbach : Comment réussissez-vous à concilier tous ces contraires au sein du PS ?
S. Royal : Jusqu'à nouvel ordre, F. Mitterrand, M. Rocard et J. Delors sont tous trois socialistes.
J.-P. Elkabbach : En soutenant M. Rocard, vous soutenez aussi F. Mitterrand ?
S. Royal : Bien sûr, M. Rocard a mis de l'oxygène dans cette campagne. C'est à nous de redonner du contenu pour l'avenir. Plus on se battra, nous aiderons F. Mitterrand parce qu'il aura une opposition moins féroce à l'Assemblée nationale et au gouvernement. On aidera aussi M. Rocard si c'est notre candidat aux prochaines élections présidentielles et J. Delors pour construire l'Europe.
J.-P. Elkabbach : Certaines personnes, en vous écoutant, doivent se dire que vous n'avez que des certitudes et de l'autosatisfaction ?
S. Royal : Ils peuvent se dire "comment c'est encore possible ?" C'est peut-être naïf mais tant pis, j'y crois encore.
J.-P. Elkabbach : Allez-vous participer à un meeting de F. Hollande qui est en difficulté dans sa circonscription ?
S. Royal : Oui, nous sommes tous en difficulté. Mais rien n'est joué puisqu'un électeur sur trois ne s'est pas encore déterminé. Il faut que les électeurs comprennent qu'il y a une relève qui se prépare. Il faut nous aider à assurer cette relève en votant pour les jeunes députés.
J.-P. Elkabbach : Vous allez rester longtemps dans l'opposition ?
S. Royal : J'espère que non, parce que je crois que nous incarnons l'espoir aussi. Cet idéal, nous voulons le défendre.
21 mars 1993
France 2
N. Sarkozy : Finalement aujourd'hui, les Français voient se reconstituer l'union de la gauche. Mme Royal, vous dites c'est l'État ceci, l'État cela, vous insultez 45 % des Français. Pourquoi nous prêter des intentions que vous avez eues et qui vous ont conduit là où vous êtes aujourd'hui ? Si nous avions besoin d'être convaincus qu'il ne faut pas de main mise d'un parti sur l'État, il nous suffirait de regarder votre bilan. Jamais un gouvernement n'a essayé de placer ses amis à tous les niveaux dans l'administration, et ce soir, vous en êtes là. Nous ne voulons pas faire la même chose pour des raisons morales, et permettez-moi de le dire cyniquement, parce qu'il est démontré, avec l'action du PS, que ça ne sert à rien. Ne nous mettez pas sur le dos, avant même que nous ayons la responsabilité du gouvernement, je ne sais quelles mauvaises intentions. On veut redresser ce pays, et pour cela, il faudra avoir la main tendue, l'esprit de rassemblement, et ne pas agir avec sectarisme. Voilà pour le discours de haine, que je ne peux pas accepter parce qu'il nous insulte.
S. Royal : Arrêtez, c'est fatiguant, mais arrêtez ! Tout le monde voit que ce que vous dites est complètement à côté des clous, enfin ! Discours de haine, agression… arrêtez. Laissez-nous un peu respirer, quand même ! Qu'est-ce que ça va être dans l'Assemblée nationale de demain ? C'est terrible ce discours excessif, c'est le rouleau compresseur qui commence. Ça suffit à la fin, ne me parlez pas sur ce ton, quand même ! Respecter vos interlocuteurs ! Ce n'est pas parce que nous serons demain dans l'opposition et que nous reconstruirons… Oui, nous reconstruirons ! Moi, je fais partie de la nouvelle génération, et je considère que ce n'est pas un drame, figurez-vous, l'alternance. C'est la démocratie, à condition qu'elle ne soit pas écrasante. Tous les Français peuvent le juger. Vous avez déjà tous les pouvoirs dans les départements, les régions, au Sénat, les pouvoirs économiques, bien souvent les médias aussi. Alors ? Écoutez, quand même !
France 2 : B. Lalonde, si vous aviez à choisir entre l'opposition et la nouvelle majorité, que choisiriez-vous ?
B. Lalonde : Nous ne choisissons pas, nous sommes indépendants. Notre trésor, c'est notre indépendance. Nous le sommes depuis vingt ans, prêts à travailler sur contrat. Vous voyez bien que ce nouveau parlement ne va représenter les Français. Les partis politiques qui s'engueulent sur le plateau ou ailleurs sont toujours les mêmes, c'est l'un ou c'est l'autre, ils sont au Parlement, et ils ne font aucune place à des courants nouveaux. Nous avons envie, nous citoyens, de nous rendre utiles à notre pays.
S. Royal : C'est tragique, ce que vous dites. Où est la cause de l'environnement dans cette affaire ? Le RPR n'a voté ni la loi contre les déchets, ni la loi contre le bruit, ni la loi sur la protection des paysages, parce qu'on gênait les industriels, parce qu'on gênait les promoteurs. La droite et la gauche, ce n'est pas pareil, pour la défense de l'environnement, et vous le savez. D'une certaine façon, le score si faible que vous avez aujourd'hui, vous payez là justement une campagne un peu opportuniste, souvent méchante. À l'instant même, vous venez d'insulter le ministre de l'Intérieur, qui ne vous a peut-être rien fait. Vous avez insulté dans cette campagne vos anciens alliés. Vous avez été quatre ans dans un gouvernement socialiste, et vous avez passé la campagne à nous taper dessus. Les électeurs ont sanctionné cela, on ne peut pas mener une politique de girouette, d'opportuniste. J'appelle les militants de l'environnement, les vrais, les purs, pour leur dire que demain, le seul contre-pouvoir sera les députés de gauche. Il faut qu'ils nous rejoignent.
B. Lalonde : Voilà, les fausses listes écologistes. Nous avons demandé à la Justice de sanctionner les fraudeurs, elle nous a donné raison. Mais le ministre de l'Intérieur est arrivé avec ses grosses chaussures cloutées, dans les tribunaux, pour dire aux juges arrêtez. Ingérence du pouvoir politique dans la justice ! Et du coup, beaucoup d'électeurs ont été trompés par ces fausses candidatures écologistes. Vous dites que vous serez la seule opposition. Ras le bol de la seule majorité, et de la seule opposition !
S. Royal : Mais faites-vous élire. Nous nous désistons pour tous les candidats écologistes mieux placés que les candidats PS, sans conditions, parce que nous pensons que les écologistes, les vrais, font partie des hommes de progrès.
24 mars 1993
RTL
J.-M. Lefebvre : Alors gravité et mélancolie pour ce dernier conseil ?
S. Royal : Il y avait beaucoup d'émotion et de fraternité. La gauche a toujours été respectueuse des institutions, nous n'avons jamais considéré que nous étions propriétaires du pouvoir, contrairement à la droite qui dès maintenant en appelle à la démission du Président de la République.
J.-M. Lefebvre : Le Président de la République vous a donné l'impression d'un homme qui voulait se battre ?
S. Royal : Ça ne se pose pas en ces termes. Le Président de la République a été élu au suffrage universel, il exerce son mandat. Il ne subit pas la pression aujourd'hui, face à la boulimie de la droite, le Président de la République représente la stabilité des institutions.
J.-M. Lefebvre : Est-ce que vous avez déjà ressenti un frisson dans votre circonscription à quelques jours du deuxième tour ?
S. Royal : Je ressens que la droite met tous les moyens pour nous laminer jusqu'au bout. Je vois s'exercer des pressions et des intimidations sur les maires qui m'ont soutenue. Nous n'avons pas recours à ce type de pratique. Aujourd'hui, il y a une grande brutalité dans le débat public, j'espère que les électeurs réagiront en sens inverse.
J.-M. Lefebvre : Est-ce que vous croyez en la rénovation du PS ?
S. Royal : Ce qui est plus urgent, c'est l'unité du PS. Si le PS n'arrive pas au lendemain de ces élections à faire son unité, je crois que les choses seront très difficiles.
J.-M. Lefebvre : Vous êtes inquiète ?
S. Royal : Oui.
J.-M. Lefebvre : C'est J. Delors le recours ?
S. Royal : Ça ne se pose pas en ces termes, un mouvement politique s'appuie sur une démarche collective. Nous avons subi aujourd'hui non seulement le contrecoup de la crise économique mais nous payons aussi nos propres divisions, nous payons le fait que nous n'avons pas eu de chef pendant cette campagne. Je critique les chefs du PS.
J.-M. Lefebvre : Comment vous analysez l'échec des écologistes ?
S. Royal : C'est dans l'ambiguïté de leur campagne. Ils ont mené une campagne uniquement négative, ils ont utilisé l'anathème et les insultes. Et les Français ne l'ont pas accepté.