Interviews de M. Jean Kaspar, secrétaire général de la CFDT, à RMC le 14, TF1 le 20, Europe 1 le 21 octobre, de Mme Nicole Notat, nouvelle secrétaire générale de la CFDT, à France-Inter et France 2 le 21 et à TF1 le 23 octobre 1992, sur le remplacement de M. Kaspar par Mme Notat à la tête de la CFDT.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Circonstance : Démission de M. Jean Kaspar et élection de Mme Nicole Notat comme secrétaire général de la CFDT le 20 octobre 1992

Média : RMC - Europe 1 - France 2 - France Inter - TF1

Texte intégral

P. Lapousterle : Y a-t-il une petite opposition à votre personne à la CFDT ?

J. Kaspar : Il est normal que le secrétaire général soit soumis à la critique. Il arrive des moments au cours desquels s'expriment des points de vue sur la manière dont le secrétaire général exerce son autorité. Il y a des instances habilitées à traiter cela : le bureau national de la CFDT. J'ai beaucoup de sérénité par rapport à ce qu'il fera. J'entends exercer pleinement les responsabilités qui sont les miennes.

P. Lapousterle : Quel est l'objectif de la CFDT pour les prudhommales du 9 décembre ?

J. Kaspar : Consolider notre deuxième place de syndicat sur l'échiquier français syndical français. Nous avons la volonté de progresser et d'aller au-delà des 23% de 1987. Je souhaite que le maximum de salariés participe à ces élections. Je souhaite également que le syndicalisme réformiste progresse au cours de ces élections. C'est possible. Nous sommes le premier syndicat dans le secteur privé. La CFDT a le vent en poupe. Elle est reconnue comme un interlocuteur responsable efficace dans les grandes négociations nationales.

P. Lapousterle : Quelles sont les bonnes raisons de voter CFDT?

J. Kaspar : C'est voter pour un syndicalisme ouvert qui mesure que notre société change et évolue.

P. Lapousterle : Les autres syndicats ne sont donc pas ouverts.

J. Kaspar : Les autres syndicats font preuve dans certains cas de moins d'ouverture. Il suffit de voir certaines organisations syndicales qui n'hésitent pas à polémiquer et à critiquer, y compris le secrétaire général de le CFDT. Je ne me permettrais pas de porter de jugement personnel à l'égard d'un secrétaire général d'une autre confédération. C'est un syndicat qui a la volonté de travailler en coopération avec les autres syndicats. Franchement, nous sommes dans un situation où aucune organisation syndicale ne peut prétendre à elle seule répondre aux grands problèmes posés. C'est un syndicalisme qui n'a pas peur de mouiller sa chemise, de signer des compromis, de prendre des responsabilités comme nous l'avons fait à l'occasion de la négociation UNEDIC.

P. Lapousterle : La crise des syndicats dure toujours.

J. Kaspar : Non, les choses commencent à évoluer. La CFDT a progressé de 7 % en adhésions. Dans les élections dans les entreprises, les salariés font largement confiance aux organisations confédérées. Les organisations syndicales concluent et obtiennent des résultats importants dans les négociations importantes.

P. Lapousterle : Mais le chiffre global des syndiqués baisse !

J. Kaspar : C'est vrai ! Nous représentons moins de 10 % des salariés sur le plan national. La France est la lanterne rouge européenne en ce domaine. Il y a nécessité de renouveau, de plus grande coopération pour permettre de donner une image plus nette et plus crédible des organisations syndicales françaises.

P. Lapousterle : Assiste-t-on, depuis deux mois, à un retournement de tendance sur le front de l'emploi ?

J. Kaspar : Non. Cette situation, cette diminution ne traduit pas une amélioration de la situation de l'emploi. Cela traduit une certaine efficacité du traitement social du chômage, des efforts réalisés par l'ANPE pour suivre de manière plus personnalisée les chômeurs et une série de radiations.

P. Lapousterle : Vous les comprenez ?

J. Kaspar : Certaines peuvent être comprises parce qu'un certain nombre de chômeurs relèvent de l'assistance ou du RMI. Mais aujourd'hui, le traitement social ne suffit plus. Il faut maintenant s'attaquer au traitement économique. C'est tout le problème du budget.

P. Lapousterle : Que pensez-vous du fait que la France n'avait jamais connu depuis 1945 de journées de grève aussi importantes ?

J. Kaspar : Le poids du chômage, la peur de la perte d'emploi pèsent. Mais ce n'est pas la seule explication par rapport à 1945, les syndicats ont d'autres moyens d'action que la grève pour obtenir des résultats. L'efficacité d'une organisation syndicale se mesure à sa capacité d'obtenir des résultats dans les différentes structures.

P. Lapousterle : Quid du partage du travail ?

J. Kaspar : Il existe entre ceux qui ont une activité et les 3 millions qui n'en ont pas. C'est un partage imposé. Je préfère que l'on négocie les conditions de partage pour donner l'occasion à quelques personnes des 3 millions de chômeurs de trouver un emploi. Pour la CFDT, il n'y a pas de tabou pour essayer de répondre à ce grand défi de l'emploi.

 

octobre 1992
TF1

P. Poivre d'Arvor : Vous avez vraiment démissionné ou vous avez été démissionné ?

J. Kaspar : C'est un acte personnel. J'ai pris cette responsabilité dans le sens de l'intérêt de mon organisation car il me semble qu'au-delà de mon destin personnel, c'est le destin de mon organisation. Quand on exerce des responsabilités, il faut assumer les victoires mais également les difficultés et dans certains cas les défaites. C'est cela le sens d'une responsabilité. Il y a d'autres choses à faire dans la société. Les idéaux de justice, de solidarité, je vais pouvoir les vivre ailleurs.

P. Poivre d'Arvor : Vous allez abandonner toute activité syndicale importante?

J. Kaspar : À partir du 20 novembre, j'aurai abandonné toutes mes activités. Je suis également content ce soir parce que la continuité de la CFDT est assurée. En plus, c'est une femme et c'est un événement important dans notre société de voir une femme secrétaire général.

P. Poivre d'Arvor : Vous ne vous entendiez pas l'un et l'autre ?

J. Kaspar : Si, mais nous avions des tempéraments différents. Ce qui fait que par rapport à la gestion de la responsabilité, la commission exécutive et le bureau national ont estimé que la CFDT sera dans de meilleures mains avec N. Notat. C'est une décision que j'assume pleinement. C'est trop facile de n'accepter que la lumière.

P. Poivre d'Arvor : On vous reproche d'être trop gentil.

J. Kaspar : Autant cela ne me gêne pas d'être très dur avec des adversaires, de négocier durement avec le patronat, avec le gouvernement, autant il me semblait que dans la gestion interne, on pouvait gérer un peu autrement. Mais ce type de management n'a pas plu à mon organisation. Elle a souhaité en changer, c'est de sa responsabilité. Il faut que j'accepte la logique d'une organisation démocratique.

P. Poivre d'Arvor : Mais vos amis sont au pouvoir.

J. Kaspar : Je ne sais pas si mes amis sont au pouvoir. C'est un gouvernement de gauche mais nous avons à garder notre autonomie à l'égard de ce gouvernement, d'être très ferme sur ses positions.

 

octobre 1992
RTL

J. Kaspar
RTL – 18 heures
Passage antenne

"Constatant qu'au sein de la Commission exécutive et du Bureau national, les conditions d'un exercice normal de ma fonction n'étaient plus réunies, que nos difficultés internes étaient exprimées publiquement, j'ai estimé qu'il n'était plus possible dans l'intérêt de la CFDT de prolonger cette situation, d'autant que les orientations politiques et les orientations des politiques d'action ne sont pas remises en cause à la CFDT."

 

octobre 1992
France 2

J. Kaspar
France 2 – 20 heures
Passage antenne

"Il y a des moments dans la vie où il faut savoir tirer les conclusions d'une situation. J'estime que, dans l'intérêt de l'organisation, il fallait que je démissionne. C'est ce que j'ai fait. Mon destin personnel est secondaire par rapport au destin de la CFDT, c'est le destin de la CFDT qui me préoccupe."

 

21 octobre 1992
Europe 1

J.-P. Elkabbach : Personne n'est dupe, vous avez été "démissionné", n'est-ce pas évident ?

J. Kaspar : Non, c'est moi qui ait choisi de démissionner, j'estime que lorsqu'on est homme public il faut savoir décider, le moment venu.

J.-P. Elkabbach : Mais pourquoi ?

J. Kaspar : Il est vrai que j'ai perdu la confiance d'une partie de la commission exécutive et du bureau national, j'ai préféré démissionner plutôt que de m'engager dans une bataille fratricide. Je pense que le syndicalisme à autre chose à faire que de voir des responsables s'opposer.

J.-P. Elkabbach : Vous avez refusé de vous battre…

J. Kaspar : J'ai refusé de me battre pour ce combat-là, car je pense que le pouvoir n'a de sens que s'il est au service d'un idéal, de valeurs, de ce point de vue-là, j'ai perdu au sein de mon organisation.

J.-P. Elkabbach : Le conflit couvait depuis quand ?

J. Kaspar : Depuis le congrès d'avril, il y a six ou sept mois.

J.-P. Elkabbach : Quels reproches vous a-t-on fait ?

J. Kaspar : On m'a reproché de ne pas trancher assez vite, ne pas savoir être dur dans certaines circonstances, de ne pas savoir couper des têtes.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous vous reconnaissez dans le portrait que vos adversaires ont fait de vous, "il a de la droiture, mais il est trop mou"…

J. Kaspar : Il y a des choses qui sont très dures à supporter. Dans certains combats, j'ai su montrer ma capacité de fermeté et de résistance. Mais c'est vrai qu'il y a des batailles que je n'aime pas mener, quand par exemple, il faut remettre en cause les responsabilités d'autres personnes à l'intérieur du syndicat.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous vous êtes couché devant les pouvoirs publics?

J. Kaspar : Je ne me suis jamais couché ni devant les pouvoirs politiques ni devant les pouvoirs patronaux. J'ai toujours eu le souci de la recherche du compromis afin de permettre des avancées positives.

J.-P. Elkabbach : Les experts en question syndicale reconnaissent que sous votre direction, la CFDT avait conforté son audience, que la base et les fédérations vous soutenaient, c'est donc l'appareil qui s'est dressé contre vous, il y a eu un complot ?

J. Kaspar : Je ne pense pas qu'il y ait eu un complot, il y a eu une majorité de dirigeants de la CFDT qui ont estimé qu'il fallait faire franchir au syndicat une nouvelle étape avec un nouveau responsable. On ne peut pas à la fois dire qu'on est pour un fonctionnement démocratique et ne pas accepter le verdict démocratique même s'il se retourne contre vous.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que vous avez été victime des apparatchiks, est-ce que cela traduit une crise syndicale ?

J. Kaspar : Cela traduit plusieurs choses: un désaccord sur la manière de gérer une confédération, une volonté de faire franchir une nouvelle étape au syndicat. Il faut savoir assumer la lumière et l'ombre. Je ne considère pas que j'ai échoué, j'ai juste le sentiment de l'inachevé. J'aurais aimé continuer une bataille pour que la CFDT continue à jouer son rôle dans la société. Il y a la CFDT, mais il y a aussi la vie. Quand je vois trois millions de chômeurs, des jeunes désespérés, le problème du Tiers-monde, je me dis que de tâches pour que mes idéaux de départ continuent à progresser !

J.-P. Elkabbach : Est-ce que l'attitude de la CFDT va changer ?

J. Kaspar : Rien ne va changer, car il n'y a pas de désaccord politique entre N. Notat et moi- même, nous sommes profondément d'accord, c'est plus un changement sur le style. Et pour changer en profondeur, le style ne suffit pas.

J.-P. Elkabbach : Comment décririez-vous N. Notat ?

J. Kaspar : C'est une personne volontaire qui aime approfondir les dossiers. Elle sait où elle va et elle sait comment y aller.

J.-P. Elkabbach : Est-ce qu'elle va faire changer la ligne ?

J. Kaspar : Elle ne va rien faire changer. Je choisis toujours de voir l'essentiel, aujourd'hui c'est que la CFDT a choisi un nouveau secrétaire général, et en plus c'est une femme ce qui est non négligeable. Je dis bonne route à la CFDT.

J.-P. Elkabbach : Vous tirez une leçon de tout cela ?

J. Kaspar : C'est peut-être que quand on exerce des responsabilités, il faut être plus ferme. Il faut dire aussi que si on pouvait avoir un type de fonctionnement moins dur, ça serait pas plus mal. Je n'ai jamais voulu jouer au chef car les résultats ne sont jamais l'œuvre d'une personne mais de tout un mouvement, et je crois que c'est la leçon fondamentale qu'il faut tirer.

 

21 octobre 1992
France Inter

A. Ardisson : Que s'est-il passé à la tête de la CFDT ?

N. Notat : Il est complétement inhabituel que six mois après un congrès nous procédions à un changement de secrétaire général. Vous imaginez bien que si J. KASPAR a pris la décision de démissionner, c'est qu'il y avait des raisons et qu'il a pris cette décision après de nombreuses discussions collectives, de nombreux échanges.

A. Ardisson : Cela ne nous dit pas pourquoi ?

N. Notat : Il a expliqué qu'il y avait un problème de confiance entre les responsables de l'organisation et leur secrétaire général, dans son style de direction.

A. Ardisson : Il était trop gentil ?

N. Notat : Peut-être pas trop gentil, mais disons que ce n'était pas exactement le style qu'ils souhaitaient voir donner à la direction de la CFDT.

A. Ardisson : C'est une série après le secrétaire général de la FEN, après le président de la confédération des syndicats médicaux français, la CFDT, n'est-ce pas révélateur d'une crise du syndicalisme ?

J. Kaspar : C'est un lieu commun que de dire qu'il y a aujourd'hui une crise du syndicalisme. Le syndicalisme se doit de réformer, et répondre aux nouvelles préoccupations. À la CFDT, il y a un changement de tête mais pas de changement de cap. Il n'y a pas de crise d'organisation à la CFDT. Les objectifs donnés lors du congrès ne sont pas remis en cause. Bien sûr, il y a toujours des gens qui sont plus ou moins en accord avec ces orientations, mais dans les instances de direction nous maintenons le cap.

A. Ardisson : N'est-ce pas une crise de la démocratie représentative, à tous les niveaux?

N. Notat : Nous avons à retrouver davantage les voies d'une plus grande action de proximité. Nous devons être plus à l'écoute des salariés et retrouver le chemin des ateliers, des administrations, des services et tirer de cet échange les revendications pour montrer l'utilité et l'intérêt du syndicalisme.

A. Ardisson : Quel genre de femme êtes-vous ?

N. Notat : Je sens un poids réel sur mes épaules, une responsabilité peut-être un peu redoutable mais que je trouve passionnante. On me dit ferme, autoritaire, il faut toujours renvoyer le miroir de ce que l'on nous renvoie, mais j'espère ne pas être que cela. L'arrivée, pour la première fois, d'une femme à la tête d'une confédération constituera, j'espère, un élément nouveau dans le paysage syndical français, parce que 43% des salariés sont des femmes.

A. Ardisson : Votre parcours ?

N. Notat : Je suis issue d'une famille paysanne. Je suis un pur produit des écoles normales d'instituteurs, et c'est grâce à elles que j'ai accédé au métier d'institutrice. C'est une sensibilité précoce ; j'ai été très sensible à l'injustice. C'est à travers des camps de vacances des jeunes qui étaient en rupture avec leur famille et dans des situations sociales très dégradées, que j'ai eu envie de passer à une action plus large. Les circonstances aussi ont fait que j'ai rencontré des militants de la CFDT qui m'ont donné envie de la suivre.

A. Ardisson : On dit qu'E. Maire souhaitait que vous lui succédiez ?

N. Notat : C'est vrai qu'à l'époque il aurait souhaité cela. À l'époque, je n'ai pas été candidate. J. Kaspar faisait l'unanimité, et nous avons travaillé pendant quatre ans dans une parfaite entente et une grande complémentarité, avec des styles différents.

A. Ardisson : Peut-on s'attendre à une rupture de style?

N. Notat : Dès lors qu'il y a changement de personne, il y a forcément changement de style. Je veux faire la démonstration de l'utilité et de l'efficacité du syndicalisme aujourd'hui. Regardez, par exemple, la question de la modernisation des entreprises. Personne ne la nie, mais les conditions dans lesquelles elle s'opère sont discutables. Ce sont des licenciements successifs et réguliers, ce sont des embauches sur des emplois qui ne nécessitent pas forcément des qualifications au niveau du bac mais qui sont recrutés à ce niveau. Il y a un tas de dérives patronales, de pratiques qui alimentent le chômage, l'exclusion sociale. Quand un syndicat est dans une entreprise, qu'il prend en main ces question, il peut influencer les décisions patronales, et faire en sorte que les salariés bénéficient aussi de la modernisation. Par définition, c'est une fonction d'alerte que doit exercer le syndicat.

A. Ardisson : Ne craignez-vous pas que ce changement brusque ne pénalise la CFDT lors des élections prud'homales ?

N. Notat : Ce n'est évidemment pas une situation idéale par rapport aux échéances électorales. Mais je pense vraiment que c'est sur le terrain que se gagnent les élections prud'homales, et c'est par la mobilisation de nos militants. Je souhaite que cet événement qui est un événement qui perturbe, et peut choquer même, ne vienne pas contrecarrer leur mobilisation et contrecarrer toute la campagne engagée, pour que, le 9 décembre, la CFDT sorte vainqueur de ces élections.

 

21 octobre 1992
France 2

B. Masure : Les réactions de la base ne sont pas très bonnes et on vient d'apprendre que sur un texte que vous avez défendu devant le conseil national, 50 % des membres de ce conseil se sont abstenus. Cela ne vous inquiète-t-il pas un petit peu ?

N. Notat : Non. Imaginez, nous sortons d'un congrès, nous avons élu des responsables, nous avons élu J. KASPAR secrétaire général, les autres responsables, et six mois après, nous procédons effectivement à un changement de secrétaire général. C'est complètement inhabituel et exceptionnel. Si nous l'avons fait, c'est évidemment qu'il y avait des raisons, que la situation devenait à ce point tendue qu'elle était inévitable et tout le monde imagine bien que nous n'avons pas pris de telles décisions à la légère.

B. Masure : Pouvez-vous préciser les raisons de ce climat tendu ?

N. Notat : Oui. J. Kaspar l'a exprimé lui-même, il y avait des critiques de plus en plus fortes sur la manière, tout simplement, qu'avait J. Kaspar de diriger la CFDT. C'est tout, mais c'est déjà beaucoup. Je veux redire qu'il y a un changement de tête à la CFDT mais il n'y a pas de changement de cap, il n'y a pas de changement dans les orientations et dans les objectifs, notre congrès reste valide, reste légitime sur ce point-là et c'est bien dans ce sens-là que nous allons travailler maintenant.

B. Masure : On dit, dans les couloirs de la CFDT, que vous étiez le "chouchou" d'E. MAIRE il y a quatre ans quand il a quitté la direction et qu'il a un petit peu tiré les ficelles de votre élection ?

N. Notat : C'est un secret de polichinelle, E. Maire aurait effectivement souhaité en 1988 que je sois candidate. Je n'ai pas été candidate en 1988 parce que J. Kaspar recueillait une quasi-unanimité à ce moment-là. Tous ceux qui ont tenté de solliciter E. Maire depuis sa retraite savent qu'il a observé une parfaite neutralité dans la conduite de l'organisation et qu'il y a là une information qui relève tout simplement d'une intoxication.

B. Masure : Vous êtes une ancienne institutrice, certains vous reprochent une méconnaissance du monde de l'usine, voire des bureaux. Est-ce que c'est un handicap?

N. Notat : Je viens de la Lorraine, très vite j'ai milité dans l'Interprofessionnel. Les personnes qui m'ont formée dans la CFDT, ce sont des sidérurgistes en Lorraine, ce sont des métallurgistes, ce sont des gens qui sont issus de la classe ouvrière traditionnelle. Les militants de l'industrie ne sont plus majoritaires dans l'organisation, tout simplement parce que les services, la Fonction publique sont aussi une réalité dans le monde du travail. Il est donc normal aussi que les responsables se diversifient dans leur origine socio-professionnelle et je crois que de ce point de vue, les choses vont bien.

B. Masure : Vous êtes la première femme élue à un tel poste de responsabilité en France, ne craignez-vous pas des réactions machistes, dont a pu souffrir E. Cresson par exemple?

N. Notat : Je ne découvre pas ces réactions. Je suis à l'aise par rapport à ça. C'est vrai qu'être femme dans une responsabilité, cela veut dire qu'on encore moins que les hommes le droit à l'erreur. Il faut le savoir, à partir du moment où on le sait, on fait en sorte que ça se passe bien.

B. Masure : M. Blondel vient de dire qu'il faudrait peut-être un point de plus d'inflation et que cela aiderait un peu à relancer la croissance. Êtes-vous de ce point de vue ou pensez-vous, comme P. Bérégovoy, qu'il faut continuer à serrer les boulons ?

N. Notat : Je ne pense pas que c'est, en soi, l'objectif de l'inflation qui peut relancer positivement l'économie. Par contre, que le gouvernement fasse une obsession de ce niveau de l'inflation au point de ne pas accepter de relancer l'activité, de la relancer dans des secteurs qui justement permettraient de ne pas augmenter l'inflation, il y a là effectivement une limite de la capacité de ce gouvernement à infléchir sa politique économique que nous allons d'ailleurs nous employer à tenter d'infléchir.

 

21 octobre 1992
TF1

N. Notat

J. Offredo : Comment dit-on : nouveau patron, nouvelle patronne de la CFDT ?

N. Notat : Le féminin.

J. Offredo : Nouvelle Secrétaire générale de la CFDT après les remous qui viennent de troubler votre centrale et qui continuent un peu à la base. Votre position est bien assise ?

N. Notat : Oui je crois. Nous venons de procéder à un changement de Secrétaire général, ce n'est pas habituel six mois après un congrès. Il est donc normal que ce changement, cet accident de parcours, provoque de l'émoi, de la surprise, voire choque un certain nombre de militants. Mais l'important est que ce changement de tête, ne conduit pas dans la CFDT à un changeant d'orientation, de ligne. La CFDT reste la CFDT avec ses positions, sa manière d'être. Toute la CFDT va rapidement se rassembler autour du travail que nous avons à faire.

J. Offredo : Est-ce qu'un changement de cette nature à quelques semaines des élections prud'homales, ne fait pas un peu désordre, et ne risque-t-il pas d'entacher la crédibilité de la CFDT ?

N. Notat : C'est un problème que nous avons eu à gérer; donc il fallait y apporter une solution. Si nous l'avons fait dans ce contexte, c'est que nous y avons été contraint. C'était devenu inévitable. Maintenant, nous allons nous efforcer encore plus de dépasser cette situation difficile et de procéder à la mobilisation maximum, à la reconquête de la confiance des salariés. Les élections des prud'hommes nous donnent cette occasion. J'espère que cet élément nouveau qui amène une femme à la tête d'une confédération, pourra peut-être aussi provoquer un petit électrochoc.

J. Offredo : On a parlé à propos de la mise à l'écart de J. Kaspar et de votre arrivée, de coup d'État. C'était calculé ? Car avant l'arrivée de Kaspar vous étiez un peu "le poulain" d'E. Maire ?

N. Notat : Oui, mais il se trouve, qu'en 88, je n'ai pas été candidate. Je redis que ce n'était pas notre programme d'avoir à changer de Secrétaire général maintenant. Ce n'était pas programmé. Vous imaginez bien qu'une telle affaire ne peut jamais être l'affaire de quelques individus qui pourraient tout simplement être en mal de pouvoir. Il faut plus que cela pour que nous opérions des changements comme nous venons de le faire.

J. Offredo : Dans le paysage social on voit que les travailleurs font de moins en moins confiance aux syndicats. Comment jugez-vous cette évolution ?

N. Notat : Je crois que nous avons un vrai problème, un vrai travail pour reconquérir la confiance des salariés. Il faut aujourd'hui refaire la démonstration, ça ne va plus de soi dans la tête des salariés. Démonstration de l'utilité, de l'efficacité du syndicalisme dans les entreprises. Beaucoup de ces dernières, aujourd'hui, n'ont hélas pas de délégués syndicaux près de chez eux, et cela est un handicap pour les salariés. Il nous faut aujourd'hui – c'est le sens de la campagne que nous avons entreprise depuis cette rentrée – redémontrer, preuves à l'appui., que le syndicalisme dans une entreprise, c'est une valeur ajoutée pour les salariés.