Texte intégral
France 2 : dimanche 21 mars 1993
C. Pasqua : Cette victoire était attendue. Elle sanctionne douze ans d'échec du socialisme, et elle est surtout à l'image de l'immense déception des Français. Ce soir, c'est ce dont il faut parler. Le rejet de la politique conduite depuis douze ans, et incarnée par l'impudence, et par les résultats qui ont conduit à la montée des inégalités sociales et de l'exclusion.
France 2 : Quel doit être le critère du choix du Premier ministre ?
C. Pasqua : Si on s'accorde à dire que le Président de la République a la liberté de choix du Premier ministre, il y a les traditions républicaines, et ce que nos formations n'ont cessé de dire : le Président doit choisir le Premier ministre au sein du parti ayant obtenu le plus de députés à l'Assemblée nationale.
France 2 : À votre avis ?
C. Pasqua : Je crois que M. Chirac a déclaré qu'il n'entendait pas être Premier ministre. Si M. Chirac ne veut pas y aller, le Président de la République doit choisir un autre candidat au sein du RPR. Ce soir, le désaveu concerne le Président. L'article 20 de la Constitution s'imposera à tous, y compris au Président : « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation ».
S. Royal : Ce que dit M. Pasqua montre que l'État-RPR a déjà commencé.
C. Pasqua : Ne tenez pas un langage archaïque et ringard !
S. Royal : Regardez l'arrogance, déjà...
C. Pasqua : On serait en droit d'attendre de vous un autre discours.
S. Royal : Je me tais, puisque dans l'État-RPR nous aurons en effet peu la parole, il faut que les électeurs en prennent conscience.
C. Pasqua : Vous avez dit suffisamment de mensonges pendant tellement de temps, et c'est la raison pour laquelle les Français vous ont sanctionné. Nous ne gouvernerons ni pour la droite ni pour la gauche, mais pour la France.
S. Royal : Vous gouvernez déjà dans les régions et les départements, le bilan actuel, y compris sur l'emploi, il est aussi le vôtre.
C. Pasqua : Venez dans mon département, vous verrez les résultats.
S. Royal : On ne peut pas parler lorsque le RPR ouvre la bouche, c'est terrible. Si on ne veut pas que demain à l'Assemblée nationale se passe ce qui vient de se passer, il faut que les électeurs se mobilisent. Ce qui nous attend, c'est l'État RPR. Vous venez de dire que le Président doit choisir au sein du RPR. Ce n'est pas écrit dans la Constitution, que je sache !
C. Pasqua : Il pourra difficilement choisir au sein du PS.
S. Royal : Évitez d'écraser vos congénères de l'UDF au moins, essayez au moins de respecter vos partenaires de la droite.
C. Pasqua : Occupez-vous de vous-mêmes.
France 2 : Vous êtes prêt à faire partie du gouvernement ?
C. Pasqua : Ce n'est pas un problème, on n'est pas candidat à un poste ministériel. La personnalité qui devra constituer le gouvernement devra choisir non pas en fonction des dosages politiques, mais appeler auprès d'elle ou de lui, ceux qu'il considérera comme les plus aptes.
France 2 : Pourrez-vous gouverner ensemble, malgré les nuances, notamment sur Maastricht ?
C. Pasqua : Ceci suffirait à démolir l'argumentation entendue tout à l'heure dans la bouche de S. Royal et M. Fabius. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la majorité ne sera pas monolithique. Elle sera ouverte à la discussion.
Le Parisien : 23 mars 1993
Le Parisien : Jacques Chirac affirmait vendredi qu'il ne reconnaît pas au chef de l'État de prééminence en matière de politique étrangère car le « Président détient ses pouvoirs de la Constitution et de sa qualité de chef de la majorité ». Tout cela annonce une cohabitation très différente de ce qu'elle a été en 1986. Allez-vous profiter de l'énorme majorité UPF pour mettre la pression sur François Mitterrand ?
Charles Pasqua : Lorsque le Président n'a plus la majorité à l'Assemblée nationale, il a forcément des pouvoirs réduits. Depuis dimanche soir, le problème de la cohabitation ne se pose plus dans les mêmes termes. C'est à lui de dire s'il accepte de cohabiter avec nous, compte tenu de l'ampleur de notre majorité. Mais s'il décide de rester, il est bien évident que, dans le même temps, il acceptera de nous laisser gouverner à notre guise, en fonction du mandat que nous avons reçu électoral.
Le Parisien : Cela veut-il dire que l'on ne met plus des ministres consensuels, comme en 1986, à la défense ou aux affaires étrangères, mais que l'on place dans ces postes clés des personnalités très politiques ?
Charles Pasqua : Cela veut dire que Président de la République n'a pas de droit de veto.
Le Parisien : Vous voulez dire que le gouvernement a le dernier mot sur la défense et la politique étrangère ?
Charles Pasqua : Oui. Article 20 de la Constitution : « Le gouvernement détermine et conduit la politique de la France. »
Le Parisien : Et vous, êtes-vous toujours intéressé par le ministère de la Défense ?
Charles Pasqua : On verra bien, je ne raisonne pas en termes de portefeuille gouvernemental. J'ai déjà été ministre, je peux être demain ministre ou rester à la tête du groupe RPR au Sénat, cela ne changera rien à ma volonté d'aider le gouvernement quel qu'il soit.
Le Parisien : Philippe Séguin, lui, a déjà dit qu'il n'irait pas au gouvernement...
Charles Pasqua : Vous savez, entre ce que l'on dit avant et ce que l'on dit au moment où le gouvernement se constitue...
Le Parisien : Voulez-vous toujours que Jacques Chirac soit le Premier ministre, si le RPR arrive en tête, à l'issue des élections ?
Charles Pasqua : Je pensais effectivement qu'il était préférable que Jacques Chirac soit Premier ministre, parce que cela me paraissait conforme aux souhaits des Français : on peut voir au poste de Premier ministre celui qui a conduit la campagne électorale. Cela étant, je comprends parfaitement que Jacques Chirac n'ait aucune envie de recommencer une troisième expérience comme Premier ministre, mais s'il décide de ne pas accepter une invitation éventuelle du Président de la République, s'il dit non, il est clair que le Président de la République devra de toute façon choisir son Premier ministre au sein du groupe le plus important de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire au sein du RPR si le RPR est le premier.
Le Parisien : Édouard Balladur vous paraîtrait alors un choix satisfaisant ?
Charles Pasqua : Oui, Édouard Balladur, pourquoi pas, oui.
Le Parisien : Il semble pourtant que vous ne l'aimiez pas...
Charles Pasqua : Oh, les gens disent tellement de bêtises ! Je connais Édouard Balladur certainement mieux que beaucoup de gens et je n'ai jamais eu aucun problème avec lui. On n'a pas les mêmes réactions sur tout, mais c'est normal. En tout cas, s'il était choisi, je le soutiendrais, que je sois au gouvernement ou pas.
Le Parisien : Une majorité aussi importante est-elle difficile à gérer pour un gouvernement ?
Charles Pasqua : Pour moi, les majorités ne sont jamais trop importantes. C'est l'importance de la majorité qui fixera la limite de l'indépendance du gouvernement par rapport au Président de la République. Et une majorité très importante provoquera au contraire un choc dans l'opinion publique et contribuera à rétablir la confiance.
Le Parisien : Quel type de gouvernement peut rétablir la confiance ?
Charles Pasqua : Il faut une équipe restreinte, avec des femmes et des hommes dévoués au bien public, dont aucune ni aucun n'ait été de près ou de loin mêlé à des affaires ou soupçonné de quoi que ce soit. Nous pourrons ainsi agir de façon à supprimer les inégalités.
Le Parisien : Cela veut dire que vous ne serez aucunement gêné pour engager des réformes importantes ?
Charles Pasqua : On pourra faire ce que nous nous sommes engagés à faire. Le pouvoir socialiste a été conservateur et sclérosé. Nous comptons bien faire évoluer la société française. Je ne crois pas que l'on puisse prôner l'immobilisme. Les chômeurs, les érémistes n'attendent sûrement pas un gouvernement immobile.
Le Parisien : François Léotard assure que la ligne de partage au sein de l'UDF ne passe plus entre l'UDF et le RPR mais entre réformateurs et conservateurs.
Charles Pasqua : Écoutez, j'aime bien Léotard, mais ce n'est pas mon maître à penser. Cette distinction entre pour et contre Maastricht est une vision archaïque. Le problème n'est plus là.
Le Parisien : Mais quand Jacques Chirac assure qu'il « ne faut pas craindre de provoquer une crise européenne », vous croyez vraiment que l'UDF est sur cette ligne ?
Charles Pasqua : Le problème n'est pas de savoir ce que pense l'UDF mais ce que pensent les Français. Les agriculteurs, les pêcheurs attendent du futur gouvernement qu'il prenne les mesures qui s'imposent. Nous aurons été élus, non pas pour qu'il n'y ait pas de problèmes entre le RPR et l'UDF, mais pour gouverner.
Le Parisien : Sur l'Europe, il est difficile de déterminer ce que les Français veulent vraiment.
Charles Pasqua : Non. Je crois que tous les Français sont pour l'Europe, mais ils ont compris qu'il y a plusieurs façons de faire l'Europe. Moi, je suis pour relancer rapidement l'Europe politique, l'Europe des nations.
Le Parisien : Beaucoup de vos amis, ceux qui vous avaient suivi contre Maastricht, vont- ils être élus ?
Charles Pasqua : Deux tiers du RPR étaient contre Maastricht. Le RPR augmentant ses députés, nous serons plus nombreux, sans doute dans la même proportion de deux tiers. Mais cela ne veut pas dire grand-chose.
Le Parisien : Dans les circonscriptions où un UDF et un RPR restent seuls en lice, l'UDF rechigne à obliger ceux de ses candidats arrivés en seconde position à se désister.
Charles Pasqua : Nous avons signé une charte qui prévoit le désistement et nos partenaires aussi. Ils doivent donc respecter leur signature.
Le Parisien : Et s'ils ne le font pas ?
Charles Pasqua : Les Français apprécieront. Mais ce sera une erreur de la part de l'UDF. Nous ne l'accepterons pas, même pour quatre ou cinq cas.
Le Parisien : C'est-à-dire ?
Charles Pasqua : Nous rappellerons à nos partenaires leurs engagements.
Le Parisien : Dans plusieurs dizaines de circonscriptions, le seul concurrent de l'UPF reste le Front national. Manifestement, une droite puissante n'empêche pas la croissance du FN.
Charles Pasqua : Lorsque les électeurs votent à droite, qu'il y a ce rejet de la gauche, une partie de l'électorat vote encore plus à droite. Dans ces législatives, nous avons cinq cents candidats uniques qui présentent l'intérêt de faciliter le choix des électeurs mais cela aboutit à rejeter une partie de l'électorat UDF ou RPR qui n'a pas envie de voter pour un candidat qui n'est pas issu de sa famille politique. La progression du FN était inévitable.
Le Parisien : Le FN, comme les écologistes, est pénalisé par le scrutin majoritaire. Pensez-vous qu'il faille le changer ?
Charles Pasqua : Les écologistes ont cru qu'ils pouvaient à eux seuls faire bouger les choses. La France est un pays avec des clivages, des habitudes très longs à changer. Et puis, ils ne voulaient pas d'alliances. Dans une élection à deux tours, il faut capitaliser les voix au premier tour et, par tant de ce capital de voix, constituer autour de vous une majorité. Si vous n'avez pas d'alliés... C'est le problème du PS qui n'a plus d'allié. Pareil pour le FN. Personne ne veut s'allier avec eux à cause des positions extrémistes de Le Pen. Ce n'est pas le scrutin qui est responsable, mais leur propre attitude politique.
Le Parisien : Michel Noir, à Lyon, pourrait être en position de l'emporter au second tour. Si c'était le cas, pourrait-il éventuellement réintégrer le RPR ?
Charles Pasqua : C'est lui qui l'a quitté. Il devait tout au RPR. Il a voulu créer sa propre formation, il a fait plouf. À la suite de cela, il ne devait pas s'étonner que le RPR décide de présenter un candidat. Il n'a pas fait un triomphe. Mais la vie est longue : il y a plus de joie au ciel pour un méchant qui se repend que pour un saint qui persévère.