Texte intégral
Europe 1 : 29 mars 1993
J.-P. Elkabbach : Une telle victoire de la droite et du centre, est unique, historique sous la Vème. Elle en effraye déjà beaucoup et vous ?
S. Veil : C'est curieux, car on m'aurait parlé il y a quelques semaines d'une victoire de ce genre, elle m'aurait effrayée. Et je trouve que le climat qui s'est dégagé hier soir des propos tenus par les responsables, aussi bien ceux de gauche que ceux de droite, m'ont rassurée. Cette cohabitation va être abordée dans un esprit relativement serein. Je dis relativement, car les difficultés vont apparaître. Ce sont des difficultés concrètes, objectives, très grandes, que venant d'un climat politique de tensions conflictuelles. En fait, l'ampleur de la victoire est telle, que le gouvernement, s'il a une équipe homogène et qu'il sait où il veut aller, pourra faire face aux surenchères. Car le danger dans une victoire de ce genre, c'est qu'il y ait au sein même de la majorité, des surenchères. Le gouvernement pourra y faire face.
J.-P. Elkabbach : Il faut donc un Premier ministre qui résiste à sa propre majorité ?
S. Veil : Le cas échéant. J'espère qu'il n'aura pas à le faire.
J.-P. Elkabbach : C'est vrai qu'hier, l'accueil de la victoire a été empreint d'une certaine gravité. Beaucoup ont répété qu'il fallait « de la mesure, de la tolérance. » Mais est-ce possible ? N'y-a-t-il pas une logique des grandes masses ?
S. Veil : C'est ce que je disais en évoquant un risque de griserie de cette énorme majorité, en plus une Assemblée où l'on entendra très peu de contestation et d'opposition. Donc même quand on écoute son propre clan on risque de se tromper un peu sur la situation. Mais c'est là où je crois qu'il y aura non pas un noyau dur, mais une force très importante, responsable, qui voyant qu'elle peut agir et qu'elle a reçu la légitimité très forte pour le faire, au fond n'aura pas besoin d'aller aux extrêmes.
J.-P. Elkabbach : L'UDF est devancée par le RPR qui devient le premier parti de France. Les souhaits de V. Giscard d'Estaing, F. Bayrou, F. Léotard, ne sont pas tout à fait réalisés…
S. Veil : Non, pas tout à fait. Mais il faut reconnaître que le RPR depuis des décennies est devant l'UDF. Si on considère les différents groupes politiques qui constituent l'UDF, par rapport à 74 ou même 1981, il y progression. Il y avait donc là une ambition légitime qui est peu difficile déçue peut-être, mais la différence n'est pas tellement grande. En plus, c'est un peu de faire le décompte, car il y a eu beaucoup de candidatures uniques. On peut penser aussi que c'est la façon dont se sont faites les primaires, qui n'a pas toujours été très satisfaisante.
J.-P. Elkabbach : V. Giscard d'Estaing répète : « L'union c'est l'équilibre. » Est-ce possible ? Est-ce qu'un parti ne dominera pas l'ensemble ?
S. Veil : Je ne crois pas, car ils correspondent à des électorats qui sont très unitaires, très proches dans leurs objectifs, dans leurs idées, mais qui en même temps ont des sensibilités différentes. C'est cela dont ils doivent se rendre compte, c'est qu'ils ne mobilisent pas tout à fait les mêmes électeurs. Ils se complètent toutefois.
J.-P. Elkabbach : J. Chirac a-t-il eu raison de refuser Matignon ?
S. Veil : Je ne sais pas. L'avenir le dira. On peut se poser la question. Il était parti dans l'idée d'une cohabitation de celle de 86 qui ne lui avait pas réussi en 88. Mais je me dis que peut-être il n'a pas eu raison.
J.-P. Elkabbach : Votre préféré ?
S. Veil : Les choses sont maintenant très balisées et quasiment faites. C'est un choix qui est déjà fait par avance par les Français.
J.-P. Elkabbach : Précisez…
S. Veil : C'est certainement E. Balladur. Peut-être que cela explique aussi le succès. On s'était tellement habitué à que ça soit lui, qu'aussi bien avant le premier tour et entre les deux tours, les Français s'étaient déjà habitués à cette idée.
J.-P. Elkabbach : Vous ne portez pas de jugement, vous dites c'est déjà fait ?
S. Veil : C'est un choix très rassurant. En ce moment, c'est ce dont les Français ont besoin. Ils ont vraiment besoin d'avoir quelqu'un en qui ils font confiance, ils remettent la France dans ses mains.
J.-P. Elkabbach : Peut-il y avoir véritable coopération entre le Président de la République et le futur Premier ministre ?
S. Veil : Je pense qu'en dehors de la personnalité, du physique rassurant d'E. Balladur et de ses propos qui ont toujours été des propos très modérés, à travers cette personnalité, les Français ont senti qu'E. Balladur saurait où il veut aller, et qu'en même temps, il n'y aurait pas tension ou de conflit gratuit.
J.-P. Elkabbach : Vous semble-t-il juste qu'il n'y ait pas à l'Assemblée, ni écologistes, ni Front National ?
S. Veil : Non, ça ne me semble pas juste. J'ai toujours été favorable à une dose de proportionnelle, je l'ai toujours dit. C'est la démocratie et c'est beaucoup mieux que les gens puissent s'exprimer par les représentants au sein de l'Assemblée nationale que s'ils sont tentés de le faire dans la rue.
J.-P. Elkabbach : La défaite de B. Stasi ?
S. Veil : C'est la tristesse de ce scrutin. Je compare son cas, battu au fond par le Front National, et celle de Tapie élu par le Front National. On voit où mènent les discours des gens sincères et de ceux qui au fond ne le sont guère.
J.-P. Elkabbach : Noir sur Mérieux ?
S. Veil : C'est curieux, ses électeurs lui ont fait confiance c'est bien. D'une façon générale il peut y avoir des campagnes nationales, des affaires sur le plan national, et que quand on est aimé par ses électeurs, ça les touche pas car ils ne croient pas à ce qui est dit à Paris.
J.-P. Elkabbach : M. Rocard ?
S. Veil : Je suis très contente pour M. Cardo qui est un homme de très grande qualité. Il est regrettable, comme jadis on a pu le regretter que des personnalités comme Mendes-France, ou comme Rocard aujourd'hui soient exclues de l'Assemblée nationale. Mais là aussi, joue la démocratie.
J.-P. Elkabbach : Qu'y-a-t-il dans la tête d'un battu ?
S. Veil : Je n'ai pas été battue personnellement, mais j'ai ressentie la même chose le jour des élections européennes, où on a annoncé que ma liste allait avoir 12 ou 13 %, et je me suis retrouvée avec à peine plus de 8 %. Donc sentiment d'échec personnel. Et puis c'est très très dur, et c'est vrai pour des gens comme Rocard ou tous les battus d'hier, car les gens risquent de se détourner de vous, vous n'êtes plus rien, tout un monde s'écroule. Ils ont besoin de beaucoup d'amitié.
J.-P. Elkabbach : Si on le futur Premier ministre vous proposait de travailler avec lui dans le futur gouvernement.
S. Veil : Ça dépend pour quoi faire et comment le faire. On est solidaire d'une équipe. On n'y entre pas si on n'est pas solidaire. Donc que va faire l'équipe, quelle sera son orientation.
Je crois qu'il y a un grand point d'interrogation un peu levé et même tout à fait levé avec E. Balladur, c'est l'Europe.
France Inter : 30 mars 1993
A. Ardisson : Comment voyez-vous le déroulement de la cohabitation ?
S. Veil : Il faut souligner que la tonalité des propos tenus hier nous incline vers l'optimisme. La déclaration du Président de la République hier soir allait au-delà d'une simple déclaration annonçant le Premier ministre désigné, c'était en même temps un hommage à ce Premier ministre. Il faut y voir là la traduction du souci du Président de ne pas mettre systématiquement des entraves à l'action du Premier ministre. De même, on peut penser, compte tenu des précisions qu'il a données pour ce qui concerne ses prérogatives – les limitant à la défense et la politique étrangère et évoquant la cohésion sociale souhaitable mais ne menaçant pas le futur gouvernement de déclarations intempestives si les acquis sociaux – que c'est un bon signe pour la cohabitation. Mais toutes les déclarations ont été faites pour souhaiter qu'il puisse y avoir une cohabitation qui se passe dans des conditions allant dans l'intérêt de la France et où chacun respecte les prérogatives de l'autre.
A. Ardisson : L'hommage à E. Balladur c'est simplement parce qu'il y a un rapport de forces, ou est-ce qu'il y a une réelle unité entre les deux hommes ?
S. Veil : C'est un constat sur les qualités d'homme d'État qu'il reconnaît. C'est peut-être aussi d'ailleurs pour justifier son choix et ne pas avoir l'air d'avoir cédé à la pression à la fois de l'opinion publique et des forces politiques gagnantes.
A. Ardisson : Si on reprend les territoires marqués par F. Mitterrand, l'Europe et la défense du franc, sont-ils acceptables par l'ensemble de l'opposition ?
S. Veil : C'est une question de principe. Il est très difficile, après la cohabitation de 86-88, où on a accepté les prérogatives du Président de la République, de les remettre en cause complètement. C'est pour ça que ce sera une question de méthode, de manière de faire. La situation est changée par rapport à 86-88. On est dans une situation internationale beaucoup plus dangereuse. Il faut une politique concertée avec les partenaires européens. On ne peut pas jouer une carte isolée. J'ai écouté attentivement M. Balladur sur la Yougoslavie, je n'ai pas l'impression qu'il y a de grandes divergences. S'il y a des réunions comme celles du G7 ou des positions à prendre de la France aux Nations-unies, il y aura besoin, dans l'intérêt de la France, que l'on parle d'une seule voix. Pour la CEE, il ne faut pas parler aujourd'hui de Maastricht. Ça n'est pas encore ratifié au Danemark et ne le sera certainement pas avant plusieurs mois en Angleterre. En revanche, il y a des dossiers qui sont immédiats. Le plus immédiat, c'est le SME. E. Balladur a toujours été favorable au maintien de la France dans le SME.
A. Ardisson : Il vous a reçue hier, dans quel but ?
S. Veil : Me consulter.
A. Ardisson : Vous accepteriez d'entrer au gouvernement ?
S. Veil : Tout dépend pour faire quoi et avec quels moyens. On va dans un gouvernement pour faire quelque chose de précis.
A. Ardisson : Votre vocation européenne par exemple ?
S. Veil : Je ne crois pas qu'il en soit question. Il y a des gens qui sont porteurs de symboles. Est-ce qu'on ne défend pas mieux des idées en essayant de trouver des points d'accord ? Pour certains, je serais trop européenne.
A. Ardisson : Vous aviez dit que vous envisagiez peut-être de vous présenter à la présidence.
S. Veil : On élimine toujours systématiquement les femmes dans le pays. Il y a 35 femmes à l'Assemblée nationale alors qu'il y en avait 30 précédemment. Quand on parle des gens qui peuvent faire quelque chose dans le pays, on parle des hommes. Dans beaucoup de sondages, sur l'Europe, il n'y avait ni Mme Guigou ni moi. On élimine systématiquement les femmes. De temps en temps, il n'est peut-être pas mauvais qu'elles montrent qu'elles existent.