Texte intégral
11 février 1993
Europe 1
J.-P. Elkabbach : Vous voulez un projet pour une nouvelle France, s'agit-il de marquer une sorte de rupture ?
V. Giscard d'Estaing : Ce n'est pas une question de rupture. La France est entrée dans une nouvelle période politique en 1981. C'était son entrée dans le socialisme, il est probable que dans cinq semaines la France va décider d'en sortir à une majorité massive. Puisqu'elle sort du socialisme, il faut lui dire où elle va. Il y a d'abord un projet de gouvernement. Ce projet a été présenté hier par l'UDF et le RPR. Mais il faut en même temps dire que ce n'est pas uniquement gérer le pays, c'est avoir une perspective pour la fin du siècle, pour l'avenir que nous préparons, et cette perspective c'est ce que j'appelle la nouvelle France. La tentative de la société socialiste a échoué, il faut un nouveau projet, c'est le projet de la nouvelle France.
J.-P. Elkabbach : La nouvelle France, comment la définissez-vous ?
V. Giscard d'Estaing : Les Français souhaitent une nouvelle France, ils souhaitent que la démocratie fonctionne différemment, ils veulent une démocratie beaucoup plus souple ou les gens ne soient pas seulement des électeurs mais aussi des acteurs. Ils veulent une société dans laquelle chacun soit plus libre de conduire son sort personnel, avec une promotion possible en matière d'éducation et une activité possible en matière d'emploi. Ils veulent que dans cette société on ait plus de chance, beaucoup plus d'indépendance de la justice par rapport au pouvoir de l'État. Ils veulent également une nouvelle France dans une nouvelle Europe et tout cela va apparaître avec beaucoup de force parce que nous sommes à la fin du siècle, on va parler de l'avenir.
J.-P. Elkabbach : La plate-forme vous convient-elle et vous sentez-vous lié par ce qu'elle implique ?
V. Giscard d'Estaing : Naturellement oui, et tous les membres de l'UDF et du RPR sont liés par ce projet. J'ai entendu des commentateurs dire que cela a été présenté par Bayrou et Juppé. Alors est-ce que cela lie Balladur, Giscard, Chirac ? Évidemment oui, parce que nous y avons travaillé ensemble. Du côté de I'UDF, le bureau politique a regardé à plusieurs reprises tous les problèmes sensibles de cette plate-forme.
J.-P. Elkabbach : Qu'ajouteriez-vous de votre main ?
V. Giscard d'Estaing : Il y a plusieurs points. Il y a d'abord évidemment un accent très marqué sur la construction européenne. Nous avons pris position pour Maastricht et son application. Il faut savoir maintenant quand nous allons mettre en place l'union monétaire, et je propose de prendre l'échéance rapprochée du Traité de Maastricht, c'est-à-dire 1er janvier 1997. Deuxième plan, la décentralisation. Il va falloir une nouvelle loi de décentralisation qui permette de bien définir les pouvoirs des régions, des départements, des communes et, sur le plan de la formation et de l'emploi. Je propose qu'on transfère aux régions l'ensemble des compétences concernant la formation professionnelle des jeunes, la formation par alternance, l'apprentissage de façon à ce que la totalité des problèmes de formation et d'insertion des jeunes de moins de 25 ans soit traitée sur le plan régional c'est-à-dire beaucoup plus près des problèmes.
J.-P. Elkabbach : Ce qui est reproché, c'est l'absence de précisions sur le financement, M. Sapin estime à 160 milliards de francs par an le coût de vos réformes ?
V. Giscard d'Estaing : M. Sapin, au lieu de chiffrer nos réformes, ferait mieux de chiffrer son déficit. Parce que comment voulez-vous que nous publions des chiffres précis alors qu'on ne connaît pas les chiffres du déficit public de la France, qu'on nous cache le niveau de son endettement, qu'on ne nous dit pas qu'elle est le niveau exact des déficits des trois grandes institutions sociales assurance-maladie, retraite et assurance-chômage ?
J.-P. Elkabbach : Il faudra augmenter les impôts, les prélèvements ou la CSG comme on le dit dans vos rangs ?
V. Giscard d'Estaing : Il va falloir connaître avec exactitude la situation et les comptes, nous proposons qu'il y ait un bilan qui soit fait tout de suite à l'arrivée, et je recommande qu'on le fasse faire par le rapporteur général des finances du Sénat. Le Sénat est en situation de continuité, il s'est prononcé sur le budget, ils ont donc des dossiers et des chiffres. Je demande que, dans les semaines du changement de majorité, le Sénat nous fournisse les chiffres des déficits de la France.
J.-P. Elkabbach : Le Sénat ne devrait-il pas d'abord rembourser les 4 ou 6 milliards qu'il a mis de côté qui lui sont réclamés ?
V. Giscard d'Estaing : Ça, c'est son problème. Vous me posiez une question précise en disant faudra-t-il augmenter les cotisations et impôts, je vous réponds catégoriquement non. Ce n'est pas une raison de démagogie, c'est parce que j'ai sous les yeux un tableau chiffré qui sont les variantes de la politique économique en 1993 et 1994 que nous avons fait étudier. Chaque fois qu'on augmente une cotisation ou un impôt, on augmente le chômage, c'est automatique.
J.-P. Elkabbach : Si la cohabitation doit être engagée, chercherez-vous à l'abréger ?
V. Giscard d'Estaing : Non, si la nouvelle majorité s'engage dans la cohabitation, si elle choisit de gouverner, elle doit gouverner pour redresser la situation du pays. Si elle pense qu'elle ne peut pas redresser la situation du pays, elle ne doit pas le faire. Mais elle ne doit pas gouverner pour rechercher un conflit.
J.-P. Elkabbach : Lorsqu'on a été président de la République, est-ce une régression que d'aller à Matignon ?
V. Giscard d'Estaing : Cela n'a pas été une régression pour moi d'être président d'un conseil régional, je l'ai fait et le fait toujours avec le plus grand intérêt. Ce n'est pas comme cela que je raisonne.
J.-P. Elkabbach : Matignon serait donc de votre niveau ?
V. Giscard d'Estaing : Vous êtes très habile, parce que d'habitude on pose la question accepteriez-vous si on vous le proposait…
J.-P. Elkabbach : Vous me diriez que vous n'êtes pas candidat ?
V. Giscard d'Estaing : D'abord je vous dirais cela, et ensuite que cette affaire de désignation du Premier ministre tourne au ridicule. Parce qu'un premier ministre, ça ne se désigne pas soi-même. On ne répond pas à une proposition qui ne vous ait pas faite. Commençons par gagner.
J.-P. Elkabbach : Si c'est utile, iriez-vous, en demandant quelques garanties ?
V. Giscard d'Estaing : La question se pose pour tout le monde. Quels devront être les éléments de la décision ? Trois éléments. L'ampleur de la majorité – et je fixe comme objectif la majorité des trois cinquièmes – les chances de durée pour réussir le redressement – car toutes les mesures à prendre supposent la durée – et enfin l'attitude du président de la République – attitude qui s'exprime avant, pendant et après les élections.
Lundi 15 mars 1993
France 2
P. Amar : Vous avez sillonné le pays. Quelle est l'attente des Français ?
V. Giscard d'Estaing : La campagne n'est pas finie, mais il me semble qu'il y a deux sentiments de la part des Français : il y a d'une part un rejet sans appel du socialisme, comme je n'en ai jamais connu et en particulier en 1986. Il y a d'autre part une interrogation sur la possibilité pour l'opposition de faire redémarrer les choses.
P. Amar : Quelles doivent être les prochaines mesures prises par le prochain gouvernement ?
V. Giscard d'Estaing : Des mesures de caractère économique. Toute la campagne montre qu'il y a une attente à la fois concernant le chômage et l'activité économique, les deux étant liés. Les premières mesures que devrait prendre un nouveau gouvernement, c'est un ensemble de mesures qui ferait redémarrer notre activité. Les premières mesures à prendre, c'est un soutien à l'activité du bâtiment à la fois avec une nouvelle tranche de prêts d'accession à la propriété, la rénovation des logements anciens, le logement social, de façon à relancer l'activité du secteur du bâtiment.
P. Amar : Les premiers résultats seraient pour quand ?
V. Giscard d'Estaing : Il n'y a pas que ça. Il faut faire la même chose pour les grandes infrastructures, les grands équipements. Quand on parcourt le pays, on voit qu'il y a énormément à faire. Tout cela doit être fait au printemps avec deux signaux supplémentaires : un signal de réduction des charges sur les salaires au moment de l'embauche et un deuxième qui est le début de la réduction des charges sur les entreprises pour montrer qu'on change de cap et qu'on va permettre à l'économie de redémarrer. Premiers résultats attendus après l'été : arrêt de la montée du chômage, les résultats ensuite en 1994 : reprise de l'activité, j'espère enfin, reprise de la création d'emplois.
P. Amar : Vous pouvez promettre une baisse du chômage ?
V. Giscard d'Estaing : Nous ne sommes pas de ceux qui se font élire en promettant une baisse du chômage. Ce n'est pas notre façon de faire. Ce que nous pouvons dire, c'est que nous allons faire redémarrer l'activité, je pense que nous y parviendrons, que ce redémarrage va avoir pour conséquence la reprise de la création d'emplois en France et qu'on va mieux préparer les jeunes en faisant un effort de formation professionnelle particulier. Voilà notre stratégie et elle doit comporter des résultats significatifs à partir de 1994 et en 1995. C'est ce qui intéresse les Français qui nous disent, vous serez jugés là-dessus. Ce qui est tout à fait clair, le rejet du socialisme est complet et durable. Ne vous y trompez pas. Il y en a pour un bon moment. Par contre, ils vont nous juger là-dessus et sans complaisance. Si d'ici 15 mois, la nouvelle majorité ne réussissait pas à faire repartir l'économie, elle irait vers des difficultés politiques.
P. Amar : Quel type de cohabitation souhaitez-vous ?
V. Giscard d'Estaing : Ce qu'on sent dans la campagne, et je pense que c'est ce qui vous intéresse, c'est deux choses : à la fois le désir d'une grande fermeté dans la conduite de la politique. Nous nous engageons sur une politique, il va falloir la conduire. En même temps, c'est un désir de modération dans le comportement des acteurs de la politique. On attend de nous que nous engagions le redressement de la France sans la briser, avec compétence, fermeté et modération.
P. Amar : Vous parlez comme un Premier ministre possible.
V. Giscard d'Estaing : Non, comme un candidat qui dans un demi-heure, va se retrouver dans une salle de réunion, dans une circonscription que nous espérons gagner.
P. Amar : Quel doit être le critère dans le choix du Premier ministre, le président du parti le plus puissant à l'Assemblée ?
V. Giscard d'Estaing : Il n'y a pas de règles et nous n'allons pas en inventer. Ce que nous souhaitons à l'UDF, on note une certaine montée de l'UDF et sur le terrain, on l'attend, nous allons sans doute nous retrouver à parité avec nos partenaires et alliés du RPR parce que nous sommes ensemble dans une union, nous souhaitons donc que la gestion future du pouvoir, se fasse sur la base du respect mutuel et d'un partage juste des responsabilités.
P. Amar : Si l'UDF arrive en tête, est-ce que le Premier ministre doit être le président de I'UDF, vous ?
V. Giscard d'Estaing : Ce n'est pas une question d'arriver en tête. Ce n'est pas trois sièges en France, gagnés par quelques centaines de voix, qui vont désigner le Premier ministre. Nous sommes un pays solide, sérieux. Ce que nous disons, c'est que le Premier ministre sera choisi dans l'opposition et les deux grandes familles de l'opposition. Il devra avoir la compétence requise pour conduire le redressement économique puisque c'est l'attente des Français. C'est quelqu'un que nous soutiendrons et qui devra présenter des garanties de compétence requises et de modération.
P. Amar : Vous êtes engagé dans cette campagne. Si le président vous propose d'être à Matignon, que lui direz-vous ?
V. Giscard d'Estaing : Permettez-moi de lui réserver la surprise de ma réponse. Je ne voudrais pas que les téléspectateurs me voient le ridicule de répondre à une proposition qui ne m'ait pas été faite.
Mardi 16 mars 1993
TF1
P. Poivre d'Arvor : Vous sentez comment cette campagne, vis-à-vis des Français ?
V. Giscard d'Estaing : Il me semble qu'on sent un rejet très fort et sans appel des socialistes. Ce rejet tient aux espoirs déçus et aux promesses non tenues qui ont tenu une partie de l'opinion publique dans une sorte de désespoir.
P. Poivre d'Arvor : Mais les électeurs ne se précipitent pas dans vos bras ?
V. Giscard d'Estaing : Certaines personnes m'écrivent pour me dire qu'elles pensent avoir fait une erreur de jugement dans les élections précédentes. C'est un rejet plus fort qu'en 1986 et assez durable à mon avis. Dans le camp socialiste, il faut se dire qu'il faudra pour revenir sur des déceptions. De notre côté, on sent une interrogation : est-ce que vous serez capable de changer quelque chose ?
P. Poivre d'Arvor : Et les gens se demandent si en 15 mois c'est possible parce qu'ils pensent aux présidentielles.
V. Giscard d'Estaing : Ce n'est pas un sujet qui revient. Les gens nous demandent de façon précise : qu'allez-vous faire ? Et la deuxième chose est qu'ils nous préviennent : vous serez jugé sans complaisance sur vos résultats. Et le message que je veux faire passer est : voilà ce que nous voulons faire pour remettre la machine économique en marche, voilà le calendrier et en même temps j'ajoute que nous ferons tout ce que nous avons promis de faire et que nous accepterons d'être jugés sur nos résultats.
P. Poivre d'Arvor : Il va falloir être sur le front économique et sur le front politique.
V. Giscard d'Estaing : Sur le front économique, on a en gros 15 mois. Et on a regardé cela de près. On s'est demandé comment remettre la machine en marche dès ce printemps avec une série d'actions : en matière de logement, une remise en route des grands travaux d'équipement, un premier allégement des cotisations sur les salaires, une prime à l'embauche, une amorce de baisse des taux d'intérêt et des mesures en faveur de l'agriculture. Si on le fait de façon cohérente et déterminée, on aura à l'automne des signes positifs d'amélioration. Ensuite, il y a le budget et c'est en 1994 qu'on devrait voir remonter la croissance et recommencer la création d'emplois. Naturellement, les facteurs internationaux jouent mais plutôt dans le bon sens à l'heure actuelle puisqu'on a une certaine reprise aux États-Unis et en Allemagne on a abouti au fameux pacte de solidarité. On peut espérer une baisse progressive des taux d'intérêt. Donc, on peut dire aux Français, voilà à peu près le calendrier, voilà l'action d'ici l'été, voilà les résultats qu'on peut attendre à la fin de l'année et ceux en 1994.
P. Poivre d'Arvor : L'opposition va avoir une majorité écrasante à l'Assemblée…
V. Giscard d'Estaing : C'est un peu à cause de notre système électoral.
P. Poivre d'Arvor : Mais est-ce que c'est gérable ?
V. Giscard d'Estaing : C'est ce qui se passe dans tous les pays à scrutin majoritaire. On peut réfléchir sur les lois électorales, mais le problème est qu'il faut avoir des majorités sinon les pays sont ingouvernables. Regardez l'Italie qui pratique le scrutin proportionnel, il faut avoir des systèmes dans lesquels on a une majorité pour gouverner et en même temps on a une expression de toutes les forces politiques, notamment les nouvelles. J'ai fait des propositions dans le passé.
P. Poivre d'Arvor : Et si vous revenez au pouvoir, vous reviendrez sur ces propositions ?
V. Giscard d'Estaing : C'est un sujet sur lequel il faudra que nous travaillions. Il faut trouver un système mixte il y aura aussi beaucoup de députés nouveaux qui vont apporter l'air du dehors et beaucoup de demandes. C'est vrai qu'il y aura un problème de conduite, de gestion de cette majorité. Ce sont les problèmes de la vie politique et cela veut dire qu'il y aura un nouveau courant dans la vie politique française.
P. Poivre d'Arvor : Mais il y aura forcément des tiraillements entre le RPR et l'UDF.
V. Giscard d'Estaing : C'est ça. Il faut bien voir que ce sont des masses alliées. Nous avons quand même plus de 500 candidats communs.
P. Poivre d'Arvor : Mais les alliés se déchirent rapidement au contact du pouvoir.
V. Giscard d'Estaing : J'espère que non. Si on a une période relativement courte ou on sait que l'on sera jugé sur les résultats, on a l'obligation de réussir ensemble.
P. Poivre d'Arvor : Ça veut dire qu'il faut que tout le monde monte dans le même bateau ? Que vous deveniez par exemple ministre des finances ?
V. Giscard d'Estaing : Ça recommence. Non. Nous avons un premier tour qui va donner une première indication de ce que veulent les Français : le rejet des socialistes. Et puis le deuxième tour va donner l'indication de ce que veulent les Français : l'appui qu'ils apporteront à la future majorité pour gouverner. C'est à l'issue de ce second tour qu'il faudra poser publiquement les problèmes politiques de la France. Actuellement mon objectif, c'est que ce soit l'opposition qui gagne. Donc c'est le sens de ma campagne.
P. Poivre d'Arvor : Mais vous avez une idée sur votre sort personnel ?
V. Giscard d'Estaing : Aucune. Vous croyez que cela intéresse les gens de savoir où je serai. Ils veulent savoir si nous serons capables de gouverner si nous allons changer quelque chose à leur situation et pas à la mienne, si ce que nous disons nous le ferons. Et ils nous attendent pour nous juger sur ce que nous serons capables de faire. II s'agit de mieux préciser ce qu'il faut faire pour sortir les Français de leurs difficultés. C'est là-dessus que nous serons jugés.