Interview de Mme Élisabeth Guigou, membre du PS, à Europe 1 le 5 avril 1993, sur l'offensive de M. Rocard au sein du PS, les rivalités à la tête du parti et sur la volonté des "quadras" de réunir les états généraux de la gauche sur un débat de fond.

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Média : Europe 1

Texte intégral

J.-P. Elkabbach : Comment appelez-vous l'opération de M. Rocard ?

E. Guigou : Avec ce qui s'est passé, hier et avant-hier, au PS on ajoute un désastre à un autre désastre. Il y a beaucoup de militants qui m'ont appelé hier et qui m'ont dit avoir reçu un deuxième coup sur la tête. On a fait le contraire de ce qu'il fallait faire. Il fallait commencer par refuser les règlements de compte parce que la responsabilité est collective. Il aurait fallu nous dire nous nous attaquons aux raisons pour lesquelles nous sommes arrivés là, et nous voulons un vrai débat de fond.

J.-P. Elkabbach : On a le sentiment que le PS n'était plus que rivalités, haines, et qu'il n'y avait plus une seule idée nouvelle.

E. Guigou : Non ! Nous nous sommes exprimés. Nous sommes un groupe de gens qui ne voulons justement pas des querelles de personnes. Quand il y a des affrontements de personnes sur des idées, ça va, mais là ce n'est pas le cas. C'est vraiment un clan contre l'autre. Nous avons proposé des états-généraux de toute la gauche, nous voulons que la direction actuelle soit démissionnaire et expédie les affaires courantes, qu'on ait un vrai débat de fond. Nous voulons des états-généraux non seulement avec toute la gauche, mais avec tous ses réseaux associatifs, pour analyser les fractures de notre société et pour faire des propositions sur les problèmes qui intéressent les gens.

J.-P. Elkabbach : Est-ce que M. Rocard a eu raison ou tort de faire ce qu'il a fait ?

E. Guigou : Notre problème n'est pas Fabius, Rocard, ni un troisième homme, notre problème est le débat de fond au sein de la gauche. J'espère qu'on va arriver avec quelques-uns qui n'ont pas été mêlés à cet affrontement, à recréer l'unité du parti.

J.-P. Elkabbach : On entend : reconstruire, rassembler. Mais ce sont tous ceux qui ont assassiné le parti qui le disent.

E. Guigou : Justement, il ne suffit pas de le dire, il faut le faire. Ce que je regrette beaucoup, c'est que depuis hier on a entendu des mots sur une réalité qui était tout autre. De toute façon, avec S. Royal, M. Aubry, F. Hollande, J.-P. Planchou, nous voulons faire ce débat de fond et nous disons que la seule façon d'éviter les querelles de personnes, c'est précisément d'analyser avec les gens sur le terrain, et faire en sorte que nous puissions parler de cohésion sociale, de réforme de l'État. Le reste ne nous intéresse pas.

J.-P. Elkabbach : Vous ne croyez pas qu'il est trop tard ? Vous avez eu deux campagnes pour écouter les gens et les militants.

E. Guigou : Justement, ça nous a beaucoup appris.

J.-P. Elkabbach : Êtes-vous prête à travailler avec M. Rocard ?

E. Guigou : Nous ne sommes pas prêts à travailler dans les conditions où les choses se sont passées. Nous voulons un vrai débat au sein du parti et nous mènerons notre débat là où nous sommes, dans nos sections, dans nos fédérations. Nous ne nous déterminons pas par rapport à un homme mais par rapport à des projets. Tant que, untel ou untel, ne nous aura pas dit : voilà le projet sur lequel nous devons travailler, que nous voulons fabriquer ensemble, nous ne dirons ni oui ni non à personne.

J.-P. Elkabbach : En attendant, M. Rocard est convaincu, qu'une fois ces tensions passées, tout le monde va se retrouver autour de lui.

E. Guigou : Nous ne nous rassemblerons qu'autour des idées, d'un projet. Nous voulons des états-généraux pour que ce projet vienne de la base.

J.-P. Elkabbach : Quelles initiatives faut-il attendre de ce qu'on appelle les quadras ?

E. Guigou : Ça veut rien dire, ce n'est pas parce qu'on est jeune qu'on est intelligent et pertinent... Nous voulons rebâtir la gauche ; alors qu'on nous appelle comme on veut : rénovateurs, refondateurs, peu importe! À Mulhouse, nous allons organiser la première réunion de ces états-généraux de la gauche. Il y a aura des socialistes, des représentants du terrain, des associations, de tous ces gens qui sont avec les valeurs de gauche qui sont majoritaires dans le pays. Ce sont des valeurs de responsabilité, il y en a assez de rejeter la responsabilité sur d'autres, de rechercher toujours des boucs-émissaires à ce qui arrive. Ce sont des valeurs de confiance en l'homme et pas simplement dans le marché et dans des mécaniques. Et ces valeurs sont partagées par beaucoup de monde. J'espère que tous ceux qui ont envie de faire cette démarche, Fabius, Rocard, Delors, nous nous retrouverons.

J.-P. Elkabbach : Vous n'en pouvez plus, honnêtement ? Mais cette colère est à la mesure de votre impuissance. 

E. Guigou : Je n'en peux plus de ces luttes de clan ! Mais c'est vous qui le dites parce que vous êtes enfermé dans votre studio parisien, je peux vous dire que dans les trois campagnes électorales...

J.-P. Elkabbach : On voit le résultat des trois campagnes !

E. Guigou : ... Et je ne suis pas la seule, j'ai vu des tas de gens qui en avaient assez qu'on se tape dessus, et qui ont envie de rebâtir la gauche. Sans doute, cette reconstruction prendra du temps, mais je crois que, en quelques mois, si on procède comme ça, on peut créer déjà un autre climat et ce serait une bonne chose.

J.-P. Elkabbach : Qui est le chef de l'opposition à gauche ?

E. Guigou : Il n'y a pas de chef, c'est vrai !

J.-P. Elkabbach : Et s'il y a une élection présidentielle dans quelques mois ?

E. Guigou : Je ne vois pas pourquoi on parle toujours en terme de chef. L'opposition existera à l'Assemblée, nous serons un certain nombre à regarder de très près ce que fait le gouvernement, nous ne ferons pas une opposition systématique, nous dirons simplement ce que nous pensons. Et lorsqu'il le faudra, parce que je crois que notre pays est dans une situation très difficile, nous saurons prendre des positions constructives pour l'unité nationale.

J.-P. Elkabbach : Aujourd'hui, il n'y a pas moyen de réconcilier toutes les tendances.

E. Guigou : Quelles tendances ?

J.-P. Elkabbach : Les groupes, les Rocard, les Fabius ?

E. Guigou : J'espère que oui, des gens sont restés en dehors de cette bagarre.

J.-P. Elkabbach : Bonne journée, et calmez-vous !

E. Guigou : Je suis très calme, mais je reste passionnée par le combat pour la gauche et je reste optimiste car les valeurs de gauche sont toujours là.