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"Il y a très longtemps qu'on nous annonce l'éclatement du mouvement gaulliste, il n'a jamais éclaté" nous déclare le président du groupe RPR du Sénat
Dans l'entretien qu'il nous a accordé, M. Charles Pasqua, président du groupe RPR du Sénat, conteste les risques d'éclatement du RPR et propose une relance de l'union politique à l'échelle du continent européen.
Le Monde : La campagne des législatives a confirmé le clivage né à l'occasion du référendum sur Maastricht entre la direction du RPR et vos propres amis. Ne craignez-vous pas que cette division n'hypothèque la capacité de la nouvelle majorité à gouverner ?
Charles Pasqua : Si de l'extérieur vous pouvez avoir le sentiment que le RPR est divisé, ce n'est pas celui qu'ont les militants, les adhérents et les électeurs. Le débat interne mené au RPR leur a, au contraire, redonné du tonus et du dynamisme. Ils savent très bien que, si nous pouvons être opposés, nous sommes unis sur les buts. Il y a très longtemps qu'on nous annonce l'éclatement du mouvement gaulliste. Il n'a jamais éclaté.
Le Monde : Vous ne pouvez pas nier l'existence de profondes divergences sur l'Europe.
Charles Pasqua : Ne confondons pas l'Europe et Maastricht. Tout le monde au RPR est conscient que la grande affaire des dix prochaines années ce doit être la construction de l'Europe et personne au RPR n'a soutenu le traité de Maastricht avec beaucoup de conviction. Personnellement je pense que Maastricht était une erreur parce que la voie de l'union monétaire est la voie la plus difficile. On s'en aperçoit aujourd'hui. En revanche, je suis persuadé que l'union politique de l'ensemble du continent était imaginable immédiatement. J'ai d'ailleurs cru que François Mitterrand allait dans cette direction. S'il l'avait fait, je l'aurais soutenu. C'était la voie de la confédération européenne. On pouvait associer tous les États au sein d'une même organisation. Si on l'avait fait, l'ex-Yougoslavie ne serait pas dans la situation qu'elle connaît actuellement, parce que l'Allemagne n'aurait pas pu reconnaître unilatéralement la Slovénie, puis la Croatie, ce qui a entraîné l'éclatement de la fédération yougoslave.
Le Monde : Vous restez en désaccord avec M. Chirac sur le traité de Maastricht. Alors comment envisagez-vous sa mise en œuvre ? À moins que vous ne le considériez comme nul et non avenu ?
Charles Pasqua : Je ne fais pas comme si le traité de Maastricht n'était pas signé. Il a été ratifié par la France. J'en prends acte. Mais je considère que pour le moment il est inapplicable, il est inappliqué et il le restera longtemps. Même s'il était ratifié par tous les pays, les critères de convergence qui ont été définis empêchent sa mise en œuvre.
Va-t-on attendre que la situation s'améliore pour reprendre la construction européenne ? Essayons plutôt d'aller de l'avant. Si nous ne le faisons pas, nous le payerons très cher. Parce que nous voyons bien ce qui se passe dans les pays de l'Est, la montée de l'anarchie un Russie notamment. Le communisme a disparu, la Russie n'est plus notre ennemie, mais si on ne fait rien, à terme, nous risquons d'avoir des affrontements dans l'ancienne Union soviétique. Le rôle de la France devrait être de prendre des initiatives dans ce domaine.
Le Monde : Quelles pourraient être ces initiatives ?
Charles Pasqua : La relance de l'union politique à l'échelle de tout le continent. Nous devrons nous adresser à tous les pays qui constituent l'Europe, la véritable Europe, et leur dire : "Rencontrons-nous, nous partageons la même culture, nous avons des intérêts communs, voyons comment nous pouvons mettre sur pied une institution qui nous permette d'arrêter en commun les grandes lignes de l'avenir du continent." Il faut surtout éviter que les pays qui se sont libérés à l'Est ne se trouvent, à un moment ou à un autre, entraînés dans des aventures. Il faut donc leur apporter la preuve d'une certaine solidarité et le cadre approprié.
Notre intérêt, ce serait d'engager, notamment en faveur de la Russie, un véritable plan Marshall. Car si la situation actuelle continue de se dégrader, si l'anarchie perdure, deux menaces pèsent sur notre avenir : l'une est de voir se déclencher une grande vague migratoire vers l'Europe des Douze ; l'autre, à terme, est le retour au pouvoir d'une équipe conservatrice et la perspective d'un affrontement entre la Russie et l'Ukraine.
Le Monde : La structure que vous souhaitez existe déjà : c'est la CSCE.
Charles Pasqua : La CSCE peut être l'organisme qui permet de se rencontrer. Mais l'avenir de l'Europe doit d'abord se discuter entre Européens. Il ne s'agit pas d'exclure les Américains, mais c'est d'abord aux Européens de décider de leur avenir, et à personne d'autre. Les Américains ont empêché l'Europe d'être avalée par le système soviétique, tout le monde leur en est reconnaissant, mais l'Amérique défend d'abord ses propres intérêts. Il serait tout à fait logique, compte tenu du désengagement américain, à peu près inévitable à terme, que l'Europe assume davantage ses responsabilités dans le domaine de la défense en allant vers une défense européenne.
Le Monde : On parle de vous comme d'un possible ministre de la Défense.
Charles Pasqua : J'ignore totalement les responsabilités qui seront les miennes. Je ne suis pas un maniaque des portefeuilles ministériels. Si je suis pressenti pour occuper un poste, je verrai bien.
Le Monde : Mais la défense est un poste qui implique une certaine "complicité" avec le Président de la République.
Charles Pasqua : Les responsabilités du Président dans le domaine de la défense sont en effet reconnues dans la Constitution. Le Président de la République me connaît suffisamment, il sait que je suis très ferme quant à mes convictions, il sait aussi que j'ai le sens de l'intérêt général et de celui de la France en particulier.
Le Monde : Pensez-vous qu'en cas de victoire de l'opposition M. Mitterrand devrait se retirer ?
Charles Pasqua : Si le Président de la République, confronté à l'échec de sa majorité, décidait de s'en aller, cela aurait le mérite de clarifier la situation. Ce serait plus conforme à l'esprit des institutions. Mais j'imagine mal qu'il le fasse. Il a dit lui-même qu'il resterait en place. Je ne suis pas sûr qu'il se rende compte du rejet dont il est l'objet.
Les erreurs commises depuis 1988, c'est bien lui qui les a cautionnées. La réhabilitation de la dépense publique par Rocard, l'augmentation du train de vie de l'État, c'est lui qui les a inspirées et, en tous les cas, couvertes. L'erreur qui a consisté à croire que la période d'expansion que nous avons connue de 1986 à 1989 continuerait et que, par conséquent, on pouvait dépenser les excédents de recettes sans s'inquiéter outre mesure, tout cela, qui pèse lourd dans la balance aujourd'hui, lui est imputable.
S'il ne s'en va pas, il est bien évident qu'il faudra coexister. Les institutions le prévoient, et nous devrons assumer les responsabilités du pouvoir. Le Président de la République a déjà indiqué que, d'après lui, il n'y avait pas de domaine réservé. J'ai pris acte avec intérêt de cette déclaration. C'est un grand pas. Dans les deux domaines de la politique étrangère et de la défense, il faudra bien qu'il y ait un minimum de concertation et de coordination. Sur une idée comme la relance de l'union politique, je pense qu'on devrait même être facilement d'accord.
Le Monde : Sur deux points importants – l'augmentation des impôts et l'indépendance de la Banque de France, – vous êtes en désaccord avec M. Séguin. Cela ne met-il pas en péril votre tandem ?
Charles Pasqua : Ces divergences sont des divergences naturelles. Avec Philippe Séguin, nous avons en commun l'essentiel, c'est-à-dire une certaine conception de la France et la nécessité de sauvegarder son indépendance ; mais nous n'avons pas la même formation et donc nous ne pouvons pas avoir tout à fait la même perception des choses. Philippe Séguin a une formation de haut fonctionnaire, moi je viens du secteur privé, je sais par expérience que pour un chef d'entreprise le poids des charges et de la fiscalité est devenu insupportable et qu'on ne peut pas aller plus loin sans risquer une explosion sociale. Dès lors qu'ils auront à la tête du pays un gouvernement dont ils seront convaincus qu'il est composé d'hommes dévoués au bien public et intègres, je suis persuadé qu'on pourra demander un effort aux Français par la voie de l'emprunt, c'est-à-dire du volontariat, et non pas de l'imposition. Quant à l'indépendance de la Banque de France, j'y suis favorable à terme, mais je considère qu'elle ne peut être envisagée tout de suite. Ne soyons pas plus royalistes que le roi.
Le Monde : Y-a-t-il des hommes politiques, à gauche, pour lesquels vous avez de la sympathie ?
Charles Pasqua : J'ai de la sympathie pour Jean-Pierre Chevènement. Il fait passer ses convictions avant son propre intérêt politique. Pierre Bérégovoy, lui aussi, est un homme courageux. Au moins il combat jusqu'au bout pour ses idées quand la plupart des socialistes ont déjà mis sac à terre. Je dirais la même chose du Président de la République, qui a le courage de défendre son bilan. En dehors de François Mitterrand et de Pierre Bérégovoy, il n'y a pas grand monde sur le pont.