Texte intégral
RTL : 22 mars 1993
P. Caloni : C'est un big bang ?
P. Mauroy : Je ne sais pas si le mot big bang convient. C'est une sévère défaite. On assiste à une déferlante de droite. C'est un mauvais jour pour les socialistes, moins pour le socialisme, parce que cette campagne a été caractérisée par un manque d'idées et d'imagination, et non par un combat. Le socialisme n'a jamais été en cause. Les socialistes sont en cause.
P. Caloni : Comment cela se passe à Lille ?
P. Mauroy : Le score de B. Roman est un peu meilleur que ceux des autres. On résiste beaucoup mieux à Lille qu'ailleurs. La bataille du deuxième tour sera très chaude.
P. Caloni : Qui est en cause ?
P. Mauroy : Les socialistes ont commis une erreur capitale : quand on est au pouvoir, quand on affronte des élections législatives, il faut avoir une stratégie de rassemblement. C'est ce que nous avons fait dans les années 70 avec l'union de la gauche. Dès lors qu'on voulait garder pour le scrutin majoritaire, il fallait au moins avoir une stratégie de rassemblement atteindre 37-38 % des voix. Il était absolument indispensable d'élargir la majorité.
P. Caloni : Pourquoi ne l'a-t-on pas fait ?
P. Mauroy : On a eu tort de ne point le faire. Je ne pavoise pas du tout. J'avais demandé il y a plus de deux ans qu'on prenne très au sérieux une alliance avec les écologistes. C'est une alliance tellement logique. Il fallait un mode de scrutin adapté parce que les écologistes ne pouvaient trouver une expression qu'avec une dose de proportionnelle. On leur a refusé cela. Ils ont été complètement décontenancés. Ils ont fait une très mauvaise campagne.
P. Caloni : Alors, il faut un rassemblement ?
P. Mauroy : Dès dimanche prochain. Devant une Assemblée nationale aussi hégémonique que celle qu'on nous présente, il est absolument indispensable de rassembler tous ceux qui sont du camp du progrès.
P. Caloni : Et lundi prochain ?
P. Mauroy : Il faudra se mettre au travail. Il ne faut pas perdre de journée. Il y a deux mouvements complémentaires à réaliser : préparer les présidentielles par un rassemblement le plus large possible. Ce que M. Rocard avait annoncé est à l'ordre du jour. Autre mouvement : il faut nous occuper du parti avec beaucoup d'humilité et donner la parole aux militants. L'objectif doit être de constituer et de reconstituer un parti social-démocrate très ouvert.
France Inter : 29 mars 1993
I. Levaï : Votre analyse du désastre ? Quelle reconstruction de la gauche.
P. Mauroy : C'est une lourde défaite qui est tempérée par le fait que depuis six mois on s'y attendait. Ma pensée est d'abord pour tous ceux qui sont battus mais je voudrais dire que c'est la cinquième fois que mon parti tombe et il s'est relevé quatre fois. Je ne doute pas un seul instant qu'il ne se relève dans les prochaines années.
P. Le Marc : Quelles sont les causes de ce désastre et notamment dans le Nord où les socialistes disparaissent presque ?
P. Mauroy : On ne disparaît pas du tout. Le socialisme n'a jamais été en cause. La raison générale pour toute la France, c'est le chômage. C'est vrai que sur ce plan, nous nous étions avancés. C'est vrai qu'il y avait un immense espoir que l'arrivée de la gauche allait supprimer le chômage, en tous les cas le réduire considérablement. Et c'est vrai que sur ce plan-là, ça a été un échec. C'est vrai aussi qu'il y a du chômage en Grande-Bretagne, en Allemagne, et je n'ai jamais rencontré M. Thatcher et M. Kohl aux réunions de l'internationale socialiste. Ça veut dire que le chômage est autant le fait des gouvernements de droite que de gauche. Et dans le Nord, c'était la grande région industrielle française, elle est toujours industrielle mais elle a cessé de l'être suivant son modèle tout à fait classique et ancien, c'est une dure reconversion. Les nordistes ont cru à cette reconversion. C'est vrai que maintenant, ils perdent un peu pieds, ce qui s'est senti déjà lors du referendum de Maastricht. La reconversion se fait mais très inégalement. Elle est très présente sur Lille mais dans le sud du département, dans le bassin minier, elle est beaucoup plus difficile. J'ajoute à cela que le Nord a perdu en 25 ans, 300 000 emplois secondaires et les a remplacés par 300 000 emplois tertiaires. C'est-à-dire qu'il se passe beaucoup de bouleversements sociologiques qui induisent des comportements politiques. Mais je me permets de dire que si beaucoup de députés ont été battus, ils l'ont été à 0,7, 0,5, 0,8, c'est-à-dire que les socialistes sont battus mais sont aux portes.
P. Le Marc : Pas M. Delebarre votre ami.
P. Mauroy : Oui, là ça a été beaucoup plus sévère, je pense beaucoup à lui.
A. Ardisson : Vous avez le sentiment d'être tombé par manque ou par trop de socialisme ?
P. Mauroy : Dans le Nord, je pense que la droite s'est mobilisée entre le premier et le deuxième tour, nous aussi mais certainement pas suffisamment. Mais dans le Nord, incontestablement, c'est une gauche déçue, ce sont ceux qui souffrent du chômage, qui espéraient davantage qui sont déçus.
A. Ardisson : Avec un PC qui s'en sort pas trop mal.
P. Mauroy : Oui, le PC est sur des bastions, et c'est vrai qu'au moins il est stabilisé.
I. Levaï : Quelle cohabitation avec une droite aussi largement représentée ?
P. Mauroy : Nous sommes défaits mais nous sommes très respectueux du jeu démocratique, c'est la règle pour les socialistes et l'ensemble des démocrates. Et ça vaut pour tout le monde, pour ceux qui étaient la majorité hier, ça vaut pour ceux qui sont la majorité d'aujourd'hui et qui doivent respecter la loi fondamentale qui engage tous les Français dans le respect de la fonction présidentielle. Le président de la République est élu pour sept ans, il est en place pour 95. Aussi bien au soir du premier tour qu'hier soir, c'est une droite qui était tempérée, modérée, il y a eu le couac de Chirac dans la semaine, mais qui a été vite repris.
I. Levaï : Ça vous rassure les appels de la droite à la tolérance ?
P. Mauroy : Je n'ai pas besoin de cela mais je crois qu'on est un grand pays, une très grande démocratie et qu'il faut naturellement respecter ces règles fondamentales et dès lors que nous respectons le verdict du peuple, la nouvelle majorité doit respecter le verdict du peuple qui a mis en place F. Mitterrand à la tête de l'État.
P. Le Marc : Quel est le rôle du Président de la République maintenant ? Quelle marge de manœuvre a-t-il face à la nouvelle majorité ? Ne devra-t-il pas adopter un profil bas ?
P. Mauroy : Je n'aime pas beaucoup cette expression quand il s'agit du Président de la République. Il est bien évident que le Président de la République ne peut pas agir dans les circonstances actuelles comme il l'aurait fait il y a seulement quelques années. La fonction du Président de la République supporte l'ambiguïté de notre Constitution et de notre régime. Nous avons un régime parlementaire mais qui est devenu ambigu dès lors que le Président de la République est élu au suffrage universel, qui en fait par conséquent un régime de caractère présidentiel. Un Président de la République qui se trouve devant une majorité dont il n'est pas issu et qui ne partage pas ses idées doit évidemment se comporter autrement.
P. Le Marc : Pourquoi reste-t-il ?
P. Mauroy : Parce que c'est un homme qui accepte tous les défis, parce qu'il a été élu par les Français pour sept ans et qu'il entend aller jusqu'au terme de son mandat. Et je pense que les socialistes doivent tout faire pour l'aider. Leur tâche n'est peut-être pas facile compte-tenu du rapport de forces.
A. Ardisson : Certains disent qu'il faut tout refaire au PS, et d'autres, comme S. Royal, souhaitent des assises de la gauche avant tout congrès. Vous voyez la remise en place dans quel ordre ?
P. Mauroy : Il y a deux mouvements et on n'y échappera pas et ça a toujours été comme ça lorsque nous avons eu des crises comparables à celle-ci. Il y a le mouvement qui consiste à remettre en ordre le PS. C'est quelque chose qui n'appartient pas à des personnalités, qui appartient à l'ensemble des militants du PS. Et c'est à eux qu'on doit redonner la parole. Et puis il y a le mouvement, qui est tout autre, qui est de rassembler le plus possible la gauche, l'élargir, pour permettre une élection aux présidentielles. Car la défaite d'aujourd'hui s'explique par une faute primaire de la part des socialistes, c'est une absence de stratégie. Pourquoi ne pas avoir posé le problème du mode de scrutin et finalement même avoir été pour le maintien du mode de scrutin actuel ? C'était vraiment ne pas poser le problème stratégique du PS. Le PS en 70, moi-même avec F. Mitterrand, lorsque nous avons repris avec G. Defferre le PS pour le refaire, 20 % de socialistes, 20 de communistes. Ce sont des mathématiques élémentaires : 20 + 20 = 40, 38, 39 %, on décroche la timbale. Cette fois tout le monde savait qu'on n'atteignait pas 38, 39 par conséquent on allait obligatoirement à une défaite assurée. La stratégie, c'est d'abord constituer un vaste rassemblement. Ça c'est un problème essentiel pour le PS.
P. Le Marc : N'y-a-t-il pas eu hier une modification du rapport de forces dans le PS ? L. Fabius est élu avec ses amis, M. Rocard et L. Jospin qui apparaissaient comme l'axe de la rénovation sont battus, quelles conséquences ?
P. Mauroy : Il ne faut pas nous diviser comme ça, entre ceux qui sont pour la rénovation et ceux qui au contraire... Le PS est un parti relativement jeune. L'écrasante majorité, les deux tiers du PS ont moins de 45 ans. Et le PS doit redonner la parole à ses militants. Je crois que le parti en a assez, il en a souffert et même il en est malade aujourd'hui, de toutes les difficultés de ces courants de pensée qui sont devenus des courants de pouvoir. C'est terminé. C'est aux militants à nous dire quand un congrès et de nous dire dans quelles conditions et comment élire les responsables du parti.
I. Levaï : Votre prochain rendez-vous avec le pouvoir, 95 ou au-delà de l'an 2000 ?
P. Mauroy : On peut dire 95.
RMC : 1er avril 1993
P. Lapousterle : Quel est votre premier regard sur le nouveau gouvernement ?
P. Mauroy : On assiste à quelque chose d'exceptionnel, une sorte de chronique du temps anticipé. Depuis six mois on dit : « ce sera la défaite », très bien on l'a eue, je le regrette et c'est ainsi. Et en ce qui concerne E. Balladur depuis six mois on dit : « ce sera E. Balladur, il s'y prépare, Balladur, Balladur » et lundi ça a été E. Balladur. Donc, une sorte de répétition pendant six mois, et puis les choses se passent... Au fond, E. Balladur, ce lundi, a été tout à fait conforme au rôle et à l'image qu'on attendait de lui. Je crois que tout s'est passé comme ça doit se faire dans une grande démocratie et quand on est au service de la République. Ceci, aussi bien du côté du Président de la République qui a fait, lundi soir, une allocution remarquable, un petit chef-d'œuvre, où tout était dit en quelques minutes. Le Premier ministre a ensuite constitué son gouvernement avec une grande rapidité. C'est un gouvernement très typé, ça veut dire qu'il a des caractéristiques. Il est très resserré. C'est un avantage au niveau de la cohérence, c'est un inconvénient car il y a des secteurs qui ne sont pas couverts comme la comme la Mer, l'aménagement du territoire au ministère de l'intérieur. C'est difficile d'avoir un aménagement du territoire très imaginatif quand c'est rattaché aux collectivités territoriales et à leur gestion. Et puis, il n'y a que trois femmes, pas de ministère de la condition féminine ou de droit de la femme. Un point positif : l'Europe. Ça, je dois dire que ça me plaît ! À mon avis ça permet de penser que la cohabitation pourra s'exercer et qu'il n'y aura pas ces affrontements que l'on peut redouter, en particulier au plan européen.
P. Lapousterle : La cohabitation s'est passée beaucoup mieux qu'en 86, et des deux côtés. Ça tient à la personne du Premier ministre ?
P. Mauroy : C'est une bonne chose. Ça tient au fait qu'on s'attendait à cette situation, et que tout le monde s'y est préparé. Le Président avait dit ce qui est indispensable de dire, et le Premier ministre, manifestement, a fait tout ce qu'il fallait pour que ça se passe bien.
P. Lapousterle : Ça va durer ?
P. Mauroy : Ce serait souhaitable. La France a une Constitution qui est ambiguë, elle est majoritaire et présidentielle. Manifestement, quand il y a une majorité qui n'est pas de la même couleur que celle du Président, elle devient plus majoritaire. Chacun doit jouer ce jeu d'une Constitution plus parlementaire.
P. Lapousterle : E. Balladur a décidé un collectif budgétaire de 20 milliards de francs et une réduction très importante du train de vie de l'État, ce n'était pas une critique indirecte du gaspillage des dirigeants socialistes ?
P. Mauroy : Il a eu six mois pour s'y préparer, je crois qu'il a préparé tous ces petits gadgets aussi qui vont sortir les uns après les autres. Car une réduction de 20 milliards, s'il peut l'accomplir c'est bien. Mais il ne faut pas laisser croire, comme l'annonce pourrait le laisser supposer, qu'il suffit de faire quelques petites économies de poche pour trouver 20 milliards. Il sera obligé de sabrer quelque part.
P. Lapousterle : Demain, l'Assemblée nationale élira son président. Les socialistes doivent-ils favoriser l'un ou l'autre des candidats UDF ou RPR ?
P. Mauroy : Je ne crois pas que ça puisse véritablement concerner les socialistes de prendre parti pour les uns ou les autres. Ça dépendra finalement de ceux qui vont se présenter. Car tout n'a pas été dit sur le plan-là. Il faut toujours attendre le dernier moment pour juger le candidat qui a le plus de chance.
P. Lapousterle : Pour le groupe socialiste...
P. Mauroy : Il y a des candidatures. Je crois surtout qu'il ne faut pas avoir des réactions de courants. L'essentiel est de bien savoir que notre groupe étant minoritaire. La fonction du président de groupe est très importante, et il faut quelqu'un qui tienne la tribune. Donc pouvoir lancer le message des socialistes au-delà de l'Assemblée pour les Français.
P. Lapousterle : Samedi, comité directeur du PS qui risque d'être un peu agité. Des voix se sont déjà élevées, S. Royal, H. Emmanuelli qui demandent une démission collective de la direction après la défaite des élections.
P. Mauroy : Ce n'est pas ce qui me préoccupe. S'il y a une responsabilité, elle est collective. Il faut surtout se méfier de chercher des boucs-émissaires. Je pense que ce qui est essentiel, c'est que, quand on a subi une défaite comme celle subie dimanche soir, il est absolument essentiel de donner la parole aux militants. Ces derniers se plaignent de ne pas l'avoir suffisamment, de ne pas avoir pesé sur certaines orientations gouvernementales, le moment est venu de leur dire « vous allez l'avoir la parole. C'est vous qui représentez la légitimité. » On se tourne vers le peuple pour qu'il trouve l'orientation. Nous avons le devoir de nous tourner vers nos militants avec humilité. En leur disant : « C'est vous maintenant qui allez nous fixer les orientations. » C'est cela les États-généraux, cette refondation. « Les courants c'est fini, c'est vous ! » Voilà pourquoi nous tenons beaucoup à ce que les votes de personnes aient lieu à bulletin secret, que ce soit un vote uninominal, un vote majoritaire. Notre démarche est que tout vienne d'en bas.
P. Lapousterle : Tout le monde est d'accord ?
R. En tout cas, j'ai trouvé un M. Rocard qui était d'accord. Nous sommes ensemble, mais notre but est de pouvoir rassembler le plus grand nombre et que le comité directeur soit d'accord sur notre proposition. Car, ça n'a pas de sens de dire: c'est untel qui est responsable. Aux États-généraux, tous les pouvoirs s'effacent, les militants parlent et on les écoute.
P. Lapousterle : Pas de direction provisoire jusqu'aux États-généraux ?
P. Mauroy : Non ! Il y aura une nouveauté : nous souhaitons qu'il y ait donc un comité qui soit extérieur à la direction; que ce ne soit pas la direction qui soit chargée de faire la synthèse de ce qui va venir des militants ou des fédérations.
P. Lapousterle : M. Rocard battu, c'est toujours un bon candidat pour le PS à la présidentielle ?
P. Mauroy : Oui ! Les élections présidentielles ne sont pas pour demain, il ne faut plus en parler, ce n'est pas l'essentiel. Le moment reviendra où il faudra en reparler. Je pense que Rocard restera un bon candidat.
P. Lapousterle : Et quand Tapie disait hier « que les socialistes qui dirigeaient le gouvernement étaient plus faits pour la messe que la politique » ?
P. Mauroy : Je ne sais pas s'il a raison ou tort. En tout cas, il faut faire de la bonne politique avec beaucoup de réalisme, et les bons sentiments c'est pas mal non plus.