Articles de MM. Jean Kaspar et Marc Blondel, secrétaires généraux respectivement de la CFDT et de FO, parus dans "Le Monde des débats" d'octobre 1992, sur le partage du travail, intitulés "Une formule à négocier" et "Une idée réactionnaire".

Prononcé le 1er octobre 1992

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Média : Le Monde des débats

Texte intégral

Une formule à négocier
Jean Kaspar

Né le 10 mars 1941 à Mulhouse, très attaché à l'Alsace, où il combattit les frères Schlumpf et leur collection de voitures, Jean Kaspar est devenu le troisième secrétaire général de la CFDT en novembre 1988. Muni du certificat d'études et d'un CAP d'électromécanicien, il travaille au fond d'une mine de potasse avant de prendre la tête, à l'âge de vingt-six ans, de la Fédération des mineurs et de faire partie de la commission exécutive en 1982. Modeste, pragmatique, socialiste et catholique convaincu, Jean Kaspar est hostile aux « guerres de tranchées idéologiques ». Voulant faire du syndicalisme un « acteur utile et crédible », il s'est engagé à fond en 1984 pour la flexibilité de l'emploi.

Le partage du travail et de l'emploi se situe au nœud de la résolution des paradoxes qui minent le corps social. Il est une piste à explorer, à laquelle la CFDT est favorable, à condition de la replacer dans une démarche volontariste d'ensemble orientée dans trois directions :

1. La croissance, tout d'abord, car, quelles que soient ses limites, sans croissance soutenue, il est illusoire de penser entamer le noyau dur du chômage d'exclusion.

2. Le développement des services (auprès des ménages ou des collectivités) reste un gisement d'emplois qui n'a été que partiellement exploré avec les emplois familiaux.

3. Le développement de la négociation contractuelle dans les branches et les entre- prises pour inverser la logique d'exclusion et de sélection à l'œuvre dans trop de secteurs professionnels.

Le partage du travail existe déjà ; il est imposé au prix fort à près de trois millions de sans-emploi. Il nous faut construire un partage du travail fondé sur des compromis féconds, au confluent de l'aspiration des salariés à l'autonomie et des impératifs de la compétitivité économique.

Un sondage récent montrait que, dans les arbitrages entre revenu et temps libéré, les salariés restent partagés car la crainte du chômage et la part incompressible des budgets familiaux pèsent lourd sur les comportements. Mais désormais, confrontés au choix entre une augmentation de salaire et une réduction de leur temps de travail, près d'un salarié sur deux, et parmi eux une nette majorité de cadres, choisissent la seconde. Pas encore une lame de fond, mais déjà une tendance qui mérite d'accentuer la pression syndicale pour aménager l'organisation du travail dans les entreprises afin d'y répondre sans sacrifier, bien au contraire, la productivité. L'emploi global ne peut que gagner en échange.

La réduction du temps de travail, dès lors qu'elle est négociée de façon décentralisée et liée à un aménagement de l'organisation du travail, peut aboutir à une première forme de partage du travail. Au cours de la précédente décennie, après la déception causée par les maigres résultats en termes d'emploi du passage aux trente-neuf heures, les employeurs ont imposé une stricte logique économique dans l'élaboration des politiques du temps de travail. Sans réelles compensations pour les salariés, l'aménagement du temps de travail fut dicté par des choix d'organisation imposés au seul bénéfice de l'entreprise.

Le temps est venu de rééquilibrer, par la négociation, cette logique économique avec une logique sociale, tenant compte à la fois des objectifs d'emploi, d'amélioration des conditions de vie et de travail et d'optimisation de l'équipement productif. L'exemple allemand, qui illustre cette démarche, représente le meilleur démenti à la frange du patronat français qui refuse de s'y engager pour des raisons idéologiques.

Elle crée par contre des obligations pour les organisations syndicales en raison des enjeux de la négociation. Les contreparties de la réduction du temps de travail doivent être discutées et débattues avec les salariés concernés avant d'emporter leur accord. C'est le cas des arbitrages entre emploi et salaires en particulier, mais ceux-ci ne sont nullement automatiques.

L'attention reste focalisée sur une conception étroite de la durée du travail, abordée trop souvent sous le seul angle de la durée hebdomadaire. De même que les carrières professionnelles se diversifient et alternent travail, formation, reconversion, inactivité tout au long de l'existence, le temps de travail doit être envisagé sur l'ensemble de la vie active. Un temps de travail intégrant, pour chaque salarié, un capital temps formation, offrant des possibilités permettant de mieux concilier vie familiale et vie professionnelle, ouvrant droit en fin de carrière à des cessations progressives d'activité.

Ainsi conçu, le temps de travail peut être réparti sur un plus grand nombre d'actifs. Le temps partiel peut, en ce sens, constituer une réponse aux aspirations des salariés à condition de lui enlever son caractère d'emploi de seconde zone, sous-qualifié et réservé aux femmes. Le projet de loi du gouvernement, tout en laissant une place importante à la négociation collective, pèche néanmoins sur deux points: l'absence d'incitation financière, les garanties sociales, à instaurer pour les salariés (les possibilités de retour au temps plein par exemple).

Répétons-le, face au chômage, il n'est pas de sujet tabou qui doive par nature échapper au champ de la négociation. La logique du partage du travail n'est pas celle d'un partage du chômage. Simplement, la tendance séculaire à la réduction du temps de travail prend une signification nouvelle dans le contexte d'aujourd'hui travailler moins pour travailler tous.


Une idée réactionnaire
Marc Blondel

Né le 2 mars 1938 à Courbevoie, mais ayant passé son enfance dans sa famille de mineurs du Pas-de-Calais. Marc Blondel est devenu le troisième secrétaire général de la CGT-FO en février 1989. Après le baccalauréat, des études de droit et différents métiers, il entre en syndicalisme, est, à l'âge de trente-six ans, élu à la tête de la Fédération des employés et des cadres avant de faire partie du bureau confédéral en 1980. Haut en couleur et en paroles, socialiste et franc-maçon, Marc Blondel est réservé à l'égard des « chrétiens de gauche ». Défendant un « syndicalisme revendicatif », il a vivement combattu en 1984, la flexibilité de l'emploi.

À la mode au début des années 80, les idées de partage du travail sont aujourd'hui relancées, un peu comme une nécessité, le gouvernement ayant été dans l'incapacité de provoquer une réactivation de l'économie. La formule est à la fois ambiguë et révélatrice.

La notion de partage est attractive, car elle joue sur la générosité. Elle fait référence à un mode d'organisation sociale de conception catholique, les laïques, quant à eux, parlant plus facilement de répartition que de partage. Tout en ayant une forte connotation qualitative, idéologique, cette notion est aussi dictée par des considérations quantitatives : la quantité de travail étant limitée, il conviendrait de la partager entre un plus grand nombre, chacun ayant au final une part plus petite. Le partage du travail se pré- sente ainsi comme une réponse au chômage.

Les marges de manœuvre étant bornées (maintien de l'orthodoxie économique, priorité à la compétitivité-prix, non-alourdisse- ment des charges patronales et du coût du travail), on débouche sur une gestion du travail en tant que « donnée résiduelle ». Le partage du travail s'intègre donc dans la poursuite d'une politique économique restrictive, marquée par l'insuffisance de la demande et des taux d'intérêt réels élevés, dissuasifs pour l'investissement et facteur de gains de productivité élevés, eux-mêmes destructeurs d'emplois.

Les pistes avancées par les pouvoirs publics, en particulier le temps partiel et la négociation conjointe emploi/salaire, ne correspondent pas à des attentes ou des revendications sociales, mais à des outils de régulation économique, socialement pervers. Concernant le temps partiel, si celui-ci est envisageable quand il répond à une demande du salarié, et sous réserve que ses droits ne soient pas amputés, il en est tout autrement quand il est favorisé artificiellement par des réductions de charges patronales qui accroîtront les difficultés de la protection sociale collective.

Qui, dans l'application, pourra vérifier que cela ne conduira pas à remplacer un temps plein par deux mi-temps, pour bénéficier d'allégements de charges ? Qui n'a pas conscience qu'un salarié à temps partiel a tendance (et l'employeur ne se prive pas d'en jouer) à culpabiliser, voire à être proportionnellement plus productif par exemple, si ce n'est que pour être « permanentisé » ?

Qui peut ignorer que nombre de temps partiels chez les femmes concernent le mercredi, c'est-à-dire un horaire de travail supérieur à la fourchette (de dix-neuf à trente heures) ouvrant droit à réduction de cotisations patronales ? Peut-on décemment vivre si la formule se développe pour des raisons économiques avec des demi-salaires ?

On ne dira jamais assez que le chômage est la première des pollutions au sein de toute société. Il rejette des individus du droit au travail et à la dignité, déstructure le tissu social, tout en refaisant surgir une valeur socialement rétrograde du travail.

Entre ceux qui voudraient travailler pour vivre et ceux qui travaillent en étant insatisfaits, c'est fondamentalement la place sociale du travail qui est en cause, comme objet de reconnaissance et facteur d'aliénation. Le partage du travail est, de ce point de vue, psychologiquement à l'opposé des réponses appropriées. Il enracine une conception réactionnaire du travail.

C'est toute la différence entre ceux qui plaident, dont FO, pour une réduction importante du temps de travail, au plan européen, pour répondre à une demande sociale, et ceux qui font de l'aménagement – réduction du temps un travail un outil de régulation économique. Pour nous, trente heures en l'an 2000 n'est pas utopique : c'est une nécessité sociale.

C'est aussi toute la différence entre ceux, dont FO encore, qui entendent lutter contre le chômage et ceux qui parlent de l'emploi. Lutter contre le chômage, c'est revendiquer une modification de la politique économique et poser le problème de la répartition des richesses. Lutter pour l'emploi, c'est, à politique économique inchangée, répartir la pénurie.

Nombreux sont aujourd'hui ceux qui reconnaissent et prouvent que le coût du travail en France est « compétitif » et que continuer à l'alléger est nocif en termes d'organisation, de qualification et d'emploi. Tout comme la course à la productivité dans les services revêt un caractère « gratuit ».

Etait-ce vraiment utile d'automatiser les pompes à essence, ce qui n'a pas amélioré le service, tout en supprimant quarante mille emplois ? Est-ce indispensable de diffuser les billetteries automatiques à la SNCF ? On ne doit pas plus supprimer « bêtement » des emplois qu'en créer artificiellement. Toutes les bulles, qu'elles soient financières ou autres, finissent par éclater.

Fondamentalement, à travers le problème du chômage sans lequel le partage du travail n'existerait pas, c'est tout le problème du fonctionnement structurel de la société qui est posé.

C'est parce que nous voulons lutter contre le chômage que nous n'approuvons pas le partage du travail