Interviews de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de l'UDF, à France 2 le 29 mars et dans le "Figaro" le 4 avril 1993, sur la nomination de M. Édouard Balladur dans la fonction de Premier ministre et sur le sort de l'UDF au sein de la nouvelle majorité.

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Média : France 2 - Le Figaro

Texte intégral

29 mars 1993
France 2

P. Amar : Que pensez-vous de la décision de F. Mitterrand de nommer E. Balladur ?

V. Giscard d'Estaing : C'est une décision raisonnable, la conclusion qu'il fallait tirer du scrutin d'hier qui avait donné un grand succès à l'UPF et, à l'intérieur de l'UPF, une avance au RPR. C'était donc au sein du RPR qu'il était raisonnable de choisir le Premier ministre et tout indiquait qu'E. Balladur qui s'y était préparé était le choix le plus indiqué. Dès ce matin, nous avions indiqué que nous soutiendrions sa promotion dans la fonction de Premier ministre et qu'il pourrait compter sur le soutien de l'UDF. Si l'UDF avait été en tête, nous aurions eu une attitude différente et l'UDF était prête à assurer sa part de responsabilités. Il faut tirer la leçon du scrutin des Français. L'avance du RPR conduit à la décision de la désignation d'E. Balladur auquel je souhaite bonne chance. Précédemment, c'était le secrétaire général de la Présidence de la République qui lisait le décret de nomination. Pourquoi ne pas aller plus vite, c'est très bien. Il ne faut pas s'enfermer dans un formalisme. Tout le monde savait que c'était la décision qui se préparait. Autant l'annoncer aux Français très vite.

P. Amar : L'UDF tente de s'organiser avec tous ses députés. Avez-vous réussi à éviter l'éclatement de l'UDF en groupes autonomes ?

V. Giscard d'Estaing : C'est la première fois dans l'histoire politique française que le centre et le centre-droit réunissent 210 députés élus. Il est donc naturel qu'il y ait des discussions. Mais elles sont centrées autour d'un problème : va-t-on réussir à constituer un groupe commun ? Je l'espère et le crois. Il faut fixer les règles. Nous réunissons tous les députés demain matin et on va parler des règles nécessaires pour que chacun puisse s'exprimer, que les tendances conservent leur identité.

P. Amar : Arriverez-vous à vous mettre d'accord sur un candidat à la présidence de l'Assemblée ?

V. Giscard d'Estaing : Il y a un problème de politique qui est un problème avec nos partenaires du RPR. Nous pensions que, pour l'opinion publique, ce serait un signal d'union et d'équilibre à partir du moment où le gouvernement va être dirigé par une personnalité du RPR, ce serait un signal que le RPR ne présente pas de candidat à la présidence de l'Assemblée et laisse l'UDF présenter le candidat de la nouvelle majorité.

P. Amar : Quelle a été la réponse du RPR ?

V. Giscard d'Estaing : Nous l'aurons demain. Je le souhaite, parce que je crois que c'est un signal important et que l'opinion qui nous a vu mener cette campagne ensemble, qui va nous voir soutenir et participer au gouvernement d'E. Balladur apprécierait que le RPR ne présente pas de candidat. Le choix du candidat UDF se fera par une procédure démocratique. C'est aux députés de trancher. Ils seront saisis le moment venu et se prononceront. Il ne faut pas annoncer de candidatures qui les antagonisent. Ils vont se réunir, c'est la première fois, ils arrivent de leur province, de leur circonscription et auront le choix de leur candidat.

P. Amar : On dit que certains dirigeants du RPR ne veulent pas vous écouter.

V. Giscard d'Estaing : Nous allons le voir. C'est de la politique. C'est l'action au service de la France. Nous avons mené une action commune qui a été de faire élire ces députés dont beaucoup sont des candidats communs. Nous avons mené cette campagne avec beaucoup de cohésion et il est important qu'elle se maintienne et s'affirme par des gestes. De même que l'UDF a tout de suite indiqué son soutien au Premier ministre RPR parce que le RPR était en tête, de même je crois que ce serait un geste d'union et d'équilibre.

P. Amar : Que pensez-vous de la courte déclaration du Président de la République avec ses limites sur l'Europe et la cohésion sociale ?

V. Giscard d'Estaing : Sur l'Europe, ce qu'il a exprimé, est proche de celui que nous exprimons. C'est surtout un point de vue qui est identique à ce qui figure dans notre projet de gouvernement car nous avons parlé de cette affaire et dans notre projet, il y a la mise en application du Traité de Maastricht, la poursuite de l'union européenne et le maintien de la parité du franc et de sa présence dans le SME. Ce qui a été dit par F. Mitterrand n'est pas en contradiction avec le projet de l'UDF et du RPR.

P. Amar : Croit-il cette cohésion sociale menacée par une remise en cause des acquis sociaux ? Est-ce un avertissement ?

V. Giscard d'Estaing : Ayant vécu cette campagne, je crois qu'il y a beaucoup de Français prêts de craquer et que la résistance à l'épreuve sociale atteint sa limite que le nouveau gouvernement devra commencer à apporter une réponse à cette angoisse sociale. Mais c'est notre réponse. C'est ce que nous appelons le pacte social. Pour ma part, je crois que la première tâche, c'est le redémarrage de l'économie et le sentiment que nous allons sortir de la crise. Car si nous n'en sortons pas, nous risquons de rencontrer de graves difficultés sociales.

P. Amar : Quel sera le rôle de l'UDF dans la nouvelle majorité ?

V. Giscard d'Estaing : Ce sera de veiller à la mise en œuvre de ses valeurs principales dans la politique suivie qui sont la tolérance et la modération que nous avons manifestées tout au long de la campagne, la demande d'un pacte social dans l'économie de marché pour l'atténuer, la décentralisation et la régionalisation et l'attachement à la poursuite de l'union de l'Europe. Voilà les quatre domaines sur lesquels l'UDF exercera son influence au sein de la nouvelle majorité.

P. Amar : Est-ce que l'UDF ne sera pas tentée de jouer les contre-pouvoirs du Premier ministre RPR ? 

V. Giscard d'Estaing : Je ne lui conseillerais pas. Nous sommes associés à l'action. C'est différent. C'est quand vous êtes dans une voiture, quelqu'un conduit et quelqu'un tient la carte. L'UDF veillera à ce que la voiture aille dans la direction qui est la nôtre sur les quatre sujets dont je vous ai parlé. Mais ce n'est pas un contre-pouvoir. Nous ne serons pas chargés d'équilibrer nos partenaires, mais de maintenir la bonne direction dans l'action gouvernementale. Il ne faut pas entrer dans cette idée d'un antagonisme. Il va y avoir au contraire un partage de responsabilités. Mais nous exercerons les nôtres.

 

8 avril 1993
Le Figaro

L'ancien chef de l'État affirme que, dans un gouvernement à direction UDF, "beaucoup de ministres auraient été les mêmes".

Valéry Giscard d'Estaing réaffirme dans nos colonnes son désir de voir réussir l'expérience Balladur. Lundi soir, le député du Puy-de-Dôme avait regretté l'absence de Raymond Barre et de représentants des régions dans le gouvernement. Il refuse pour autant d'y voir une prise de distance à l'égard du Premier ministre.

Le Figaro : Vos propos sur la composition du gouvernement ont été interprétés comme autant de cactus sous les pas d'Édouard Balladur. Quelle est la nature de votre soutien au gouvernement ?

Valéry Giscard d'Estaing : Certains commentaires de presse ont déformé les propos que j'ai tenus lundi soir au "Club de la presse d'Europe 1", et que ceux qui ont entendu en direct cette émission ont parfaitement interprétés.

J'ai répondu à la question sur la manière dont aurait pu être composé un gouvernement à direction UDF. Personne n'aurait imaginé que je me dérobe à cette question. Le début de ma réponse était le suivant : il n'aurait pas été très différent, beaucoup de ministres auraient été les mêmes.

Quant à la position de l'UDF, elle consiste à soutenir le gouvernement d'Édouard Balladur, dans lequel elle est largement représentée. En ce qui me concerne, j'ai moi-même accepté la proposition du Premier ministre d'organiser une concertation hebdomadaire, à laquelle j'ai participé pour la première fois mardi. Cette réunion a été utile et constructive.

Le Figaro : Vous vous êtes posé en comptable des promesses de la campagne électorale. Ce rôle ne risque-t-il pas de se changer en celui de censeur ?

Valéry Giscard d'Estaing : Pas du tout ! Partenaire de la majorité, l'UDF s'attache à ce que le gouvernement tienne l'ensemble des engagements que nous avons pris en commun, et qui figurent dans notre plateforme commune de I'UPF. C'est l'attitude normale de toute formation politique et de tout groupe parlementaire, à l'égard d'un gouvernement dont ils soutiennent l'action.

Le Figaro : Vous vous êtes toujours posé en tenant de l'union et d'une formation unique de la droite parlementaire. Est-ce compatible avec vos propos sur l'identité de l'UDF et l'annonce d'une liste séparée aux européennes ?

Valéry Giscard d'Estaing : Je me suis prononcé à plusieurs reprises dans vos colonnes, comme Édouard Balladur d'ailleurs, en faveur d'un mouvement politique unique de l'opposition d'hier et de la majorité d'aujourd'hui. Ces appels n'ont pas été entendus jusqu'ici. Je suis persuadé que cette question devra être réexaminée le jour venu.

Comme président d'un mouvement politique qui compte, pour la première fois de son histoire, 120 députés et plus de 130 sénateurs, mon rôle est d'affirmer son autorité sur la carte politique française et européenne. Pour cela, l'UDF doit faire connaître clairement ses valeurs de centre et centre droit, comme je les ai présentées inlassablement au cours de la dernière campagne électorale.

Pourquoi aller chercher des interprétations perverses de mes propositions ? Pour faire croire qu'il existe dans notre majorité les mêmes clivages et les mêmes affrontements que ceux qui déchirent actuellement le Parti socialiste ?

Que tous nos électeurs se rassurent la majorité restera unie et soutiendra d'une manière loyale et lucide le gouvernement issu de ses rangs. Je leur en donne la chaleureuse assurance.