Texte intégral
P. Poivre d'Arvor : Vous avez choisi l'augmentation de la CSG plutôt que la TVA. De bon cœur ?
E. Balladur : Rien de ce que j'ai choisi, je ne l'ai choisi de bon cœur. Et j'aurais préféré de beaucoup arriver au gouvernement en trouvant une autre situation. Mais enfin, la situation est ce qu'elle est et la France est dans l'état ou elle est. Et c'est cela qu'il faut prendre en charge. Nous ne pouvons pas laisser la France dériver vers des déficits financiers, sociaux, qui à terme menacent la prospérité, l'emploi et la protection sociale. Comment sauver l'emploi et la protection sociale ? C'est la question que je me suis posée. Et je l'ai résolu en me disant que, aussi difficile que cela soit, aussi impopulaire que ça soit, et je suis tout à fait conscient du risque que je prends, je n'avais pas le droit de laisser la France dériver. Pourquoi ? Parce que plus le déficit s'accroît, plus on fait des dettes. C'est comme dans une famille : plus on doit payer de dettes, plus on doit se restreindre. Le résultat, c'est qu'on augmente de plus en a plus les impôts, qu'on a de plus en plus de déficit et qu'on a de moins en moins d'emplois. Et c'est la même chose pour la protection sociale. Je souhaite sauver deux acquis sociaux fondamentaux pour tous les Français. C'est d'abord le droit d'avoir un emploi, ce qui suppose qu'on stoppe la progression du chômage et que j'espère dans quelques mois on commence à le faire reculer, le droit d'avoir un emploi et le droit d'avoir une protection sociale contre la vieillesse et la maladie. Et c'est pour sauver ces deux acquis sociaux que j'ai présenté le plan que j'ai présenté. Alors vous me dites : vous avez hésité, pourquoi une chose plutôt que l'autre ? Aucune n'était agréable, j'en suis tout à fait conscient. Il m'a semblé que choisir la CSG était ce qui était le moins dangereux pour la hausse des prix et pour l'activité et il m'a semblé de surcroît que compte tenu des règles que nous avons instituées notamment sur la déductibilité, c'était ce qu'il y avait, je n'ose pas dire de plus juste, mais de moins injuste.
P. Poivre d'Arvor : Et pourtant, vous vous étiez opposé à cet impôt au moment de sa création…
E. Balladur : Tout à fait…
P. Poivre d'Arvor : Et même, il y a encore peu de temps, pendant la campagne électorale, vous disiez que vous étiez contre l'augmentation de la CSG.
E. Balladur : Je préférais l'augmentation de la TVA et ce qui m'a fait évoluer, c'est que j'ai pensé, on m'a démontré, que l'augmentation de la TVA présentait beaucoup plus de risques pour la croissance et pour l'inflation. Quant à la CSG, soyons clair. Nous arrivons au pouvoir, nous trouvons 340 milliards de déficit du budget de l'État, 1 milliard par jour – savez-vous qu'avec 1 milliard de francs de déficit, on pourrait construire 100 écoles primaires – nous trouvons un déficit cumulé de la Sécurité sociale de 100 milliards – et l'année prochaine, si nous ne faisons rien, il y aura 100 milliards de plus. Cela veut dire que le déficit représenterait 1 mois de prestation, il faudrait fermer les hôpitaux 1 mois, ne rembourser aucun frais de maladie et ne payer aucune retraite pendant un mois… C'est inconcevable. C'est pourquoi, pris dans cette contrainte qui est la nôtre, j'ai considéré que mon premier devoir était de faire en sorte de remettre les comptes en ordre le plus possible.
P. Poivre d'Arvor : Mettez-vous à la place de gens qui lisent le Dictionnaire de la Reforme où vous souhaitez la baisse des impositions d'environ 15 % et qui pensent : « il commence mal, puisqu'il augmente les impôts ». Qu'est-ce que vous leur dites ?
E. Balladur : En général, quand on institue un impôt et qu'on dit, c'est provisoire, les gens ne vous croient pas. Mais je me permets de plaider pour mon sein. Lorsque j'étais ministre des Finances, j'ai réduit les impôts de 100 milliards à peu près et si j'en vois à nouveau la possibilité, je le ferais. Mais c'est très différent de prendre en charge un pays qui a de la croissance économique et un pays qui n'a plus de croissance, ce qui est le cas de la France. Et je ne pouvais pas courir le risque de conduire et l'État et la protection sociale à la déroute financière et a l'étranglement financier. Il fallait absolument réagir. Les mesures que j'ai prises sont rudes, difficiles, et risquent d'être impopulaires.
P. Poivre d'Arvor : Vous pensez qu'elles touchent aussi largement les riches que les pauvres ?
E. Balladur : C'est ce que nous avons essayé, notamment par toute une série de dispositions. Quand on cherche à sauver l'emploi, ce sont les plus modestes pour lesquels on travaille. Quand on cherche à sauver la protection sociale, les retraites, l'assurance-maladie, c'est pour les plus modestes. Alors on pourra toujours discuter sur la question de savoir si c'est bien reparti. Mais si j'ai voulu plafonner la déductibilité, c'est bien réparti. Mais si j'ai voulu plafonner la déductibilité c'est pour éviter que les plus modestes soient plus frappés que ceux qui avaient davantage de moyens.
P. Poivre d'Arvor : Vous ne craignez pas une réaction du Conseil constitutionnel ?
E. Balladur : J'ai entendu dire cet après-midi que certains disaient qu'il y avait un risque. Nous verrons bien.
P. Poivre d'Arvor : Allez-vous privatiser ?
E. Balladur : La loi sera proposée au conseil des ministres d'ici la fin mai et elle sera votée avant l'été. Et je pense que nous pourrons faire des privatisations à l'automne, ce qui nous donnera un peu de souplesse financière.
P. Poivre d'Arvor : Quelles entreprises ?
E. Balladur : Je n'ai pas arrêté le choix. Je voudrais dire quelque chose. Les Français doivent se dire, depuis 15 ans, 20 ans, 25 ans, on a un plan de redressement de la Sécurité sociale et de l'État tous les 2 ans, tous les 3 ans et c'est toujours la même chose, toujours les mêmes recettes : on augmente les impôts. Il y a quelque chose de nouveau et de diffèrent. Ce que nous essayons, c'est de ne pas nous contenter de prélever pour boucher les trous. C'est de faire des réformes, des changements. Je souhaiterais que nous fassions une réforme de l'État, en abaissant ses dépenses pour lui apprendre à mieux se gérer…
P. Poivre d'Arvor : Cela ne se fait pas en deux ans…
E. Balladur : On commence en deux ans. Bien sûr que cela ne se fait pas en deux ans. Je voudrais que l'on fasse une réforme de la protection sociale, une réforme sociale pour abaisser le coût du travail, pour qu'on ait intérêt à créer des emplois. Ce plan, ce n'est pas uniquement un plan de redressement, c'est un redressement qui conditionne les réformes qui nous permettrons de lutter pour maintenir deux acquis sociaux fondamentaux : le droit au travail et le droit à la protection sociale. Finalement, qui propose autre chose ? Qui a une recette meilleure ? Que faut-il faire ? Laisser continuer ? Il faut arrêter absolument cet enchaînement.
P. Poivre d'Arvor : N'est-on pas en train de revenir sur la retraite à 60 ans ?
E. Balladur : Je ne crois pas. La situation des régimes de retraite est très préoccupante. Elle est en grave déficit. Il en va de la retraite comme il en va de la maladie. Si on ne fait pas de réforme, nous ne pourrons plus arriver à les payer à leur taux normal. Nous allons déposer un projet de loi qui prévoira que pendant 5 ans, le calcul des retraites sera indexé sur les prix. En second lieu, Mme Veil va ouvrir des négociations avec les organisations syndicales sur le nombre de trimestres durant lesquels on doit cotiser et les années que l'on prend en compte pour le calcul de la retraite. Nous devons compter sur un passage de 37,5 années à 40 années de cotisations. À terme il faudra en arriver à prendre en compte les 25 meilleures années et pas les dix.
P. Poivre d'Arvor : Cela ne touche pas les gens qui ont aujourd'hui 60 ans et qui vont prendre aujourd'hui leur retraite ?
E. Balladur : Cela ne touche absolument pas ceux qui sont aujourd'hui à la retraite. Ce sera très progressif et étalé sur un grand nombre d'années, si cela se fait. Mais je souhaite que les partenaires sociaux, les organisations syndicales et professionnelles se rendent compte de l'absolu nécessité de faire cet effort. Rien de tout cela n'est facile. Ce n'est pas facile à expliquer non plus. Je crois que les français sont capables de se rendre compte du problème. Pour moi, ce n'est pas la solution de facilité. Mais dans la mesure où ils ont fait confiance à une nouvelle majorité et à un nouveau gouvernement, je crois que nous manquerions à cette confiance et à notre devoir en essayant, pendant les deux années qui sont devant nous, de raser les murs, de ne rien faire, d'avoir recours à des expédients pour boucher provisoirement les trous et pour repasser à nos successeurs une situation qui serait encore plus grave que celle d'aujourd'hui.
P. Poivre d'Arvor : C'est ce qu'ont fait vos prédécesseurs ?
E. Balladur : Non, je ne parle pas des autres, je parle de moi. Eh bien, moi, je ne ferai pas ça. Je voudrai, le jour où je quitterai ma fonction, même si l'on a douté, en terme de popularité, que la France se porte mieux.
P. Poivre d'Arvor : Les mesures annoncées ne vont-elles pas bloquer une éventuelle relance de l'économie ?
E. Balladur : Tout notre objectif est justement de relancer l'activité pour lutter contre le chômage. Le plan que nous présentons n'est pas uniquement un plan qui est fait pour remettre de l'ordre dans les comptes. Il le fallait absolument, faute de quoi, tout risquait d'être menacé. Mais c'est également un plan (en matière de bâtiment et de travaux publics, de PME et de coût du travail pour favoriser la création d'emplois, notamment pour les catégories les plus modestes) qui a pour objectif de mettre plus de dynamisme dans notre activité. Je pense notamment aux mesures fiscales que nous avons prises en faveur des PME. Savez-vous qu'il y a eu l'an dernier 60 000 faillites chez les petits commerçants et les artisans qui avaient chacun, un deux trois ou quatre employés ? C'est ceux-là qu'il faut aider pour qu'ils recommencent à recréer des emplois. Donc il y a deux aspects dans ce que nous faisons : éviter les faillites financières, affecter des économies à la relance de l'activité. On dit, c'est trop, ce n'est pas assez, cela ne va pas relancer la consommation… Peu nombreux sont ceux qui le disent. Je vous rappelle que construire un appartement nécessite un salarié et demi. Quand vous construisez 100 000 appartements vous donnez du travail 4 150 000 salariés. Notre plan du bâtiment, sans doute l'un des plus importants qu'on ait fait depuis la guerre devrait relancer l'activité.
P. Poivre d'Arvor : Pas question d'emprunts pour le moment ?
E. Balladur : Nous verrons.
P. Poivre d'Arvor : La cohabitation se passe bien avec le Président de la République ? Vous n'avez pas peur qu'il vous mette des bâtons dans les roues ?
E. Balladur : Je ne suis pas d'un naturel craintif. Les choses se passent dans le respect de nos institutions et des prérogatives légitimes de chacun. Je suis respectueux des prérogatives du Président de la République. Il me semble qu'il en va de même pour lui. C'est tout ce que j'ai à dire.
P. Poivre d'Arvor : Il y a 12 ans, la France apprenait l'élection d'un nouveau Président. Quand vous regardez ces douze années avec recul, qu'établissez-vous en positif et en négatif ?
E. Balladur : Je ne veux pas faire un bilan de ces douze années. Les Français en 1981 ont voulu le changement. Ils ont voulu plus de progrès et plus de justice. C'est pour cela qu'ils ont voulu changer. Et puis douze ans après, certes la France a fait des progrès dans certains domaines, ce serait absurde de le nier. Mais que constatent les Français ? Que l'économie est arrêtée, qu'il y a deux fois plus de chômeurs qu'il y a douze ans, que la protection sociale est menacée et que notre pays est plus endetté qu'il ne l'a jamais été. Ils avaient rêvé de justice, ils voient en fait que l'injustice est plus grande. Ils ont voulu tourner la page et ils se sont tournés vers nous. Et c'est là où notre responsabilité est historique et grande. C'est de ne pas décevoir l'espoir tel qu'ils l'ont manifesté. Je voudrais leur dire ce soir : le gouvernement a trouvé la situation qu'il a trouvé, ne cherchons pas les responsabilités, finalement quel intérêt ça présente, la France est dans l'état ou elle est aujourd'hui, nous devons l'en sortir. Le gouvernement a fait ce qu'il estimait devoir faire, c'est le plan que vous avez analysé aujourd'hui. Maintenant c'est aux Français, aux entreprises, aux salariés, aux cadres, aux commerçants, aux Français d'avoir courage, d'avoir confiance et de prendre en main le destin du pays. Je ne veux pas dire que nous avons fait tout ce que nous devions et que maintenant nous n'avons plus rien à faire mais je veux dire que nous ne réussirons à rien si les Français ne retrouvent pas le chemin de la confiance et de l'espoir.
P. Poivre d'Arvor : Lorsque F. Mitterrand a déclaré « On a jeté l'honneur d'un homme aux chiens » avez-vous réussi à décrypter qui sont les chiens ?
E. Balladur : Je ne m'y suis pas essayé. S'agissant de la mort tellement tragique de M. Bérégovoy, c'était un homme qui paraissait tellement solide, assuré de ses convictions et de ses certitudes. Pour en arriver là, faut-il qu'il ait été malheureux. Je n'ai pas d'autres choses à dire. S'agissant des milieux politiques, les attaques n'ont pas dépassé ce qui est l'usage dans les controverses politiques. Pour le reste, je n'ai pas à m'exprimer là-dessus. Je n'ai nulle envie de susciter ou de ressusciter une nouvelle polémique contre qui que soit. N'en parlons plus, mais pensons-y, pour éviter qu'un pareil événement ne se reproduise. Astreignons-nous à un peu de réserve et de retenue dans les échanges publics. La démocratie et le respect d'autrui y trouveront leur compte.