Interviews de M. Alain Lamassoure, ministre chargé des affaires européennes, à Europe 1 le 10 et à RTL le 11 août 1993, sur le calendrier de l'Union économique et monétaire, la crise monétaire et le SME et sur le dénouement de la prise d'otages en Turquie.

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Média : Europe 1 - RTL

Texte intégral

Europe 1 : 10 août 1993

S. Paoli : M. Kohl explique que ce qui est le plus difficile à mettre en place c'est la convergence économique entre les États membres de la Communauté. Qu'est-ce que ça veut dire la convergence économique ?

A. Lamassoure : Ça veut dire que les Douze États membres de la Communauté doivent avoir la même politique économique de façon à ce que le passage à la même monnaie puisse se faire dans les meilleures conditions. Alors pour cela il y a une procédure, une méthode de travail et un calendrier qui ont été retenus par le traité de Maastricht. Ce qui est important, me semble-t-il, c'est qu'au moment où le chancelier Kohl s'interrogeait, son ministre des Finances rappelait l'engagement qui est celui de l'Allemagne comme celui de la France et comme celui de nos dix autres partenaires, pour que le 1er janvier prochain nous passions à la deuxième phase de l'union monétaire, celle dans laquelle on va mettre en place un organe commun l'Institut Monétaire Européen pour mieux coordonner nos douze politiques monétaires.

S. Paoli : Mais comment expliquer un tel décalage dans le discours ?

A. Lamassoure : Ce n'est pas un décalage. Regardez ce qu'a dit le chancelier Kohl en détail. Il souligne que les difficultés récentes montrent qu'effectivement ça ne sera pas une voie pavée de fleurs, mais plutôt une voie de difficulté, que la mise en route de l'union monétaire. Mais en même temps, nous nous rendons tous compte que maintenant que le grand marché européen est réalisé – depuis le 1er janvier dernier – il y a le marché libre entre les douze pays, de plus, aucun contrôle douanier aux frontières. Maintenant nos économies sont mariées de manière telle que, par exemple, il y a plus de fusions chaque année entre entreprises françaises et autres entreprises européennes qu'entre entreprises françaises elles-mêmes. Les mariages mixtes entre entreprises sont plus nombreux que les mariages au sein de la famille française. Donc nous avons atteint un degré d'intégration économique tel que, en fait, nous ne pouvons pas nous passer d'un retour à la stabilité monétaire entre nos monnaies et de la marche le plus vite possible vers la monnaie européenne unique. Nous sommes le seul grand marché du monde qui n'a pas encore sa grande monnaie. Le marché américain sur l'ensemble du continent américain utilise le dollar, le marché asiatique le yen. Nous avons besoin de la monnaie européenne.

S. Paoli : Aux États-Unis il y a des États qui n'ont pas le même développement économique. Pourtant tous sont régis par le dollar. Pourquoi pas la même chose en Europe ?

A. Lamassoure : Exactement ! Mais c'est bien ce qui va se passer en Europe. Ce qui faut c'est que les politiques économiques soient orientées dans le même sens, politique disons de création d'emplois et d'investissement dans la stabilité monétaire. Moyennant quoi, nous pouvons avoir la même monnaie, nous devons avoir la même monnaie. Mais ceci est parfaitement compatible avec des niveaux de développement économique entre les diverses régions de l'Europe différentes. C'est ça que nous voulons faire.

S. Paoli : On a quand même un petit peu mal à l'Europe. Il n'y a pas si longtemps on évoquait la terrible crise monétaire que l'Europe vient de traverser. Voilà que tout d'un coup l'un des partenaires imminents, le chancelier KOHL lui-même dit que le 1er janvier 1999 on n'arrivera peut-être pas à tenir les engagements ?

A. Lamassoure : De toute façon, ce qui est important maintenant c'est que nous allons pouvoir enfin travailler avec le traité de Maastricht. Le processus de ratification qui aura duré plus d'un an, qui aura été douloureux dans certains pays, est maintenant presque totalement achevé. Et nous allons pouvoir relancer la politique européenne sur notamment trois grands sujets : la relance de l'union monétaire, le passage à la deuxième phase le 1er janvier prochain, d'autre part, la politique étrangère commune dont nous avons besoin de manière urgente pour éviter notamment que des tensions du type de celles qui ont conduit à la tragédie Yougoslave s'étendent ailleurs, en Europe centrale et orientale, et aussi une politique commune face à la pression migratoire venue du Sud et de l'Est. Sur ces divers points le Conseil européen d'octobre pourra prendre de nouvelles initiatives, et nous souhaitons en particulier que la France et l'Allemagne soient à l'origine de ces initiatives.

S. Paoli : Si je comprends bien, vous dites à M. Kohl : « avançons et avançons plus que jamais » ?

A. Lamassoure : Oui, tenons le calendrier que nous avons mis au point ensemble et pour lequel, pour le passage à l'étape suivante, nous sommes tous d'accord. Le traité de Maastricht est enfin applicable. C'est un traité que l'on a beaucoup critiqué. Il a un grand mérite, c'est qu'il comporte à la fois un certain nombre d'objectifs précis et des éléments de souplesse dans la mise en œuvre et la marche en avant vers ces objectifs. Appliquons-le !

S. Paoli : Certains se demandent ce matin ce qu'il reste de Maastricht, d'autres se demandent aussi est-ce qu'il va rester du SME. Vous avez peut-être vu que la spéculation reprend contre le franc ?

A. Lamassoure : Je crois que le SME reste tel qu'il a été fondé en 1979. Certains mécanismes sont assouplis, mais le système demeure. Et quant au traité de Maastricht, ce n'est que maintenant qu'il devient applicable, et on va pouvoir enfin l'appliquer, notamment pour parachever la construction de l'Europe économique et monétaire. Le très grand paradoxe de cette affaire c'est qu'on a énormément critiqué ce traité, et l'on a rendu responsable des carences ou des lacunes de l'Europe. Maintenant, que le traité est disponible, il faut d'urgence combler ces carences et ces lacunes. L'Europe n'a jamais avancé que par des crises. Alors il faut évidemment avoir un bon usage de la crise. Utilisons la crise actuelle pour aller plus loin.


RTL : 11 août 1993

A. Krauss : Que pensez-vous du dénouement heureux de la prise d'otages ?

A. Lamassoure : Je voudrais me réjouir, féliciter tous ceux qui ont contribué à cet heureux dénouement : les autorités turques, les diplomates qui ont joué un rôle très discret mais extrêmement actif, les organisations humanitaires. La médiation de Médecins du Monde a été un élément parmi d'autres. Il n'est pas trop souhaitable d'évoquer en détail à l'antenne la manière dont on négocie ce genre d'affaires. La bonne négociation est celle qui réussit. Elle a réussi, tant mieux. Je voudrais rendre hommage aux médias. Si cette affaire a eu un heureux et prompt aboutissement, c'est parce que les médias français ont fait preuve de dignité, de sang-froid et d'objectivité. Comme l'objectif principal de ces terroristes est de faire parler d'eux, la manière dont les médias traitent ce genre d'affaire est très importante. Cette fois, les médias français l'ont bien fait.

A. Krauss : Le gouvernement va-t-il prendre des initiatives pour faire en sorte que les tours operators organisent des voyages un peu moins risqués ?

A. Lamassoure : Je voudrais lancer un appel aux organisateurs de voyages qui doivent se comporter de manière responsable et à tous les touristes : il y a encore dans la région qui souffre d'insécurité en Turquie, plusieurs centaines de touristes français qui sont maintenant là-bas en toute connaissance de cause. Certains veulent se donner le grand frisson. Ils doivent faire très attention : ils sont responsables de leurs propres personnes et des intérêts de notre pays.

A. Krauss : Le calendrier de Maastricht peut-il être tenu ?

A. Lamassoure : Il sera respecté. S'il a pu y avoir malentendu après les déclarations du chancelier Kohl, ce malentendu est aujourd'hui dissipé. Son ministre de l'Économie a bien précisé qu'en ce qui concerne l'aboutissement de l'UEM, c'est que ceci devrait se produire avant la fin de la décennie, ce qui correspond à l'une des dates du traité. Le traité comporte une souplesse dans le calendrier final. Ce qui est capital, c'est que la même volonté politique anime non seulement l'Allemagne et la France, mais aussi nos partenaires, celle permettra de continuer à avancer vers l'UEM et de prendre à temps la décision qui nous permettra le 1er janvier prochain, de mettre en place un institut monétaire européen et enfin de mieux coordonner nos politiques monétaires pour éviter les crises du type de celle que nous avons connue depuis quelques semaines.

A. Krauss : Les fluctuations des monnaies auront-elles rejoint les 5 % précédents ?

A. Lamassoure : D'ici là, il y a un certain nombre de décisions à prendre pour préciser le cheminement. Nous avons prévu un Conseil européen pour octobre, lorsque le traité de Maastricht entrera enfin en application, pour relancer la construction européenne dans des domaines où des initiatives urgentes sont nécessaires. Il y a la monnaie, la politique étrangère commune, de telle sorte que ne se produisent pas ailleurs, en Europe centrale et orientale, les tensions qui ensanglantent la Yougoslavie, la politique européenne de maîtrise migratoire. Nous devons harmoniser nos positions dans la grande négociation internationale du GATT de façon à préciser l'identité européenne dans tous ces domaines. Rendez-vous est pris. Dans 15 jours, des contacts de haut niveau auront lieu entre la France et l'Allemagne. A. Juppé rencontrera son homologue allemand le 24 août. Le Premier ministre rencontrera le chancelier le 26 août. La rentrée franco-allemande précédera la rentrée franco-française.

A. Krauss : Y-a-t-il divergence entre la Banque de France et le gouvernement ?

A. Lamassoure : Je ne suis pas habilité pour faire des commentaires sur la politique monétaire. Il est important de rappeler que le gouvernement n'a pas changé de politique économique depuis 4 mois. Notre objectif est de parvenir à relancer l'activité économique en assainissant les finances publiques et en revenant à l'équilibre budgétaire et en maintenant les acquis de la lutte contre l'inflation menée depuis 10 ans. Cette politique sera poursuivie et devra commencer à donner des effets dans quelques mois.

A. Krauss : Que répondriez-vous au New York Times et à la presse américaine qui écrivait que l'Europe est un continent à la dérive ?

A. Lamassoure : La presse américaine disait des États-Unis à peu près la même chose que ce qu'elle dit de l'Europe. L'intérêt des Américains réside dans la construction de l'Europe et qu'elle devienne un marché et une puissance. Il est frappant de voir que les Américains sont pris entre deux tentations depuis 30 ans celle de jouer l'aide à la constitution d'un véritable partenaire outre-Atlantique et celle de freiner ce qui pourrait devenir un rival. On le voit dans les négociations du GATT, les Américains sont tentés de diviser les Européens. De même, sur la politique monétaire, les Américains ont une politique qui était à courte vue. En ce qui concerne la défense, voilà un très grand sujet : la paix sur le continent européen a été maintenue grâce à l'OTAN. Aujourd'hui, on voit que les menaces les plus nombreuses qui pèsent sur la paix de notre continent ne peuvent plus être traitées par le leadership américain. Cela concerne les Européens eux-mêmes. Sur ces problèmes, les Américains ont fondamentalement intérêt à ce que ce soit l'Europe unie qui traite ces sujets. Je souhaite que le plus tôt possible, nous puissions avoir une vraie discussion de fond avec les Américains sur ces sujets pour que cessent les petites mises en cause mesquines et pour que nous apprenions à mieux collaborer pour traiter en commun des problèmes.