Interview de M. Bernard Kouchner, ancien ministre de la santé et de l'action humanitaire, dans "Le Parisien" intitulé "La Bosnie est enterrée" et article dans "Libération" le 25 mai 1993 intitulé "Bosnie : les enseignements d'une faillite", sur le compromis conclu à Washington entre les États-Unis, la CEE et la Russie en vue de geler la situation en Bosnie.

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Média : Le Parisien - Libération

Texte intégral

25 mai 1993
Le Parisien

Kouchner : "La Bosnie est enterrée"

De vives critiques ont accueilli l'accord intervenu ce week-end entre les puissances occidentales à propos de la Bosnie. Dans l'entretien qu'il accorde au "Parisien", Bernard Kouchner rejoint le camp de ceux qui dénoncent ce compromis.

L'accord de Washington conclu samedi entre les États-Unis, les Européens et les Russes et consacrant le partage de l'ex-Yougoslavie au profit des Serbes, fait l'objet de nombreuses critiques. La présidence croate a estimé qu'il ne pouvait pas être "suffisamment efficace pour mettre fin à la guerre". À Sarajevo, le numéro deux de l'armée bosniaque a envoyé une lettre de protestation à lord Owen et au président Clinton disant qu'il se sentait "trahi". Les ministres européens, pour leur part, ont qualifié hier ce plan de "provisoire". Bernard Kouchner, ancien ministre de l'action humanitaire, juge, lui aussi, sévèrement ce "compromis".

Le Parisien : Que pensez-vous de l'accord de Washington ?

Bernard Kouchner : La Bosnie est lâchée. On a décidé de l'abandonner. L'idée même de Bosnie, le rêve démocratique de la Bosnie est mort. Les gens qui nous ont fait confiance sont laissés à leur triste sort sous les bombes. Par le compromis de Washington, nous abandonnons nos propres valeurs. Sauf divine surprise, la Bosnie est enterrée.

Le Parisien : Pourquoi la diplomatie a-t-elle échoué ?

Bernard Kouchner : Les diplomates devraient savoir qu'on n'arrête jamais une guerre en son milieu. Il aurait fallu du courage politique avant qu'elle ne commence. Trois fois la France en 1992 avant la guerre de Bosnie, après la guerre de Croatie – a provoqué un plan. À l'époque, on ne nous a pas écoutés. L'ONU nous a rétorqué que c'était une guerre de riches et qu'il n'y avait pas d'argent ni d'hommes pour cela. Une plus grande fermeté s'imposait.

Le Parisien : Comptez-vous agir personnellement dans les semaines qui viennent ?

Bernard Kouchner : Oui. Avec mes amis, nous tentons de ne pas abandonner les gens qui nous ont fait confiance, les musulmans bosniaques comme les démocrates serbes. Je compte agir. Je n'arrête pas. J'invente continuellement.

Le Parisien : Pensez-vous aller à Sarajevo ?

Bernard Kouchner : Je ne sais pas. J'y suis allé vingt fois déjà.

Le Parisien : Attendez-vous quelque chose de la conférence de Vienne sur les droits de l'homme, prévue en juin ?

Bernard Kouchner : Tenir une conférence sur les droits de l'homme à quelques encablures de massacres qui les fracassent me paraît insuffisant. Je n'irai pas, car pour le moment je ne suis pas invité.

Le Parisien : L'action que vous avez menée au gouvernement a-t-elle servi à quelque chose?

Bernard Kouchner : Bien sûr que cela a servi. Mais l'action humanitaire n'a pas à tracer des frontières, à protéger les civils, mais c'est à elle de nourrir une population. Elle ne pouvait pas faire taire les canons mais attirer l'attention du monde, ce qu'elle a fait partiellement. Ce n'est pas l'action humanitaire qui a tué, mais ce sont les Serbes, les Croates et la tiédeur internationale.

Le Parisien : Et le voyage de François Mitterrand à Sarajevo l'année dernière ?

Bernard Kouchner : Il a attiré l'attention et permis l'ouverture de l'aéroport pour qu'on puisse acheminer l'aide. C'était le but. C'était bien pour l'humanitaire et insuffisant pour la politique.

Le Parisien : Est-ce qu'il y a encore quelque chose à faire pour la Bosnie ?

Bernard Kouchner : Il faut espérer une paix pour que tout soit possible dans la négociation. La purification ethnique a malheureusement gagné. Il ne faut pas en accepter les résultats. Il y a à construire un mécanisme de prévention pour que cela ne se reproduise pas, pour que le Kosovo ou la Macédoine ne soit pas la prochaine Bosnie. C'est cela le droit d'ingérence ou d'urgence humanitaire.

 

25 mai 1993
Libération

Bosnie : les enseignements d'une faillite

Par Bernard Kouchner, ancien ministre.

Un Munich de l'esprit. Une déroute pour les tenants des Droits de l'Homme. Plus grave : l'abandon de ceux qui nous ont fait confiance. Le compromis de Washington solde, pour un moment que j'espère bref, les comptes de nos principes. Nous avons tous été lâches. La Bosnie est passée à la trappe. À peu de frais apparents pour la communauté internationale. Fors l'honneur. Mais l'honneur, combien de divisions lui attribuez-vous ? La real politik est une discipline de l'instant. Nos enfants en paieront la note un peu plus tard.

Le courage a manqué. La volonté politique fit défaut. Et nous sommes tous coupables, à des degrés divers qui marquent la différence entre les timides et les lâches, entre les conformistes et les traîtres.

Il n'est pas temps encore de distribuer les responsabilités puisque pendant ces négociations, qui parfois ressemblent à une braderie, les assassinats continuent. Mais peut-être pouvons-nous rappeler ici, à grand regret, quelques évidences.

Sans moyens considérables, sans pertes douloureuses, on n'arrête jamais une guerre en son milieu. Souvenez-vous des incursions occidentales à Beyrouth. Il convient donc impérativement de prévenir les conflits et non d'attendre qu'ils se déclenchent et hachent menu les civils pour se lamenter sur notre impuissance. Si les hommes politiques acceptent les guerres comme une évidence ou une nécessité, qu'ils militent à la Croix Rouge pour tenter de les adoucir. Les politiques dignes de ce nom devront désormais tenter d'empêcher les massacres qui vont se multiplier et nous menacent tous. Puisque nous ne savons plus traiter à chaud les crises de ces temps odieux de purification ethnique, attachons-nous, tous ensemble, à prévenir les catastrophes humaines. Tout hypothétique nouvel ordre sera à ce prix.

Les derniers ravaudages diplomatiques, claironnés au nom de la cohésion occidentale et fondés sur les lambeaux du plan Vance-Owen, même s'ils réussissent à masquer les évidences, ordonneront les victoires des Serbes et des Croates sur des Musulmans qui se voulaient démocrates, Bosniaques et Européens. La Bosnie n'existe plus. La lutte n'est pas terminée, mais la guerre est finie. Les Croates et les Serbes de cette ancienne République auront découpé le pays autour des principales villes qu'occupaient traditionnellement les Musulmans. Les Serbes auront cyniquement théorisé ce nettoyage, cette chasse à l'homme, à la femme et à l'enfant musulman sous le nom de "purification ethnique". Les Croates, avec des moyens plus faibles, auront pratiqué de même, sans le conceptualiser. Il nous faudra en tirer l'insupportable leçon. Le triomphe de cette pratique est visible partout, bien plus loin et bien plus près que dans l'ex-Yougoslavie, chez nous aussi. Il convient de se mobiliser. Toute démarche politique occidentale devra désormais obéir à cette exigence: refuser le fait accompli au nom de la purification ethnique.

Des explications partielles et partiales sont déjà fournies. La reconnaissance des nations issues de l'ancienne Yougoslavie fut-elle trop rapide ? Je ne le crois pas. Ce n'est pas une décision internationale mais une volonté nationale qui déclencha l'acharnement sur les villes de Vukovar, d'Osijek ou de Sarajevo. Ne pas reconnaître la Slovénie, la Croatie et plus tard la Bosnie aurait-il ralenti les combats ? Je ne le crois pas. La soif de liberté, les armes et le goût d'en découdre provoquèrent plus les batailles que l'approbation inerte des capitales étrangères ne les produisit. Il ne s'agissait pas d'une guerre civile, entre la Serbie et la Croatie, comme trop souvent on nous présente le conflit de l'ex-Yougoslavie mais d'abord de la lutte de peuples différents, ne se supportant plus entre eux et qui tentaient de réformer leurs Nations. Devait-on dès lors s'accrocher à des fédérations irréelles ? Ne devait-on pas, au-delà des dogmes dépassés, imposer la négociation pour l'évolution des frontières plutôt que de se résigner aux affrontements qui conduisent, tôt ou tard, mais par le meurtre, à déplacer les bornes des États ? Les nationalismes font craquer partout les coutures des pays. Alors que l'Erythrée fête une indépendance chèrement conquise, peut-on encore s'arcbouter aux tracés imposés contre le gré des peuples ? Tenons-nous prêts, car d'autres surprises nous attendent.

En 1992, presque à temps, avant la guerre sauvage de Sarajevo, l'Europe, et singulièrement la France, avait proposé un plan d'action, quêtant l'approbation des Nations unies. Cette ingérence européenne s'est heurtée aux conformismes et à la peur de l'inconnu. On a préféré les combats chez les autres. Les appels n'ont jamais été entendus. Les Nations unies ont fait de la démagogie : "Guerre de riches, guerres de pauvres ?". Souvenez-vous de cet horrible bon mot qui, à l'époque, justifia, avec l'assentiment des États, l'inaction, à la fois en Bosnie et en Somalie.

Cette Europe adolescente, faute encore d'unité, de visions claires et de détermination politique n'aura pas su imposer à temps aux Serbes une contrainte suffisante. Les vieilles craintes revenaient au galop. L'Allemagne apparue comme un soutien des Croates alors que la France paraissait proche des Serbes. L'analyse, au départ, était fausse. Les raisonnements justifiant la prudence furent bâtis sur des notions issues de la dernière guerre mondiale alors que tout avait changé. Les hantises compréhensibles d'une génération, le retour des dangers d'affrontements continentaux à partir des Balkans firent le reste. Pas d'armée commune, pas de volonté identique, et surtout une très forte appréhension à s'engager au sol, dans les montagnes et les vallées bosniaques qui virent la défaite des divisions nazies : il fut question de ne pas briser l'Europe plutôt que de tenter d'être efficaces.

Autre erreur. Dès le début, le Président Bush avait annoncé son refus d'ingérence, considérant cette affaire comme du ressort de ses alliés européens. L'Europe d'après la guerre froide pouvait-elle se passer des Américains ? Non Trop tôt. La sécurité européenne devant les affrontements futurs, dépend encore, pour un temps, de la capacité et de la volonté américaine.

L'Histoire triera les mérites et les torts réciproques, dira ce qu'il revient d'attribuer, face à celles de l'Europe et des États-Unis, à une diplomatie française qui, au moins a essayé de faire quelque chose.

Le fait demeure et l'exigence morale d'y réfléchir. Aux portes d'une Europe riche et démocrate se déroula un massacre fondé sur le racisme, au nom d'un peuple Serbe qui fut et reste grand, et que l'Histoire malmena.

Des responsables de la majorité actuelle se signalèrent, en France, par leur ardeur à exiger une intervention. Ils réclamaient des attaques aériennes au sol, nous abreuvant, non seulement de bonnes intentions, ce qui était louable, mais également d'un luxe de détails stratégiques. Je comprends leur gêne.

Et que ceux qui sont déçus par l'attitude de la communauté internationale, après l'Irak et la Somalie qui furent des avancées, ne prennent pas l'action humanitaire comme un bouc émissaire. Qu'on ne se trompe pas d'ennemi. L'action humanitaire n'était pas en charge du règlement politique, même si elle l'exigeait. L'action humanitaire ne devait pas tracer des nouvelles frontières mais sauver des civils et nourrir une population. L'action humanitaire ne pouvait pas faire taire les canons mais attirer l'attention du monde et limiter le nombre des morts. Elle a partiellement réalisé tout cela. Seules les victimes peuvent demander l'arrêt de l'aide humanitaire. Et elles ne le feront jamais. Regrettons que l'Humanitaire n'ait pas été plus puissant et ne lui cherchons pas une mauvaise querelle de plus. L'alerte ne fut ni entendue, ni donnée. Il nous manque un système de prévention, né de la pratique humanitaire. Obstinons-nous, Nous le devons aux victimes de cette guerre.