Texte intégral
Dans la corbeille du nouveau gouvernement : trois millions de chômeurs que Martine Aubry a annoncés juste avant de quitter son poste de la rue de Grenelle. Michel Giraud, le nouveau ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle, a une rude tâche devant lui quand on sait que les Français placent ce problème en tête de leurs préoccupations. Et que l'alternance s'est jouée sur ce dossier.
Le Journal du Dimanche : Comment allez-vous vous y prendre pour inverser la courbe du chômage ?
Michel Giraud : Mon action va s'articuler autour de trois idées. Premièrement : la politique du travail et de l'emploi c'est essentiellement une politique parallèle à la politique de relance économique. Si ma tâche se limitait à gérer les chômeurs, elle serait vouée à l'échec. Il faut d'abord lancer un programme de nouveau souffle économique à partir du collectif budgétaire. Notre impératif, c'est trouver 20 milliards pour donner un coup de fouet à l'économie.
Le Journal du Dimanche : Pour quoi faire ?
Michel Giraud : Nous avons trois cibles : le logement et le logement social, la réduction des charges des entreprises et la suppression du délai d'un mot de remboursement de la TVA.
À partir de ce coup de fouet sur le plan économique qui va susciter un courant de confiance s'élabore la politique du travail et de l'emploi car on peut alors trouver les voies et moyens pour relancer l'embauche.
Le Journal du Dimanche : Deuxième point de votre démarche ?
Michel Giraud : La politique du travail et de l'emploi ne peut être qu'une politique de concertation et de contractualisation. Je vais m'impliquer à fond dans cette démarche. Et d'abord je vais recevoir très vite les partenaires sociaux dans ce but.
Le Journal du Dimanche : Quand ?
Michel Giraud : Je vais finir cette semaine de constituer mon cabinet – resserré et efficace – et commencer à travailler avec mon administration. Les deux semaines après Pâques, je recevrai successivement tous les partenaires sociaux pour les entendre sans précipitation.
Troisième et dernier point : si l'on veut que la relance économique et sociale aille de pair il faut faire un effort d'adaptation entre l'offre et la demande de travail. C'est-à-dire promouvoir une politique de formation et d'apprentissage. J'entends donner un nouveau souffle à l'apprentissage. Les régions qui ont la formation dans leurs compétences ont déjà développé l'apprentissage, je le sais, l'Île-de-France que je préside est parmi celles qui ont fait le plus en ce domaine, Il faut diversifier les filières qui débouchent sur des métiers d'avenir, c'est-à-dire sur des emplois, et élever le niveau de qualification ; l'apprentissage ce ne sont pas des filières secondaires, je crois à des filières d'excellence.
Il faudra aussi mieux intégrer les emplois à la ville. À cet égard j'entends développer une large coopération avec Mme Veil.
Le Journal du Dimanche : Avant de s'en aller, Martine Aubry a révélé les chiffres du chômage qui dépassaient pour la première fois la barre des trois millions de chômeurs, vous avez apprécié sa démarche ?
Michel Giraud : Je l'ai remerciée pour sa sportivité. Le Premier ministre a lui-même été sensible à son initiative et m'avait demandé de la remercier en son nom.
16 avril 1993
Europe 1
J.-P. Elkabbach : Combien prévoyez-vous de chômeurs à la fin de l'année ?
Michel Giraud : À l'évidence plus qu'aujourd'hui. 150 000 ou 200 000 ? C'est l'ordre de grandeur annoncé ici et là. Il y a les licenciements économiques, les plans sociaux, la fragilité du tissu PMI-PME. Il y aura plus d'inscrits en fin d'année.
J.-P. Elkabbach : À partir de quand prévoyez-vous une amélioration ?
Michel Giraud : La charnière, c'est 1993-1994 quand on aura deux mois de suite noté une stabilité du nombre de chômeurs, je crois qu'on verra le bout du tunnel.
J.-P. Elkabbach : Que ferez-vous pour convaincre les chefs d'entreprise de ne pas licencier ?
Michel Giraud : Une politique du travail et de l'emploi c'est obligatoirement une politique parallèle à une politique économique. Le gouvernement, sous l'impulsion du Premier ministre, a prévu un certain nombre de mesures d'allégement du coût du travail pour les entreprises, de relance du BTP. À partir du moment où on ouvre le jeu des entreprises, on est en droit de leur demander de faire un effort de solidarité, de considérer que le licenciement c'est l'ultime mesure. Je souhaite qu'à partir de maintenant, on cherche à l'éviter. Je constate que sur les dix années passées, à taux de croissance égal pour la France et pour la Communauté européenne, en France la création d'emplois a été quatre fois moins importante. C'est peut-être là qu'il y a un correctif à apporter.
J.-P. Elkabbach : Pourriez-vous aller jusqu'à la réprimande et la sanction ?
Michel Giraud : Je n'aime pas la réprimande. J'ai toujours considéré que la bonne démarche, c'était la démarche de confiance. Chef d'entreprise, je l'ai été ; on peut se comprendre. À partir du moment où l'État ouvre le jeu des entreprises, il faut que les entreprises ouvrent le jeu de la solidarité.
J.-P. Elkabbach : L'UNEDIC : le CNPF vous a réclamé dix milliards de francs pour juin. Vous répondez qu'il n'y a pas de difficultés pour avril et mai. Mais et juin, et juillet ?
Michel Giraud : La trésorerie permet de passer en avril et en mai, parce qu'il y a des concours bancaires importants. Mais cela ne passe pas au mois de juin. Il faut donc trouver des solutions d'ici le mois de juin. Elles seront trouvées. On ne va pas laisser les chômeurs privés de revenu. On aura trouvé la solution de façon concertée avec les partenaires sociaux. L'essentiel c'est la remise à plat de la structure même de fonctionnement de l'UNEDIC. On a un compte d'exploitation qui est structurellement déséquilibré. Il faut donc trouver les voies et moyens d'équilibrer les comptes de l'assurance-chômage, comme d'ailleurs des autres régimes, qu'il s'agisse de la santé ou de la vieillesse.
J.-P. Elkabbach : Qui devra faire des sacrifices ?
Michel Giraud : Il ne vous échappe pas que nous allons avoir à Matignon un premier contact avec les partenaires. L'État fera sa part. L'État souhaite que les partenaires fassent le leur.
J.-P. Elkabbach : Vous dites qu'il faut alléger les charges sur les bas salaires. De combien ? Sur quels salaires ?
Michel Giraud : Il faut d'abord viser les salaires modestes qui tournent autour du SMIC. Il y a une proposition qui a été inspirée par le Premier ministre qui consiste à soulager les entreprises des charges d'allocations familiales.
J.-P. Elkabbach : Vous insistez sur la formation professionnelle, mais le chômage des cadres augmente et la moitié des chômeurs a déjà une formation ?
Michel Giraud : La relance économique est nécessaire, elle n'est pas suffisante. Le traitement du chômage est nécessaire, mais il n'est pas non plus suffisant. La voie la plus porteuse est celle de la recherche d'une meilleure adéquation entre les offres et les demandes d'emploi. C'est tout le problème de la formation, Il faut avoir deux objectifs : le premier, c'est que cela conduise à des métiers, actuels et futurs, et aussi permettre des niveaux de formation de plus en plus élevés.
J.-P. Elkabbach : Votre troisième priorité, c'est d'optimiser le traitement social du chômage ?
Michel Giraud : Optimiser, cela veut dire veiller à ce que les stages en cours débouchent le plus vite possible sur l'emploi en coûtant le moins cher possible à la collectivité. Il faut rechercher le rapprochement offres d'emploi et demandes d'emploi par les filières d'apprentissage. Ce ne sont pas des filières d'échec. Elles doivent être considérées comme des filières d'excellence.