Texte intégral
Mesdames et Messieurs,
Je suis particulièrement heureux de me trouver aujourd'hui à Strasbourg, ville européenne, mais aussi ville scientifique de renommée internationale, pour ouvrir cette seconde session du Comité national de la recherche scientifique.
Relancée il y a de cela trois ans, votre haute instance renoue avec le mouvement. Vous voici à nouveau réunis pour une rencontre exceptionnelle. Votre présence si nombreuse, la très grande qualité des participants, l'importance du thème que vous allez aborder honorent la recherche française et européenne.
L'attribution, pour la deuxième année consécutive, d'un Prix Nobel à un chercheur français couronne bien des efforts. Au-delà de ces personnalités hors du commun, tous les chercheurs sont récompensés ; toute une communauté d'hommes et de femmes, passionnés par leur vocation et œuvrant parfois -Je le sais- dans des conditions difficiles.
À tous, j'adresse un message de considération et de gratitude.
J'ai choisi votre rassemblement pour ma première intervention devant la communauté scientifique afin de lui dire le grand honneur que je ressens d'avoir en charge un domaine aussi essentiel pour l'avenir de notre pays. Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche depuis seulement quelques semaines, je veux aussi vous dire mon souhait de nouer avec vous des relations de dialogue et de confiance réciproque. J'aborde la tâche qui m'incombe avec mesure et pragmatisme tant il me parait évident que dans les champs de recherche qui sont les vôtres, la sérénité et la cohérence dans la continuité sont les gages principaux de la réussite.
Je n'en définirai pas moins des priorités d'action au sein du gouvernement et je veux ici souligner que le seul fait de réunir sous mon autorité la recherche et l'enseignement supérieur devrait permettre d'accentuer les synergies déjà existantes entre ces deux grands domaines de la vie nationale.
J'entends aussi vous tenir un langage de vérité.
Vous le savez, nous assumons le gouvernement de la France dans une conjoncture difficile qui accroît les déséquilibres budgétaires de l'État. Aucun secteur n'est épargné. Soyez assurés que vous trouverez en moi un défenseur inlassable de l'effort national en matière de recherche. Elle doit demeurer une des toutes premières priorités gouvernementales. Vous saurez pour votre part – j'en suis convaincu – mettre en valeur les atouts dont vous disposez : sachez faire preuve de responsabilité et nous continuerons de placer, ensemble, la recherche au cœur de l'aventure européenne.
L'Europe change. L'histoire de ces dernières années a bouleversé du tout au tout, nos références politiques et géographiques, alors que la modernité modifie radicalement nos traditions et nos usages.
En cette fin de siècle, je crois pouvoir dire sans pessimisme excessif que nos sociétés doutent ; elles doutent d'elles-mêmes, elles doutent de leur capacité à maîtriser l'avenir sans se perdre ou se mutiler à un moment où la science n'a jamais progressé si vite. C'est l'éternelle question du progrès qui nous est posée. Elle vous est posée.
Je me réjouis tout particulièrement du fait qu'une aussi haute instance scientifique ait choisi de consacrer sa seconde session plénière aux perspectives de l'Europe scientifique.
Votre Comité national retrouve ainsi sa fonction prospective avec un thème qui revêt une importance déterminante pour l'avenir de la recherche dans l'ensemble des champs scientifiques. Avec la mutation géopolitique à l'œuvre sur notre Continent depuis 1989 et le vif débat de ces derniers mois sur le devenir institutionnel de la Communauté, il était temps de mener à bien une réflexion approfondie pour donner à l'Europe scientifique un souffle nouveau.
La dimension européenne de la science est aujourd'hui une réalité. Dès le début des années cinquante, la nécessité de rassembler les efforts avait conduit à la création du CERN. Les investissements nécessaires pour rester dans la compétition scientifique internationale devenaient déjà, dans de nombreux domaines, hors de portée des nations européennes prises individuellement. Ainsi, les grands équipements européens, qu'il s'agisse du CERN, de L'ILL, de l'ESO et plus récemment de l'ESRF, auxquels il faut ajouter de nombreux accords directs de collaboration entre organismes nationaux, ont jeté très tôt les fondements de la coopération scientifique. Une deuxième étape devait être franchie au cours des années quatre-vingt, tant avec la montée en puissance des programmes communautaires – institutionnalisés par l'Acte Unique en 1987 – et avec la diversification des initiatives, comme le lancement d'Eurêka ou le développement d'organismes non gouvernementaux tels que la Fondation européenne de la science, installée précisément à Strasbourg.
Quatre décennies ont vu l'Europe devenir la deuxième puissance scientifique et technologique, après les États-Unis et devant le Japon. Les actions communautaires ont permis de tisser des réseaux de partenariat denses et solides, substituant à une compétition bien souvent ruineuse, une coopération mutuellement profitable.
Brillante et diversifiée, la recherche européenne est au tout premier plan mondial en termes de production scientifique comme en témoigne la soixantaine de Prix Nobel obtenus au cours des trente dernières armées. Je tiens ici à saluer l'action volontariste du CNRS qui a su se mobiliser très tôt pour intégrer cette dimension.
Cependant, malgré le chemin parcouru, malgré le fait que dans de nombreuses disciplines l'Europe soit devenue un espace naturel de coopération, disposons-nous d'une véritable Europe de la science à la mesure des enjeux de l'avenir ?
Vous serez amenés à répondre à cette interrogation. Je suis pour ma part, convaincu que beaucoup reste à faire pour que l'Europe réunisse encore ses forces, pour consolider les acquis, faciliter la circulation des hommes et des idées, et surtout pour insuffler à cet ensemble une véritable vision stratégique.
Cet effort, nous allons devoir le mener dans un contexte nouveau, à bien des égards difficiles et qu'il faut prendre en compte avec lucidité.
Sur le plan institutionnel tout d'abord, nous sommes entrés dans une phase de questionnement sur la destinée de l'Europe des Douze qui altère la capacité de mobilisation communautaire. Les structures et mécanismes de coopération que l'Europe a su inventer depuis trente ans devront être profondément adaptés au triple impératif de la mondialisation de la recherche fondamentale, de l'ouverture tant aux pays de l'AELE qu'à ceux de l'Europe centrale et orientale, et de la prise en compte de nouveaux enjeux de société – je pense à la santé avec le développement du SIDA ou à l'environnement.
Sur le plan financier ensuite, la récession que traversent les économies européennes ne permettra sans doute plus de garantir une croissance des budgets de recherche aussi importante que celle dont nous avons bénéficié au cours des dernières années. Il faudra reconnaître, ici encore, les contraintes sans renoncer à l'action.
Enfin, sur le plan essentiel des ressources humaines, l'Europe doit consentir un effort soutenu pour répondre à une demande toujours plus forte de personnel scientifique et technique de haut niveau, demande qui sera à moyen terme menacée par le déclin démographique.
Tout ceci m'incite à penser qu'il va falloir envisager l'Europe autrement en franchissant une nouvelle étape en matière de coopération scientifique, étape qui transformera progressivement le paysage européen des activités scientifiques et techniques.
Après la mise en œuvre des premiers grands équipements dans les années soixante et l'institution des programmes communautaires par la suite, parachever l'œuvre accomplie par l'émergence d'une véritable Europe de la science est bien l'enjeu crucial des années quatre-vingt-dix. Il faudra faire preuve d'imagination et de dynamisme en rénovant les modalités institutionnelles du passé tout en dépassant les controverses récentes, et trouver des solutions nouvelles au service de la recherche et de la science.
C'est dire une fois encore l'importance et la pertinence de cette deuxième session plénière et je puis vous assurer que les résultats de vos travaux seront une donnée essentielle de ma réflexion.
Je souhaite à présent esquisser à grands traits ce que pourraient être les axes d'une politique européenne rénovée en matière scientifique.
Il va de soi que mon propos reste limité. Je ne traiterai pas de tous les points déjà portés à ma connaissance depuis que j'assume mes fonctions. Que chacun soit cependant assuré qu'ils seront tout autant l'objet de mon attention.
Dans la construction de l'Europe scientifique, il faut d'abord s'interroger sur les moyens d'écarter le risque actuel d'enlisement de la dynamique communautaire.
Malgré les difficultés du moment, l'Europe peut et doit demeurer le pôle d'excellence forgé au fil des années face deux autres puissances technologiques mondiales.
Dans cette ambition, l'approche communautaire restera un instrument de tout premier plan. Alors que nous préparons le 4e programme-cadre de recherche-développement, sans doute faut-il réfléchir à l'équilibre des programmes communautaires, d'une part entre recherche amont et recherche industrielle, mais également dans le rapport à établir entre l'objectif légitime d'avancée des connaissances et celui, non moins essentiel, de s'adapter aux nouveaux besoins de nos sociétés. Si le programme-cadre conserve comme objectif principal la compétitivité de l'industrie européenne. Il n'en doit pas moins contribuer aux autres politiques communautaires plus proches des citoyens : j'ai parlé de la santé et de l'appui aux politiques de l'environnement, on doit y ajouter la politique agricole.
Sur le plan institutionnel, j'entends dire que la lourdeur des procédures communautaires, comme les retards observés dans la mise en œuvre du 3e programme-cadre ont entamé l'enthousiasme des chercheurs pour les perspectives de l'Europe. Sur ce plan, les nouvelles procédures de décision introduites ne me semblent pas apporter d'améliorations.
Il faut tout faire pour éviter que la construction de l'Europe scientifique ne s'enferme dans une approche institutionnelle trop formalisée qui, loin de résoudre tous les problèmes, en générerait par contre de nouveaux. L'opportunité qui nous est offerte avec la prise de conscience sur ce que l'on a appelé la "dérive technocratique" des institutions communautaires devrait nous permettre d'avancer pas à pas.
Soyez assurés de ma vigilance à cet égard.
Il est en effet grand temps d'agir, au-delà des théories et des slogans, en faisant jouer de matière concrète le fameux principe de subsidiarité. En matière scientifique comme dans les autres secteurs de l'activité communautaire, il sera le gage de plus de démocratie dans la prise de décision et d'une meilleure efficacité dans la gestion.
Depuis plus de trente ans, chercheurs et organismes européens ont su mettre en place une architecture de coopération remarquablement souple, adaptée et diversifiée, en suivant une logique de libre association au cas par cas. Évitons à présent de laisser se développer plus encore, au nom de l'Europe de la science, une administration supranationale se superposant aux organismes nationaux et aux structures de coopération existantes. Le rôle de la Communauté est – je le répète – crucial. Mais ce doit être avant tout un rôle d'incitation, de stimulation, de coordination et de soutien aux entreprises scientifiques décidé par les partenaires, et ce d'autant plus que les crédits incitatifs d'origine communautaire ont un fort pouvoir d'orientation des recherches.
Simplifions les procédures de mise en œuvre des actions pour accroître leur efficacité tout en permettant aux organismes et conseils nationaux d'aider à mieux articuler politiques nationales et orientations communautaires. Accélérons la prise de décision en reconnaissant la prééminence du Conseil et en rétablissant le climat de confiance entre les différentes institutions. Enfin, explorons au maximum les formules de géométrie variable et de modularité institutionnelle en fonction des champs de coopération, des intérêts et des capacités des uns et des autres.
Ce n'est à mon sens que dans cet esprit que l'Europe pourra concilier la nécessité d'éviter sa dilution, en demeurant un pôle scientifique cohérent malgré l'élargissement à l'Est et la globalisation croissante de la recherche fondamentale.
Mais l'Europe de la science ne se fera pas si elle doit reposer trop exclusivement sur l'approche communautaire, aussi nécessaire soit-elle. L'initiative nationale reste indispensable. Loin de s'opposer à l'intégration européenne elle doit en rester l'un des fondements et l'impératif de coopération qui encadre la concurrence intra-européenne ne devrait nullement étouffer les vertus de la compétition, moteur de l'émulation scientifique.
Depuis une dizaine d'années la France a été soit l'initiateur, soit un partenaire majeur de la plupart des actions européennes, aussi bien dans les grandes institutions que dans les structures scientifiques multilatérales. Je compte naturellement poursuivre et intensifier, avec votre aide, l'européanisation et l'internationalisation de la science française.
Je n'ignore nullement le rôle remarquable qui est celui du CNRS dans la structuration des coopérations intra-européennes par les laboratoires européens associés, les groupements de recherche européens, et plus récemment les jumelages de laboratoires avec la Hongrie, la Pologne, la Roumanie et la Russie. Mais nous devons multiplier ces initiatives : la totalité des laboratoires organisés en laboratoires européens ne représente qu'une trentaine sur les 1 300 laboratoires associés du CNRS, et cet effort ne saurait négliger les sciences de l'homme et de la société.
Comment, enfin, ne pas vous dire combien serait vaine l'Europe de la science – celle des institutions et des grands programmes – si elle ne reposait pas sur l'Europe par la science – celle des hommes et des femmes que vous représentez ici.
Vous allez réfléchir aux moyens de faciliter l'émergence d'une véritable solidarité scientifique européenne par le développement des communications et de la mobilité des chercheurs. Dans cet esprit, le programme "Capital Humain et Mobilité" qu'a lancé la Communauté est une piste intéressante en complément des dispositifs nationaux, mais qu'il faudra développer en adaptant ses modalités. Beaucoup reste, ici encore, à faire pour accélérer et coordonner la circulation des hommes et de l'information dans l'espace européen par une intervention volontariste des organismes de recherche nationaux.
C'est-à-dire, votre Europe !