Interview de M. Michel Roussin, ministre de la coopération, dans "Le Figaro" du 12 juin 1993, sur la politique de coopération, la nécessité de ne pas laisser l'Afrique se marginaliser et celle d'une réforme économique.

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Média : Le Figaro

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Michèle Roussin : "Ne laissons pas l'Afrique se marginaliser"

"La crise appelle à renforcer les solidarités". – "Il faut convaincre les opinions et gouvernements africains de la nécessité d'une réforme économique."

Mince, les tempes grisonnantes, le regard bleu vif, Michèle Roussin, 54 ans, ministre de la Coopération, nous reçoit dans son bureau qui donne sur le parc. Docteur ès lettres, diplômé de langues O, breveté de l'enseignement supérieur scientifique et technique militaire, successivement officier, sous-préfet, directeur de cabinet durant cinq ans du directeur général des services secrets (SDECE) colonel (CR) mais aussi préfet, il a une solide expérience des affaires publiques et la réputation d'être l'homme le mieux renseigné de la capitale. Directeur de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris, député puis ministre depuis avril 1993, ce grand serviteur de l'État, travailleur infatigable, est aussi un homme de terrain, de contact et de décision. Sans jamais élever la voix, il a répondu à nos questions de façon nette et sans détour.

Le Figaro : Dans quel état se trouvait la Coopération à votre arrivée au ministère, et quelles sont les difficultés et les problèmes que vous avez à surmonter ?

Michèle Roussin : Je suis frappé de l'échec des politiques de développement suivies ces dernières années. Tout se passe comme si l'Afrique n'avait pas été capable de faire face aux changements du monde et d'assumer elle-même les transitions nécessaires qu'appelait l'après-crise pétrolière.

Notre politique de coopération n'a pas été aussi efficace qu'elle aurait dû lettre. Cela pour plusieurs raisons : d'abord, parce que nous avons souvent balancé entre l'approche idéologique et le réalisme le plus froid, la non-ingérence et l'interventionnisme. Peut-être à cause de notre incapacité, notre pusillanimité à tenir un langage de vérité aux responsables africains.

La dispersion de nos centres de responsabilités paralyse trop souvent les décisions ou les rendent contradictoires. Notre aide a été éparpillée, elle a cédé à la tentation du saupoudrage ou, plus grave, à des opérations de prestige sans portée économique ou sans aucune retombée sur le développement.

Enfin, des projets dont on savait pertinemment qu'ils étaient condamnés à l'échec ont été aveuglément financés à outrance.

Le Figaro : L'alarmisme économique qui se répand sur l'Afrique est-il justifié ?

Michèle Roussin : Absolument pas, il y a des chiffres et des faits qu'il faut mettre en évidence. Économiquement, l'Afrique est une de nos principales sources d'approvisionnement en matières premières et, commercialement, elle représente le deuxième marché pour la France après la CEE : 1 300 entreprises françaises y travaillent ; le chiffre d'affaires qu'elles y réalisent est cinq fois supérieur au montant de l'aide publique. 150 000 Français et Françaises vivent en Afrique et constituent une communauté active et motivée.

Le Figaro : Que veut la France en Afrique aujourd'hui ?

Michèle Roussin : Élever le débat, rester fidèle à son histoire et solidaire des peuples amis. Aider les jeunes démocraties et accompagner les évolutions politiques. Assurer les bases d'un développement équilibré. Maintenir son rayonnement. Je crois que notre politique envers l'Afrique doit se débarrasser de ses complexes parce qu'elle est digne.

Le Figaro : Quand l'Europe et singulièrement la France sont en pleine difficultés financières et économiques, avons-nous encore les moyens de maintenir notre aide aux Africains francophones ?

Michel Roussin : Il n'est pas concevable de laisser l'Afrique se marginaliser et se tenir à l'écart de l'évolution du monde. Le développement de l'Afrique, c'est aussi notre développement. Il y a là-bas d'énormes besoins à satisfaire, et ici des capacités de production inutilisées.

Il est illusoire de croire que la France et l'Europe peuvent sortir d'une crise économique sans précédent en laissant de côté un continent dans la misère. Le repli sur soi sera toujours la pire des politiques. La crise appelle à renforcer les solidarités. Ce n'est qu'ensemble que nous pourrons retrouver le chemin de la croissance.

Il n'est pas nécessaire d'avoir des moyens nouveaux, on peut sans doute mieux faire avec des moyens reconduits. Trop souvent, notre coopération s'est contentée d'une obligation de moyens ; nous avons aussi un devoir de résultat.

Je voudrais aussi faire comprendre que l'État n'a pas seul le monopole de l'aide. Il y a un gisement d'initiatives dans la société civile qui doit être mis en valeur. Les régions, les collectivités locales, les associations, les organisations professionnelles, les chambres consulaires doivent être coresponsables de l'aide au développement. Je m'efforce de les mobiliser.

Le Figaro : Quel changement comptez-vous apporter et quel sera votre axe d'effort ?

Michel Roussin : Il faut rechercher une amélioration qualitative, une meilleure coordination avec les partenaires, affecter les crédits de manière plus sélective, c'est-à-dire plus réaliste.

L'idée de partenariat doit passer dans les faits. Pays par pays, secteur par secteur, toutes nos actions doivent être contractuelles, de façon que les intervenants soient responsabilisés. La Coopération française doit souvent s'imposer une obligation de moyens. Elle les a obtenus, et elle les obtient, grâce à l'effort des contribuables français.

Cette coopération peut être donnée en exemple. Elle est la troisième dans le monde après les États-Unis et le Japon, et en Afrique elle est la première. Mais on doit pouvoir en rendre compte aux Français. Dorénavant, la Coopération doit se fixer une obligation de résultat. Je l'exigerai.

Je compte rééquilibrer autant que possible l'affectation de nos ressources. Jusqu'à présent, nous pratiquions une politique de l'offre où les projets étaient présentés à la suite les uns des autres par l'autorité qui dispensait l'aider allouée. Aujourd'hui, nous souhaitons passer à une politique de la demande, organisée en fonction des priorités négociées avec les États demandeurs, autour de projets sans doute moins nombreux mais mieux maîtrisés.

J'entends aussi prendre des initiatives pour mieux coordonner et ajuster nos interventions. S'agissant de la Caisse française de développement, j'entends rester très pragmatique. Je m'efforcerai, avant de songer à quelque réforme que ce soit, à faire réellement fonctionner ce qui existe.

J'exercerai pleinement la tutelle du ministère de la Coopération sur la Caisse. Et j'encouragerai, sur le terrain, une liaison plus étroite entre les services de la Caisse et le ministère de la Coopération. Mais la Coopération n'est pas seulement l'affaire de l'État. Elle engage déjà de nombreux autres partenaires : associations et organismes non gouvernementaux.

Ainsi les ONG sont des partenaires à part entière. Leur travail mérite notre appui : il ne se confondra pas avec une sous-traitance aveugle de petits projets mais, à l'inverse, s'intégrera aux actions choisie en commun, clairement identifiées et évaluées.

Le Figaro : Que faire concrètement ? Avez-vous un nouveau projet et quelles sont vos priorités ?

Michel Roussin : Je souhaite recentrer nos priorités dans les domaines essentiels. La première priorité est de convaincre les opinions et les gouvernements africains de la nécessité d'une réforme économique.

Construire des États de droit

La seconde, c'est de concentrer nos investissements dans les secteurs productifs : la santé, le développement rural, la formation. En privilégiant, j'insiste sur ce point, l'intégration régionale. Appuyons-nous sur la zone franc. La zone franc est un ensemble qui organise déjà sur le plan monétaire une bonne partie de l'Afrique occidentale et centrale. Des synergies nouvelles peuvent et doivent être trouvées, secteur par secteur, pour doter les bassins d'activités des structures qui ne parviennent pas à constituer ou à entretenir à l'échelon national. Il faut faire à l'échelle de plusieurs pays ce qui n'a pas de sens économique dans un seul État.

Troisième priorité : la construction des États de droit au rythme des capacités d'adaptation de chacune des sociétés et avec le souci de promouvoir une véritable décentralisation. Tout le temps m'abstenant d'être un donneur de leçons. La France doit aller de l'avant, elle ne doit pas craindre d'imaginer, de créer, d'innover en matière de développement. Laissons de côté tout esprit de frilosité et faisons de la Coopération française un exemple digne de l'histoire de notre pays.