Éditoriaux de Mme Arlette Laguiller, porte-parole de Lutte ouvrière, dans "Lutte ouvrière" les 8 et 29 janvier et les 5 et 12 février 1993, sur les licenciements et la pauvreté.

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Média : Lutte Ouvrière

Texte intégral

Lutte Ouvrière : 8 janvier 1993

Les « acquis sociaux » du capitalisme

Avec les froids du début de janvier, qui n'étaient pourtant pas exceptionnels, on en est pour le moment au douzième sans-abri mort de froid la nuit.

On nous a appris à cette occasion que, ces dernières années, le nombre de ceux que l'on appelle des « sans-domicile-fixe » a constamment augmenté pour atteindre aujourd'hui un chiffre jamais atteint, sans doute, depuis bien longtemps. Il y aurait de 200 000 à 500 000 sans-abri en France, selon qui le dit. Un pour cent de la population quand on compte tout le monde, et bien plus encore quand on calcule sur les plus de 20 ans. C'est le progrès social à reculons.

Cela a été l'occasion pour le ministre de la Culture de faire du spectacle en parlant d'ouvrir, la nuit, les gymnases et les préaux d'école. À quoi le ministre des Affaires sociales a répondu que les refuges existants n'étaient pas tous pleins. Ce qui n'a pas empêché des sans-abris de continuer à mourir.

Mais le vrai problème, le seul, c'est de savoir pourquoi dans un pays industrialisé, on n'a pas les moyens de loger ces sans-abri ? Comment se fait-il que leur nombre augmente ? Comment la société est-elle organisée pour qu'on puisse nous parler de réveillons dans certains grands restaurant à 3, 4 ou 5 000 F le repas, en même temps qu'on apprend que des centaines de milliers de personnes sont obligées de coucher dehors par tous les temps.

Quand on voit que le nombre de ceux qui n'ont pas le RMI pour vivre a encore grossi de plusieurs dizaines de milliers de personnes, on se dit qu'avec juste un peu plus de 2 000 F par mois, il n'est pas étonnant que le nombre de sans-abri augmente, car comment payer un loyer a l'heure actuelle, en plus du reste, avec une somme aussi dérisoire ?

Bien sûr, certains diront que ceux qui se clochardisent, sont des instables, des alcooliques, des inadaptés. C'est peut-être vrai pour certains, mais ce n'est pas une raison pour accepter une société qui les condamne à mourir en hiver, et cela n'explique pas pourquoi leur nombre augmente d'une année sur l'autre. Et ce n'est pas qu'en France, mais dans tous les pays « riches », USA compris.

La crise ? Mais qu'est-ce que la crise, sinon une période où les riches restent riches, où ceux qui travaillent s'appauvrissent, tandis que d'autres travailleurs deviennent des « secourus » à cause du chômage et que les pauvres deviennent chaque année encore plus pauvre.

Par contre, pour les riches cela va bien. Malgré quelques soubresauts le cours des actions en Bourse ne cesse de monter d'une année sur l'autre. La Bourse, à Paris, a gagné 5 % en moyenne dans l'année et cela en plus des bénéfices distribués pour chaque action.

Il faut dire que si la production et les ventes diminuent ou n'augmentent pas (et comment les ventes augmenteraient-elles quand le pouvoir d'achat diminue ?), les entreprises maintiennent leurs bénéfices, voire les améliorent. En diminuant les frais, c'est-à-dire en diminuant le nombre de travailleurs et, par tout un tas de biais, en diminuant les salaires réels. Avec l'aide du gouvernement.

À l'autre bout de la chaîne, les caisses de chômage rognent ce qu'elles distribuent, la Sécurité sociale est constamment menacée de faillite, les hôpitaux ont de moins en moins les moyens de soigner et, l'hiver venu, on ne sait que faire des malheureux qui meurent dans les rues.

Et cela durera jusqu'au temps où les travailleurs et tous les pauvres se fâcheront pour de bon et, au lieu de demander du travail ou des secours, récupéreront l'argent là où il se trouve, dans les coffres des financiers et dans la poche des riches.

C'est toute la différence entre se résigner à devenir un jour des mendiants, ou se préparer tout de suite à être des révoltés.


Lutte Ouvrière : 29 janvier 1993

Le RMI pour les patrons leur pognon pour les chômeurs

La campagne électorale a commencé et le moins qu'on puisse dire est qu'elle vole bas. Mais que ces messieurs de droite et de gauche s'injurient et se frappent au-dessus ou en-dessous de la ceinture, qu'ils gagnent ou pas les élections, pour 1993 ce qu'on prévoit pour nous, c'est une augmentation du chômage.

Car la rapacité du patronat est sans limites. Et c'est bien de leur rapacité qu'il s'agit dans cette crise. Plus on leur en donne et plus ils en veulent. Plus les travailleurs acceptent ou sont contraints à des sacrifices, plus les patrons leur en imposent de nouveaux.

En ont-ils fait, des cadeaux au patronat, les gouvernements qui se sont succédé depuis vingt ans ! Et le chômage n'a pas cessé d'augmenter.

Les entreprises iraient mal ? À d'autres ! L'ensemble des entreprises ne s'est jamais si bien porté que durant toutes ces années dites de crise.

Leur chiffre d'affaires diminue parfois car la consommation des masses populaires se réduit, mais les bénéfices, eux, s'envolent. Et la valeur des entreprises aussi. Il n'y a qu'à voir le cours de la Bourse, qui n'a pas cessé d'augmenter d'une année sur l'autre depuis tout le temps que dure la crise.

Quand une entreprise fait faillite c'est qu'un patron retire ses billes pour réinvestir son argent ailleurs. Mais lui n'est pas ruiné, contrairement aux travailleurs qu'il a mis à la porte. Les profits, le capital et les richesses qu'il a accumulés restent. Les patrons n'ont jamais été aussi riches et ils veulent l'être de plus en plus, même si tout le reste de la société doit en crever.

L'ensemble de la société, sauf le patronat, en est aujourd'hui à nourrir, même mal, trois millions de chômeurs et 500 000 allocataires du RMI. C'est le prix que l'ensemble de la société paye pour que s'accroisse la richesse d'une minorité de privilégiés.

La société, le gouvernement, l'État, tout cela doit être à leur service et les travailleurs doivent se sacrifier pour eux. Et c'est vrai dans toute l'Europe et aux États-Unis aussi.

C'est vrai, mais est-ce inévitable ?

Eh bien non ! Le patronat aurait bien tort de se réjouir et de croire que tout va durer indéfiniment comme cela.

Bien tort de croire qu'il pourra continuer à exagérer, à licencier comme il le veut, par charrettes entières, à fermer des usines quand ça lui chante, à réduire les salaires, à exiger toujours plus de ceux qui sont au travail et à confondre avec cynisme l'économie du pays et ses propres bénéfices.

Leur cynisme, c'est par exemple celui d'Elf-Aquitaine qui parle d'embaucher des jeunes pompistes à tarif réduit moyennant une augmentation de 10 à 15 centimes du litre de super. Ils ont tous les culots !

Jusqu'au jour où les travailleurs se mettront sérieusement en colère et diront : « Le chômage, nous n'y sommes pour rien, si vous n'êtes pas capables de produire vous pouvez diminuer nos horaires nous ne demandons pas à nous tuer au travail. Mais nous n'accepterons ni licenciements ni diminution de notre salaire. Vous prendrez l'argent sur vos bénéfices et s'ils ne suffisent pas, sur vos richesses, sur votre fortune personnelle. Des sacrifices faites-en à votre tour, mais nous, nous n'en accepterons plus ».

Et quand un ou deux millions de travailleurs seront non seulement en grève mais aussi dans la rue, les patrons découvriront que la peur est le commencement de la sagesse.

En 1936, la semaine de travail était de 40 heures. Depuis, la productivité a été multipliée par 20 ou 30, voire beaucoup plus dans certains secteurs. Et comme l'horaire de travail est resté le même, nous avons profité un peu de l'accroissement de productivité en ayant accès à certains biens de consommation, mais 90 % de la différence est passée dans les poches du patronat.

Alors aujourd'hui nous voulons profiter des gains de productivité et pas en être les victimes, nous voulons qu'on ne licencie personne et nous voulons qu'on maintienne nos salaires : en prenant sur ce que le patronat a accumulé depuis des dizaines d'années, et nous ne réclamons que notre dû.

Et le 21 mars, que nous votions bleu, blanc, rose ou vert, n'oublions pas que voter n'a rien changé jusqu'ici et qu'il nous reste qu'à nous fâcher.


Lutte Ouvrière : 5 février 1993

Pour maintenir les emplois et les salaires prenons l'argent des capitalistes !

Face à la vague de licenciements programmée par le patronat, les dirigeants politiques, de droite, du centre ou prétendument de gauche, nous exposent tous leur solution, pour réduire le chômage. Balladur, ancien ministre des Finances de Chirac – parce que n'oublions pas, tous ces « nouveaux » sont des anciens – que l'on présente comme le futur Premier ministre de la majorité de droite de demain, a exposé le sien.

Selon lui, c'est très simple : puisque cela coûte plus cher d'entretenir trois millions de chômeurs que de maintenir trois millions d'emplois, il faut donner aux entreprises des dégrèvements d'impôts, des subventions, des diminutions de charges sociales… pour maintenir des emplois. Nouveau ?

C'est ce refrain que le « socialiste » Bérégovoy nous chante depuis des années comme ministre des Finances, puis comme Premier ministre. Depuis, le chômage n'a fait qu'augmenter. Le patronat a mis dans sa poche tout ce qu'on lui offrait et a jeté des milliers de travailleurs à la rue. Les cadeaux sur les charges sociales ont créé une crise pour les fonds de chômage, la Sécurité sociale, les retraites, et n'ont pas empêché un seul licenciement.

Que cela coûte moins cher à la société de maintenir des salariés au travail plutôt que d'en faire des chômeurs, c'est évident. Mais le patronat, lui ne demande qu'une chose, c'est payer tous les travailleurs au tarif des chômeurs et c'est ce que proposent tous ceux qui voudraient que les travailleurs acceptent des diminutions de salaires. Il y en a chez les politiciens qu'on appelle de gauche, comme chez les Verts et les écolos, ou dans la droite bien sûr. Balladur est d'ailleurs un de ceux-là. Ils admettent que les bas salaires ne soient pas baissés mais pour les autres salaires, pourquoi pas ?

Mais pour le patronat, où commencent les bas salaires et où finissent-ils ? Et après très peu d'années ou de mois, l'inflation aidant, car elle peut bien reprendre, c'est tous les salaires qui se trouveront baissés.

Ils sont tous partisans du développement du travail à temps partiel, ce travail où finalement on dira : « Toi, demain, tu viens travailler ! Et toi tu n'as qu'à passer et on te dira si on veut de toi ». C'est une époque que les travailleurs ont connue et c'est l'avenir que tous ces gens-là nous proposent.

L'économie, ce ne sont pas les travailleurs qui la gèrent. Quand les patrons ferment une usine, ils gardent leur fortune. Elle est seulement placée ailleurs.

Lutter contre le chômage, cela ne veut rien dire tant que cela passe par les patrons, tant que ce sont eux qui décident, tant qu'on leur donne de l'argent ou qu'on leur en laisse, en espérant qu'ils l'emploieront dans l'intérêt des travailleurs et de l'ensemble de la société. Mais de l'ensemble de la société ils s'en moquent, comme ils se moquent des travailleurs. Ce qui compte pour eux, c'est la rentabilité immédiate.

Or, ce que veulent les travailleurs, ce n'est pas spécialement travailler 39 heures. Ils veulent bien d'une diminution du temps de travail, mais pas d'une diminution de leur paie, même si l'entreprise où ils travaillent est en déficit. Pour maintenir les emplois et les salaires, il faut prendre l'argent sur la fortune des patrons et les biens personnels qu'ils ont accumulés précédemment. Des bénéfices, ils en font, si ce n'est dans une entreprise, c'est dans une autre dont ils possèdent des parts ou des actions.

Pour imposer cela les travailleurs ne peuvent compter que sur la trouille bleue que leur colère pourra donner au patronat et qui lui fera, ne serait-ce qu'un peu, ouvrir ses poches. De la violence ? Oui ! Comme les paysans quand ils veulent se faire entendre ! Et puis, des milliers de travailleurs jetés à la rue, ce n'est pas de la violence cela ? Alors les politiciens visent les élections de mars 93, mais la rapacité des patrons leur prépare les Juin 36 et les Mai 68 de demain.


Lutte Ouvrière : 12 février 1993

Licenciements, assez, aux capitalistes de payer !

La droite vient de présenter son programme de gouvernement et celui-ci affirme bien sûr que sa priorité est l'emploi ; exactement comme tous les gouvernements qui, depuis quinze ans au moins, ont laissé les patrons licencier et le chômage augmenter régulièrement…

De ce point de vue, le « pacte pour l'emploi » que propose la droite n'est que le énième du nom et, comme tous ses prédécesseurs, consistera sous prétexte de lutte contre le chômage à « alléger les contraintes »… des patrons, c'est-à-dire à aider leurs profits sans faire un seul chômeur de moins.

Du côté du Parti Socialiste, encore au gouvernement pour quelques semaines, on n'est pas en reste. Son secrétaire Fabius s'est déclaré partisan de la semaine de 35 heures comme moyen de créer plusieurs centaines de milliers d'emplois. Emporté par son élan il s'est même dit partisan d'une semaine de travail de 32 heures pour l'an 2000. D'ici que demain on rase gratis, il n'y a pas loin !

Fabius n'a cependant rien dit de ce qu'il adviendrait des salaires en cas de réduction de l'horaire de travail. Martine Aubry, ministre du Travail, a été plus loquace. Elle se dit pour la semaine de travail de 35 heures. Mais attention : « Sans compensation intégrale et généralisée des salaires qui entraînerait des coûts supplémentaires très importants » pour les entreprises.

Mais pourquoi serait-ce aux travailleurs de financer, en perdant une partie de leur salaire, cette prétendue potion magique contre le chômage ? L'idée n'est vraiment pas neuve. Que certaines centrales syndicales la reprennent à leur compte ne la rend pas meilleure !

Pour le reste, Martine Aubry préconise une nouvelle réduction des cotisations sociales pour l'employeur, financée par une augmentation des cotisations des hauts salaires – mais où commencent les hauts salaires pour ces gens-là ? – ou par celle de la contribution sociale généralisée. C'est-à-dire par les salariés.

Du côté du gouvernement comme du côté de l'opposition, qui s'apprêtent à échanger les rôles, on a décidément tous les culots !

Plus ces gens-là parlent d'aider les ouvriers, plus ils se préparent à vider leurs poches. Plus ils prétendent combattre le chômage, plus ils financent ceux qui en sont responsables.

Ce sont les plus grandes entreprises de ce pays qui annoncent des licenciements. Les plus riches aussi, secteur bancaire compris. Ainsi, Citroën annonce un nouveau plan de réduction des effectifs, après Chausson, Peugeot et bien d'autres.

Est-ce parce que ces entreprises iraient mal ? Leurs dirigeants ne le prétendent même pas. Citroën comme Peugeot par exemple ont réalisé des bénéfices considérables l'an passé. Rien que cet argent-là pourrait largement financer le maintien des salaires de tous leurs travailleurs.

Mais quand bien même l'avenir de ces entreprises serait sombre, ce ne serait pas une raison pour que les travailleurs en supportent les frais. Derrière les entreprises, il y a leurs propriétaires et leurs actionnaires. Derrière le trust Peugeot-Citroën, il y a la famille Peugeot, une des plus riches de ce pays. Les quelques centaines de riches actionnaires qui contrôlent les grandes entreprises ont prélevé leur part sur les bénéfices pour augmenter leur fortune personnelle.

Ces riches parasites trouvent normal, lorsqu'une entreprise va mal, que l'on prive ses travailleurs de leur salaire, mais impensable que l'on touche aux fortunes amassées par leurs actionnaires passés ou présents ! Les premiers n'ont plus qu'à faire la queue devant l'ANPE. Les seconds sont libres de retirer leurs capitaux pour les investir ailleurs !

Eh bien, ce sont ces fortunes-là qui doivent servir à garantir le salaire des travailleurs.

Travailler 35 heures, 32 heures, voire moins ? Quel travailleur ne serait pas d'accord ! Mais alors, que ce soit sans diminution de salaire. Pourquoi donc les progrès considérables de la productivité ne devraient profiter qu'aux actionnaires, et pas aux travailleurs ?

Et si, du fait de la crise, il y a moins de travail, qu'ils réduisent les horaires de travail tant qu'ils veulent. Mais qu'ils ne touchent pas aux salaires !

Cela risque d'entraîner des coûts « trop importants pour les entreprises » ? C'est aux bourgeois, aux actionnaires, aux propriétaires de compenser. C'est à eux de payer, sur leurs fortunes accumulées, sur leurs propriétés personnelles, sur tout leur argent investi ailleurs ! Après tout, il s'agit de leur économie. Il n'y a pas de raison pour que les travailleurs soient poussés vers la misère pendant que les licencieurs s'enrichissent.

Cela ne se fera pas tout seul ? Sûrement pas. Seul un grand coup de colère des travailleurs pourra amener le patronat et le gouvernement à les craindre, donc à les respecter.