Article de M. Pierre Méhaignerie, président du CDS, dans "La Croix" du 18 mars 1993, sur la lutte contre les inégalités, intitulé "Emploi et solidarité".

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Média : La Croix

Texte intégral

Je ne me résigne pas à trois millions de chômeurs et encore moins à quatre millions de sans-emploi, inclus les contrats emploi-solidarité et les autres formules du traitement dit social du chômage.

La montée des inégalités et des fractures sociales dans la société, les Français la ressentent parfaitement. Dans le même temps, ils estiment que notre pays a atteint les limites de l'assistance. Le déclin d'un pays peut avoir pour origine de trop fortes inégalités, mais aussi un excès d'assistance qui annihile les capacités d'initiative et de responsabilité de l'individu.

Dans sa campagne électorale, le président Clinton, comme les gouvernements des pays scandinaves, s'est appliqué à rechercher une ligne de crête entre deux déséquilibres, l'excès d'inégalité et l'excès d'assistance. Pour notre pays, ce chemin de crête passe par le respect de trois exigences : plus de compétitivité ; une cohésion sociale plus forte ; une qualité de vie qui n'ait pas pour but la seule poursuite de l'accroissement des richesses matérielles.

Cette nouvelle conception de la lutte contre les inégalités doit être mise en œuvre dans quatre domaines : 

1. Réduire le chômage parce que c'est l'inégalité la plus grave, parce que c'est la condition du redressement économique, financier et moral du pays.

On se scandalise aujourd'hui de la montée du chômage ; on se plaint de l'absence d'idées neuves, on recherche des solutions, mais on les connaît. Elles sont remarquablement décrites dans un document officiel qui s'appelle le Xe Plan, dont le fil directeur était l'emploi. Voici quelques exemples des recommandations qui avaient été faites et qui n'ont pas été mises en application.

Que l'ensemble des dépenses publiques de l'État, de la Sécurité sociale et des collectivités territoriales augmente moins que la production nationale. 

Que « les marges de manœuvre disponibles soient consacrées à l'allégement des charges sociales ». 

Que la réalité soit regardée en face pour faire les choix appropriés quant aux régimes de retraite car « la démographie mettra en péril le système actuel d'ici à quinze ans ».

Que soient accrues « l'autonomie de la formation professionnelle ainsi que celle des établissements scolaires et universitaires » indispensables à leur rénovation.

La vraie difficulté, en 1993 comme en 1991 ou encore en 1990 ce n'est pas d'avoir des idées, mais de les mettre en pratique, malgré les obstacles.

Si ces mesures n'ont pas été appliquées, c'est que ces obstacles ont paru insurmontables aux gouvernements successifs. Je crois qu'ils le sont parce que nous vivons dans un pays trop centralisé, trop étatique, qui implique partout une réglementation uniforme, qui stérilise l'initiative, les capacités d'adaptation et empêche la flexibilité.

La mise en place de ces mesures et la réduction du chômage requièrent donc du gouvernement de demain une politique hardie de décentralisation et de déconcentration, ainsi que l'émergence d'un nouveau droit, le droit d'expérimenter.

2. Réduire les inégalités catégorielles : le fossé s'accroît entre deux France, une France sécurisée et protégée et une France non protégée, soumise aux exigences de la concurrence. L'absence d'attraction de certains métiers nécessite une revalorisation prioritaire des salaires dans certaines industries, en particulier dans le bâtiment et les travaux publics. Nous risquons sinon d'avoir bientôt à la fois un chômage de la matière grise et un manque de main-d'œuvre dans certains secteurs de l'artisanat et de l'industrie.

3. Réduire l'inégalité des chances : cette réduction devient prioritaire par rapport à la réduction de l'inégalité des revenus. Il est nécessaire de mieux valoriser le potentiel de talents mal utilisés en France du fait des rigidités du système éducatif. Je pense en particulier à l'enseignement professionnel, au développement des formules de cours du soir et à la lutte contre l'échec scolaire.

Un rapport de l'OCDE avait noté, il y a trois ans, la montée des inégalités culturelles en France. La priorité accordée par le président de la République aux grands travaux de prestige concentrés sur Paris par rapport à l'effort d'initiation culturelle, musicale et artistique des enfants en est un exemple frappant.

4. Réduire les inégalités géographiques : une sur concentration urbaine attente à la qualité de vie. La désertification qui s'étend sur des régions entières interdit toute qualité de la vie et plus encore le simple maintien de la vie.

Là aussi, au cours des dernières années, les inégalités se sont aggravées. De partout surgit un nouveau discours sur la politique d'aménagement du territoire. Tant mieux ! Nous pourrons de la sorte passer plus vite aux travaux pratiques dans les mois qui viennent : effort d'infrastructure permettant à terme d'équilibrer le territoire ; décentralisation politique : délocalisation de centres de décision ; plus grande péréquation des ressources financières.

Toutes ces réformes sont difficiles. Elles exigent du courage au moment de changements toujours douloureux. Ils ne seront acceptés que s'ils sont accompagnés d'un véritable pacte social, conciliant progrès social et performance économique.