Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, vice-président de Démocratie libérale, dans "Libération" du 3 septembre 1999, sur l'attitude du gouvernement s'éloignant des personnes les plus démunies et sur celle de Lionel Jospin "menacé par la dérive bourgeoise des socialistes" et la nécessité d'une refondation de l'opposition sur un "projet de cohésion sociale".

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Q - N'êtes-vous pas inquiet de l'état de santé de la droite à l'heure où Lionel Jospin triomphe à La Rochelle, fort de ses résultats en matière d'emploi ?

La santé de l'opposition n'est pas si mauvaise. Dans le match désormais ouvert entre Jacques Chirac et Lionel Jospin pour la présidentielle de 2002, l'été n'a pas été bon pour le Premier ministre. Le feuilleton estival n'a pas été celui des malheurs de la droite mais celui des divisions de la gauche. Lionel Jospin se coupe du peuple. Aux yeux des couches populaires, les socialistes exercent le pouvoir avec trop de gourmandise. Le ballet des cortèges officiels à La Rochelle (où se tenaient les universités d'été du PS, ndlr) et cette autosatisfaction affichée est, pour beaucoup de gens, difficile à vivre. Tous ceux qui sont aujourd'hui dans une situation de pauvreté ne perçoivent aucun espoir dans le discours du gouvernement. Les 3 millions de personnes qui ne payent pas d'impôts et qui vivent des minima sociaux ne se sentent  pas concernées par le débat fiscal. C'est par manque de politique sociale authentique que le gouvernement est fragile. Il est dans une culture de protection des intérêts acquis. Lionel Jospin veut se rapprocher des classes moyennes en leur redistribuant la cagnotte fiscale sur laquelle comptaient les plus fragiles. Il s'est éloigné de ceux qui souffrent le plus. Je pense que Lionel Jospin est menacé par la dérive bourgeoise des socialistes.

Q - On ne peut pas dire que les partis de droite soient vraiment proches du peuple…

Le Président de la République a un contact plus authentique avec le peuple que les partis de droite. La force de Jacques Chirac, c'est le naturel de sa modestie. C'est vrai que la droite a trop souvent confondu lobbying et politique, c'est-à-dire la défense d'intérêts plutôt que le progrès collectif. La refondation de l'opposition ne peut se faire que sur un projet de cohésion sociale.

Q - Ça rappelle la fracture sociale…

Jacques Chirac en avait fait le thème de sa campagne électorale en 1995 mais, pendant les deux ans de gouvernement Juppé, ce thème a été oublié… La réduction de la fracture sociale a été retardée par les exigences de la qualification à l'euro. Mais elle doit rester au coeur de la réflexion de ceux qui aspirent à gouverner le pays. L'opposition  est, certes, encore loin d'avoir réussi sa rénovation. Il ne s'agit pas pour la droite d'organiser des écuries présidentielles mais de bâtir, par le débat, la réponse humaniste au défi mondialiste.

Q - C'est ce que dit le président de l'UDF François Bayrou. Mais, vous, vous roulez pour Madelin…

Je m'appliquerai à ce que Démocratie libérale participe à cette discussion. DL doit sortir du coma par le débat. Nous avons pris de plein fouet le choc des européennes. Il nous faut maintenant inventer de nouvelles lignes de projet. Le libéralisme est à la fois banalisé at caricaturé, il ne peut plus être à lui seul un étendard. Notre valeur centrale doit  être l'humanisme. Pour cette raison, il nous faut choisir au sein de notre parti entre une ligne d'autonomie et une ligne d'alliance. Je suis favorable à l'alliance. Nous prendrons aussi notre décision en fonction des orientations de nos partenaires. Les chois thématiques nous rapprochent de l'UDF, la stratégie présidentielle nous rapproche du RPR. Avant l'hiver, il nous faudra nous déterminer.

Q - Il semblerait qu'une partie de la droite veuille revenir à un discours plus en phase avec la société, notamment sur le Pacs. Qu'en pensez-vous ?

C'est un bon diagnostic de l'échec des européennes qui est le fruit d'une campagne trop droitière. Ces débats récents relèvent d'une volonté de recentrage. Cela me convient très bien. En bon giscardien, je sais que la France se gagne au centre.