Interview de M. Eric Raoult, ministre délégué à la ville et à l'intégration, dans "Le Figaro Magazine" du 19 avril 1997, sur la politique d'intégration.

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Média : Le Figaro Magazine

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Le Figaro magazine : Depuis la formation du gouvernement Juppé, on entend davantage le ministre de l’Intérieur sur l’immigration que celui de l’Intégration. Pourquoi ?

Éric Raoult : L’immigration est un défi d’urgence et l’intégration est un pari de longue haleine. La mission de Jean-Louis Debré est d’éviter des nouveaux Saint-Bernard et de contrôler les flux migratoires. Car au moment où nous parlons, un jeune dans le Maghreb ou une femme au Mali espèrent venir en France en pensant qu’il s’agit d’un eldorado. Ma mission est d’accompagner cette fermeté indispensable par l’équilibre d’intégration dont la France a fait une tradition. Fermeté et générosité : telle est notre politique, et l’une ne va pas sans l’autre. Avec Jean-Louis Debré, nos actions ne sont pas contraires, elles sont complémentaires : l’un contrôle les papiers et les frontières, l’autre, les conditions de vie des réguliers. Pour fortifier le creuset français, ayons à l’esprit ces principes fondamentaux : privilégier l’individu et non pas les communautés, prôner le droit à la ressemblance et non pas diviser, par le droit à la différence. La République est une, elle ne doit pas reconnaître le communautarisme, ni les ghettos urbains ou culturels. Nos compatriotes ne sont pas choqués par la couleur des visages mais par la persistance des différences culturelles inconciliables avec nos valeurs républicaines et notre mode de vie. Ben Gourion disait : « l’intégration dans mon pays, c’est juif dans son foyer, mais citoyen dans la cité. » L’intégration n’est pas la contrainte des uns ou des autres, c’est l’adaptation voulue sur la terre qui vous a accueilli.

Le Figaro magazine : Vous parlez d’intégration à la française. Mais la droite et la gauche ont-elles la même politique ?

Éric Raoult : Non, la gauche est adepte de l’utopie tiers-mondiste, la droite du réalisme raisonnable. D’abord les socialistes doutent de la nation et craignent la francisation. Ils érigent le respect des différences en principe juridique et préfèrent les United Colors of Benetton que les trois couleurs de la République. Les socialistes aiment faire mode, à droite nous préférons faire France. Le Ps confond immigration et intégration. En deux septennat, ils ont joué avec ce dossier, mais il ne l’on pas réglé. Faire du Jean-Jacques Rousseau, revu et corrigé par Harlem Désir, ce n’est pas définir une politique. D’ailleurs Lionel Jospin n’a pas les idées claires sur l’intégration. Comment le PS peut-t-il raisonnablement proposer l’abrogation des lois Pasqua, demander la censure du projet de loi Debré, réclamer l’extension du regroupement familial ou supprimer la réforme du code de la nationalité, sans oublier le danger de voir agiter une nouvelle fois la provocation du droit de vote des étrangers ? La majorité UDF-RPR est cohérente et pragmatique. Nous ne disons ni dehors tout le monde ni bienvenue au monde entier, refusant le laxisme, comme le racisme. L’intégration, c’est un parcours et une volonté, ce n’est pas une bousculade ou une cohue. Le PS regarde ce dossier dans le rétroviseur des années Mitterrand. Nous l’abordons comme un idéal de cohésion sociale.

Le Figaro magazine : Comment promouvoir l’intégration ?

Éric Raoult : Par petits pas concrets et réalistes, plus que par enjambées idéologiques. L’intégration a suscité de belles réussites dans la culture, les affaires, le sport, l’université Abdel Benazzi est d’abord le capitaine de l’équipe de France de Rugby avant d’être un fils d’immigré. Isabelle Adjani est avant tout une actrice avant d’être une beurette. Mais pour un podium ou un césar, combien d’échec et de blocages. Pour promouvoir, nous avons d’abord écouté, regardé et compris que l’usage de la langue et le maintien à l’école étaient les premiers pas du parcours. Parler, écrire et compter doivent être les premières clefs de l’apprentissage de la citoyenneté. Pour François, Karim ou Fodé, l’école doit être un tremplin et non pas un toboggan. Aide aux devoirs, soutien scolaire, parrainage seront favorisés. Nous proposons que les familles et les associations participent à la réussite scolaire, notamment à l’apprentissage de la lecture, en doublant au cours des trois prochaines années les moyens affectés à l’accompagnement scolaire. Il ne faut pas donner trois points de plus à une jeune d’origine maghrébine, mais trois heures de plus à un lycée où ces jeunes sont nombreux. De même, nous allons proposer avec François Bayrou, de mettre en place dès la rentrée des internats de semaine en liaison avec les collectivités locales pour aller vers une meilleure égalité des chances.

Le Figaro magazine : Pour éviter que les enfants d’origine étrangère soient concentrés dans les mêmes écoles, ne faut-il pas favoriser la mixité dans l’habitat ?

Éric Raoult : Soyons incitatifs plus que contraignants ! L’habitat est tributaire de l’histoire des villes, de l’urbanisme, du foncier. La mobilisation récente pour les logements d’urgence a montré qu’en expliquant et en favorisant l’engagement social des villes, on fait reculer les égoïsmes et avancer les solidarités, car la crise touche toutes les classes sociales ou toutes les collectivités. Quand un député socialiste suggère de construire Stains à Neuilly, c’est-à-dire y mettre des logements sociaux, j’ai tendance à répondre qu’il faut aussi mettre un peu de Neuilly à Stains. Le pacte de relance pour la ville, lancé en janvier 1996, veut recoudre la ville et rapprocher les quartiers. Pour casser les ghettos urbains, il faut retrouver l’urbanité par la solidarité entre les villes et le lien social entre les gens.

Le Figaro magazine : Pour être réélus en 1998, les députés de la majorité élus en 1993 dans les banlieues devront-ils, selon vous, mettre l’accent sur la lutte contre l’immigration clandestine ou sur l’intégration ?

Éric Raoult : Sur les deux ! Froncer les sourcils, mais aussi tendre la main. Sans extrémisme et sans laxisme. Entre Le Pen et Jospin, il y a un boulevard pour la majorité. Le gaullisme a consisté à proposer une troisième voie : c’est aussi le cas pour la majorité qui voudra l’emporter en 1998 devra donc être ouvert sur toutes les questions de société. Notre majorité, au contraire du PS, a les idées claires à ce sujet. L’intégration, ce n’est pas seulement un problème de nationalité et de couleur de peau, c’est une question de dignité et d’image. Sans oublier la forte demande de sécurité, car la voiture qui est en bas de l’immeuble est souvent le seul patrimoine des habitants d’une cité. La droite n’a pas le cœur sec. Le Samu social n’est pas né dans une municipalité de gauche. Si elle sait avoir le geste fort face à l’insécurité, face à l’immigration clandestine, la droite, qui gère désormais nombre de communes de banlieues, sait aussi assurer une gestion quotidienne et efficace de l’intégration. Notre politique d’intégration est une rencontre entre deux volontés : la volonté de l’étranger en situation régulière de faire sa vie dans notre pays et de partager son système de valeurs et la volonté des Français d’accepter leur démarche dans le respect des valeurs de la République.

Le Figaro magazine : Coincé entre l’Intérieur, l’Éducation nationale, les Affaires étrangères, les Affaires sociales, à quoi sert le ministre de l’Intégration ?

Éric Raoult : Avec Jean-Claude Gaudin, nous savons tenir notre place. Nous agissons au quotidien, car nous vivons sur le terrain, préférant les travaux pratiques aux Bosquets ou à la Castellane aux grands discours. Nous proposons un contrat qui est le prolongement de celui que Jacques Chirac avait présenté aux Français en 1995 pour réduire la fracture sociale. Le ministre de la Ville et de l’Intégration joue, à ce titre, un rôle important : il coordonne et impulse. Il a aussi parfois vocation à marcher sur les plates-bandes de ses collègues, montrer du doigt ce qui ne va pas dans leur domaine, faire bouger les choses. Avec le président de la République et le Premier ministre, nous avons expliqué à l’ensemble du gouvernement qu’après le pacte de relance pour la ville, la priorité était la politique d’intégration, complément indispensable d’un meilleur contrôle des flux migratoires. Le Président a même utilisé le mot « corollaire ». Le gouvernement l’a bien compris. Récemment, je suis allé voir Jean-Louis Debré pour lui demander de renforcer les effectifs de police dans les zones franches urbaines. J’ai obtenu satisfaction. Mais le meilleur ministre de la Ville et de l’intégration reste tout de même le Premier ministre, sous l’impulsion du président de la République.

Le Figaro magazine : Quelles vont être vos priorités en 1997 ?

Éric Raoult : Le gouvernement s’est donné un pacte de relance pour la ville et maintenant un contrat républicain pour l’intégration. Nous ferons à la fin de l’année un bilan complet de ces actions qui visent à réduire la fracture sociale. On verra alors que ce n’était pas un simple thème de campagne.