Interview de M. Renaud Muselier, député et candidat à la présidence du RPR, dans "La Une" de décembre 1999, sur son analyse sur la situation et l'évolution du RPR, la nécessité de créer un "Groupe France" avec les formations politiques de droite sans le Front national et la définition du gaullisme du "troisième millénaire".

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Circonstance : Elections à la présidence du RPR les 20 novembre et 4 décembre 1999

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Antoine Yanni : Renaud Muselier, comment expliquez-vous que le RPR soit tombé à son plus bas niveau historique lors des dernières élections européennes ?

Renaud Muselier : Il y a plusieurs facteurs. D’abord, la dissolution : nous avons perdu les législatives à cause des triangulaires. Ensuite, nous avons connu lors des élections régionales – au cours desquelles nous avons dû défendre 20 régions sur 22 – une tentative d’alliance avec le Front national de la part de Charles Million qui nous a fait perdre non seulement 6 ou 7 régions, mais aussi et surtout près de 400 cantons. Nous avons donné à cette occasion l’image d’une droite divisée capable de se marier avec le FN. Enfin, le mode de scrutin des européennes a toujours été défavorable aux grandes formations politiques puisque chaque liste dépassant la barre des 5 % est susceptible d’être représentée au Parlement européen. Ce mode de scrutin permet toutes les aventures : aventure Laguiller, aventure Mégret, aventure Saint-Josse, aventure Pasqua. Sans compter que nous vivions un moment difficile puisque notre chef de file s’est retiré trois semaines avant les élections. Tout ça nous amène à une situation politique très mauvaise pour le RPR. Nous avons été sonnés. Mais la situation est désormais changée. Les modes de scrutin des prochaines élections, municipales et législatives, sont différents. De plus, il faut bien se rendre compte qu’entre 1981 et 2001, période de vingt années, nous ne serons restés que six ans au pouvoir, dont quatre en période de cohabitation. Moi, j’ai quarante ans et je n’ai pas vocation à rester dans l’opposition. Il y a donc la nécessité de s’organiser, de se structurer pour gagner : la droite est majoritaire en France et, si demain nous devons connaître des élections législatives, nous gagnerons non pas sur le fond, ni sur la forme, mais mathématiquement parce que le Front national est divisé. Si la droite a un peu de bon sens, elle sera au pouvoir.

Antoine Yanni : Sur quoi vous basez-vous pour affirmer que la droite est majoritaire en France ?

Renaud Muselier : Sur une raison très simple : si nous prenons comme base les résultats de l’élection de 1997, lors de laquelle nous étions à notre plus bas niveau, en y ajoutant le Front national divisé, nous éliminons les triangulaires. Nous obtenons ainsi 30 ou 40 députés supplémentaires et nous passons devant la gauche.

Antoine Yanni : Mais la droite est très divisée sur tous les sujets. Entre les souverainistes du RPF et les fédéralistes de l’UDF, il vous serait très difficile de gouverner…

Renaud Muselier : Il faudra un homme talentueux pour gouverner. A gauche, ils sont encore plus divisés que nous, mais ils arrivent à gouverner parce qu’ils savent se retrouver. Je suis sûr qu’à droite, ce qui nous unit est plus important que ce qui nous divise. Néanmoins, nous avons jusqu’ici pris le problème à l’envers en fabriquant l’Alliance, structure d’union entre les différents responsables des partis politiques : ces gens ne se respectaient pas et n’avaient pas envie de gagner ensemble. Je le dis avec d’autant plus de lucidité que j’en faisais partie. J’ai donc ma part de responsabilité dans cette organisation. Quand vous mettez en place des structures artificielles, vous ne résistez pas aux chocs politiques, qu’il s’agisse des élections ou du jugement de la population qui n’est pas dupe.

Antoine Yanni : Et quelles structures préconisez-vous ?

Renaud Muselier : Ce que je propose de mettre en place dans mon programme, ce n’est pas une structure mais un dispositif, un lieu de débat qui s’appelle le groupe France. Ce groupe comprendra des gens qui s’estiment, qui se respectent et qui veulent gagner ensemble, qu’ils viennent de l’UDF, de DL, du RPR ou du RPF. Ou nous sommes à droite et nous avons envie de gagner ensemble, sans pour autant se diluer, fusionner, mais en affichant très clairement nos différences ; ou nous continuons à fabriquer des programmes de gouvernement avec des gens qui n’ont pas envie de les appliquer.

Antoine Yanni : Pourquoi vous être présentés à la tête du RPR ?

Renaud Muselier : Parce que je demandais le respect de la base, le respect de la province. Je demandais la liberté pour nos militants qui sont fidèles, qui travaillent et qui peuvent pour la première fois s’exprimer dans le secret de l’isoloir. Je n’ai jamais voulu créer de comité de soutien : je laisse la liberté aux gens, je laisse le débat s’engager. C’est vrai que je l’ai un peu forcé en mettant un coup de pied dans la fourmilière, et pour cela, j’ai beaucoup été critiqué au départ.

Antoine Yanni : Etes-vous favorable à une main tendue au RPF, dont le président ne ménage pas ses critiques à l’égard de Jacques Chirac ?

Renaud Muselier : Tout à fait. J’ai travaillé avec Philippe Seguin et Charles Pasqua. J’estime que ce dernier est de ma famille politique. Pour moi, il est à droite. Quant à ses critiques, il commence à les tempérer. De toute façon, je suis intimement convaincu que nous aurons deux candidats à la prochaine présidentielle, à savoir Jacques Chirac et Lionel Jospin. Et à droite, seul Jacques Chirac peut battre Lionel Jospin. Donc, quelles que soient les critiques que Charles Pasqua peut émettre à l’encontre du chef de l’État, il ne pourra échapper à la question suivante : préfère-t-il Lionel Jospin ou Jacques Chirac ? Je suis sûr qu’il préfèrera quelqu’un de son camp. Dans tous les cas de figure.

Antoine Yanni : La victoire, oui, mais pour quoi faire ?

Renaud Muselier : Premièrement, je suis par éducation un républicain. Mon grand-père a donné la croix de Lorraine à la France libre et mon père a été déporté à Dachau. J’aime mon pays, j’aime le drapeau, j’aime la démocratie, j’aime la liberté et je suis respectueux des autres. Tout cela engage beaucoup de choses. Deuxièmement, je suis médecin : je sais donc le poids de la solidarité dans le cadre de la maladie. La solidarité est quelque chose d’essentiel dans notre société. Troisièmement, je suis un homme de droite, par pragmatisme. Tout cela va du SAMU social à la tolérance zéro.

Antoine Yanni : Vous prônez le modèle new-yorkais en matière de politique judiciaire ?

Renaud Muselier : Pas de la même manière. La tolérance zéro signifie que le petit délit peut être sanctionné tout de suite. Lorsque vous prenez le bus sans payer, il devrait y avoir la possibilité pour la police de faire respecter tout de suite la loi. Ça passe par le respect des valeurs républicaines. Je ne suis pas pour le respect de l’incivilité, mais pour celui de la citoyenneté.

Antoine Yanni :  Quelle est votre définition du gaullisme ?

Renaud Muselier : Le gaullisme est très difficile à définir. C’est très simple pour ceux qui ont connu la guerre : eux ont compris que c’était la liberté et le rassemblement de forces très différentes contre l’oppression. C’est très simple aussi pour ceux qui sont issus de cette génération. Ils ont grandi dans cette culture. Par contre, c’est très compliqué pour un jeune de vingt ans. Ça lui paraît très loin et il n’arrive pas à imaginer qu’on ne puisse pas s’exprimer librement dans ce pays comme cela a été le cas pendant la guerre. Il faut donc réinventer le gaullisme du troisième millénaire pour ces jeunes générations. Nous devons repositionner très clairement les valeurs de la République, les valeurs de la démocratie, les valeurs de la liberté, le sens de l’engagement personnel, la capacité de chacun à construire sa propre force pour ne pas subir une société, mais la fabriquer. Pour moi, c’est ça le gaullisme du troisième millénaire.