Interview de M. Alain Bocquet, président du groupe communiste à l'Assemblée nationale, à RMC le 13 octobre 1999, sur la préparation de la manifestation pour l'emploi et contre les licenciements du 16 octobre 1999 et les relations entre le PCF et la CGT ainsi qu'avec l'extrème gauche.

Prononcé le

Intervenant(s) : 

Média : Emission Forum RMC FR3 - RMC

Texte intégral

Philippe Lapousterle : Cet après-midi, le Parti communiste votera donc le Pacs ?

Alain Bocquet : Bien entendu. Nous allons voter cette loi qui correspond à une avancée, à l'évolution des mœurs, à une demande forte de la part de toutes ces personnes qui vivent ensemble et qui ont droit à une couverture juridique, bien entendu.

Philippe Lapousterle : Parlons de cette manifestation, que vous espérez importante et que le Parti communiste organise samedi prochain, une manifestation pour l'emploi et contre le chômage. On a l'impression que vous avez inventé le communisme jésuite à la CGT et au Parti communiste. M Thibault refuse d'associer son organisation, la CGT, à la manifestation, mais il participe à titre personnel et en temps que communiste. N’est-ce pas un peu compliqué ?

Alain Bocquet : Pas du tout. C'est un acquis important que l'indépendance du mouvement syndical. Que la CGT décide en toute indépendance de ne pas participer à l'organisation de cette manifestation me paraît une chose tout à fait normale. D'ailleurs, nous avons milité pendant des années pour qu'il y ait cette différence de rôles et d'actions des uns et des autres. Cela étant dit, les adhérents des syndicats, quels qu'ils soient d'ailleurs et pas seulement ceux de la CGT seront là. Il n'y aura pas que des membres de la CGT, mais tout autant des citoyens, des femmes et des hommes qui ont une opinion sur les questions de l'emploi, de la politique à mener dans le pays, et donc ils y ont leur place. A ce titre notre ami Thibault participe à cette manifestation et je m'en félicite.

Philippe Lapousterle : Cela n'aurait pas été mieux qu'il le dise tout de suite au lieu d'attendre 48 heures, ou trois jours, entre le refus de la CGT et l'annonce de sa participation personnelle ?

Alain Bocquet : Non. Il faudrait lui poser la question. Il a une responsabilité à la tête d'une grande organisation syndicale qui est la CGT, son comité exécutif a pris ses responsabilités et c'est bien naturel. Mais il a le droit comme tout le monde d'avoir des opinions politiques, une sensibilité, son engagement personnel en somme.

Philippe Lapousterle : Pensez-vous qu'il ait été poussé par une partie de ses syndicalistes pour participer ?

Alain Bocquet : Il faut lui poser la question. Je ne peux pas répondre à sa place.

Philippe Lapousterle : Les ministres communistes ont-ils eu l'autorisation de M. Jospin pour participer à la manifestation ?

Alain Bocquet : J'ai cru comprendre qu'ils ne participaient pas à la manifestation. Par contre, ils apportent leur soutien. Ils l'ont déclaré. Une déclaration commune d'ailleurs, de trois ministres communistes J.-C. Gayssot, M. G. Buffet et M. Demessine a été publiée. Maintenant, c'est vrai qu'il y a un devoir de réserve pour ceux qui sont au Gouvernement qui doit être observé au sujet de cette participation.

Philippe Lapousterle : N’êtes-vous pas un peu déçu au parti de tous ces manquements ?

Alain Bocquet : Je ne suis pas déçu, sachant que samedi, il y aura une très très grande manifestation à Paris. De très nombreux militants vont venir.

Philippe Lapousterle : Vous avez un chiffre qui, pour vous, signifierait un succès ?

Alain Bocquet : Je n'ai pas de chiffre. Ce que je peux dire, c'est que ce sera une très forte manifestation. Des gens viendront de partout en France, par bus, par trains, l’Île-de-France se mobilise, une vingtaine d'organisations et d'associations se mobilisent. Je crois que ce sera une manifestation qui va compter.

Philippe Lapousterle : Vous croyez qu'il y aura des embauches à la suite de cette manifestation, franchement ?

Alain Bocquet : La manifestation du Medef n'avait pas pour but de créer des emplois, si j'ai bien compris, et on ne va pas laisser la rue au Medef, aux patrons. Le Gouvernement, entre autres, a besoin d'un mouvement populaire pour aller de l'avant. Il ne faut pas craindre ce mouvement. Il faut au contraire s'appuyer sur lui, le susciter. D'ailleurs, jamais dans notre pays il n'y a eu d'avancée sociale importante sans une mobilisation de notre peuple. C'est aussi dans cet esprit que nous organisons cette manifestation.

Philippe Lapousterle : Après tout ce que vous avez dit pendant la campagne des européennes sur Lutte ouvrière et sur la Ligue communiste révolutionnaire de M. Krivine, n'est-ce pas un peu embêtant de les voir avec vous dans ce cortège ?

Alain Bocquet : Pas du tout. Ce sont des organisations qui ont leur spécificité, leur ligne politique. Nous ne partageons pas toujours - c'est le moins qu'on puisse dire - l'analyse des uns et des autres. Cela dit, ce sont des forces de gauche et les gens qui les constituent sont eux-mêmes de gauche. Il n'y donc aucune raison pour que, dans le respect de nos différences, chacun restant soi-même, on ne s'unisse pas pour aller défendre l'emploi.

Philippe Lapousterle : En tant que parlementaire et responsable du groupe communiste, quel est votre sentiment quand vous voyez que le Parti socialiste refuse de participer - je ne parle que du parti ?

Alain Bocquet : Je le regrette beaucoup. Pour qu'il n'y ait pas de confusion entre, d'une part l’État et d'autre part les partis politiques, nous sommes un parti politique, qui participant au Gouvernement et ayant part dans les responsabilités d’État, en tant que parti politique donc, garde un rôle de stimulateur de la conscience populaire. Il faut être conséquent et c'est ce que nous faisons. Je crains que le Parti socialiste s'amalgame un peu trop à l’État, de ce point de vue. Il n'y a pourtant pas de raison pour que l'on ne puisse pas, quand on est un parti de gauche, participer au développement d'un mouvement populaire, s'agissant de défendre l'emploi et d’affronter cette domination forte des marchés financiers, avec toutes les conséquences, que l'on sait - on l'a notamment vu pour Michelin.

Philippe Lapousterle : Qu'avez-vous pensé quand vous avez lu dans le livre de M. Cambadélis, qui est quand même numéro deux du Parti socialiste, que le Parti communiste n'a plus de rôle historique ?

Alain Bocquet : On peut rêver. Même si nous vivons une période de mutation, qui s'impose, compte tenu de l'évolution de la société, de l'histoire de ce siècle qui s'achève, et notamment de tous les enseignements à tirer de ce qu'a été l'application du communisme ici ou là, tant qu'il y aura des injustices, tant que l'argent sera le roi, tant qu'il y aura chez les humains une quête de bonheur, il faudra une organisation politique révolutionnaire qui apporte son concours à cet enjeu qu'est le dépassement du capitalisme. En effet, la question est aujourd'hui de dépasser le capitalisme, non de l'accompagner et de s'y accommoder. Sur le fond, notre ami Cambadélis gomme un peu cette question qui est quand même déterminante, et qui rend l'existence des communistes nécessaires.

Philippe Lapousterle : Sur les 35 heures, vous redites encore ce matin qu’en l'état actuel, vous ne pouvez pas voter la deuxième loi Aubry. C'est encore votre position ?

Alain Bocquet : Ce matin, je ne peux pas encore apporter mon vote pour faire passer cette loi. Mais nous ne sommes qu'à mi-parcours du débat parlementaire, deux articles ont été discutés.

Philippe Lapousterle : Mais qu'est-ce qu'il vous faut pour que vous puissiez voter cette loi ?

Alain Bocquet : La question essentielle serait de créer les conditions pour qu'un apport de fonds publics conditionne la création d'emplois, ce qui serait une sorte de conséquence normale. Or dans cette loi, cela a été retiré - cette condition était pourtant présente dans la première loi. Sur ce point-là, nous ne sommes pas d'accord avec M. Aubry. Ceci dit, j'ai cru comprendre que depuis quelques heures on commence à discuter. J'ai bien l'impression que dans la semaine qui vient, des choses pourraient se débloquer. La manifestation de samedi contribue aussi à faire bouger les choses.

Philippe Lapousterle : L. Jospin a dit, l'autre jour devant des amis socialistes, que le Parti communiste ne pourrait pas se permettre de voter contre la grande loi sociale de cette législature.

Alain Bocquet : Vous aurez la réponse mardi prochain puisque le débat n'est pas terminé.

Philippe Lapousterle : Mais est-ce concevable que le Parti communiste ne vote pas cette grande loi sociale ?

Alain Bocquet : Il faut que ce soit alors une grande loi sociale, et non pas une loi qui laisse la porte ouverte à la flexibilité, à l'annualisation du temps de travail, à une pression sur les salaires comme le souhaite le Medef. Or, actuellement, il y a quelques verrous à mettre.

Philippe Lapousterle : Mais on peut s'abstenir sans voter contre ?

Alain Bocquet : C'est une décision que nous prendrons mardi prochain. On n'en est qu'à la mi-parcours.

Philippe Lapousterle : C'est donc imaginable que le Parti communiste vote contre ?

Alain Bocquet : On a déjà voté contre certains textes depuis deux ans et demi que nous sommes dans la majorité. On a beaucoup voté pour, on s'est aussi abstenu, mais on a voté aussi contre. Nous sommes libres et autonomes.