Interview de M. François Mitterrand, candidat du PS à l'élection présidentielle de 1981, dans le cadre de la campagne officielle à la télévision, sur le calendrier en cas de victoire et les mesures immédiates, le 6 mai 1981

Intervenant(s) :

Circonstance : Campagne officielle de l'élection présidentielle de 1981 du 4 au 8 mai 1981, deuxième tour

Prononcé le

Texte intégral

 

François Mitterrand : C’est au colonel Passy que j’ai demandé, aujourd’hui, de venir parler avec moi, avec nous. Le colonel Passy, beaucoup d’entre vous le connaissent, soit qu’ils aient vécu cette époque, c’est-à-dire celle de la Résistance française, soit qu’ils aient tout simplement lu les livres d’histoire dans lesquels ce nom figure. Le colonel Passy était le chef des services de renseignements et d’action des Forces françaises libres, il était directement sous les ordres du général de Gaulle dont il a été l’un des principaux collaborateurs. C’est un des grands noms de la Résistance. Jeune officier de l’armée française, il est parti pour Londres dès le 18 juin 1940, c’est-à-dire que, avant même d’avoir entendu l’appel du général de Gaulle, il était là volontaire, et il a continué de l’être pendant toute la guerre puisque c’est lui qui a dirigé l’action des parachutages, les armes, les liaisons de toutes sortes, aux préparations du débarquement, de la résistance, bref ! J’étais très heureux de pouvoir vous présenter aujourd’hui, vraiment très heureux, le colonel Passy car je l’ai connu moi-même à Londres en 1943. Et son témoignage aujourd’hui est pour moi fort important. D’autre part, Christine Cottin, journaliste à l’Unité, hebdomadaire du Parti socialiste, a bien voulu, une fois de plus, animer ce débat et je pense qu’il lui appartient maintenant d’intervenir.

Christine Cottin : L’important de cette rencontre, c’est bien sûr la présence ici du colonel Passy, mais j’ai deux ou trois points d’actualité sur lesquels j’aimerais revenir. François Mitterrand, vous l’avez toujours dit : il y a la présidence de la République, vous dissolvez l’Assemblée nationale pour avoir une autre majorité. Ma première question est donc quand auront lieu ces élections législatives ?

François Mitterrand : Ces élections législatives, elles auront lieu avant l’été, c’est-à-dire dans le courant du mois de juin, avant le 1er juillet en tout cas. J’ai là le texte de la Constitution. Article 12 : « le président de la République peut, après consultation du Premier ministre et des présidents des assemblées, prononcer la dissolution de l’Assemblée nationale. Les élections générales ont lieu 20 jours au moins et 40 jours au plus tard après la dissolution ». Je prendrai mes fonctions, si je suis élu, à partir du 24 ou 25 mai, ce qui veut dire que j’ai parfaitement le temps de mettre en place les institutions, élections législatives, réunion de la nouvelle Assemblée dans le délai que je viens d’indiquer. On pourrait dire un mois… un mois, c’est long… Cela a été dit, mais qu’est-ce que c’est que ce mois-là, qui sera au demeurant fort bien employé par le gouvernement, auprès du temps perdu depuis 7 ans ?

Christine Cottin : Quelles mesures votre gouvernement pourra-t-il prendre immédiatement ?

François Mitterrand : Je ne vais pas vous donner la liste. Ce gouvernement, ce sera le gouvernement de la République qui aura tous les pouvoirs, que reconnaît le gouvernement de la République, la Constitution, c’est ce qu’on appelle le pouvoir réglementaire. Il pourra agir sur le plan du SMIC, après consultation des organisations syndicales, des départements sociaux, les allocations familiales, l’augmentation, l’allocation logement, le minimum vieillesse, que sais-je encore… ainsi que bon nombre de décisions économiques d’importance. C’est tout simplement la Constitution que je compte appliquer, la loi.

Christine Cottin : Il y a deux problèmes ponctuels sur lesquels il me semble qu’on pourrait revenir. C’est les nationalisations : il paraît que vous voulez nationaliser 50 % de l’économie française ?

François Mitterrand : Non, tout cela n’existe pas. J’ai dit nationaliser les banques, ce qui reste des banques, car les grandes banques sont déjà nationalisées depuis 1945. Et je tiens à préciser que je ne veux pas nationaliser les banques mutuelles. C’est un article fondamental de mon programme : les banques mutuelles continueront d’exercer leurs activités tout à fait normalement. Les nationalisations industrielles seront au nombre de près de onze, les monopoles dans des secteurs clé de l’économie. Je veux dire en somme, la concurrence a été détruite et des familles, personnes, des petits groupes de personnes sont les maîtres du terrain. Ce n’est pas raisonnable. En réalité, aujourd’hui les nationalisations représentent 12 % de la production. Elles représenteront après les mesures que je prendrai 17 %. Tout ce que je veux dire sur ce point : l’immense majorité des entreprises sera privée et le secteur public aura précisément pour mission de veiller à ce que se développent dans le secteur privé toutes les initiatives possibles et en particulier les petites et moyennes entreprises.

Christine Cottin : Vous avez annoncé une réforme des droits de succession et beaucoup de Français ont l’impression que vous voulez vous attaquer à leur patrimoine. Est-ce que vous pouvez…

François Mitterrand : Comment est-ce que je m’y attaquerai ? Il s’agit d’une proposition claire et précise. Je veux alléger l’impôt sur les petites successions par le doublement de tous les abattements à la base. Je ne m’attaque pas au patrimoine ; je le soulage. Mais bien entendu, comme il faut qu’il y ait l’équilibre des finances publiques, j’augmenterai, je demanderai en somme que l’on augmente l’impôt sur les très grandes successions. Je rétablis en somme, je répartis mieux la richesse de la France. Mais cela se passe au-delà de trois millions de francs, ce qui fait trois cent millions de centimes, et dans les conditions que j’ai dites, c’est-à-dire compte non tenu de l’outil de travail, en particulier le sol pour les agriculteurs.

Christine Cottin : Colonel Passy, François Mitterrand l’a rappelé : vous êtes une grande figure de la Résistance. Vous êtes un gaulliste de la première heure. Vous êtes compagnon de la Libération. Est-ce qu’il n’est pas contradictoire de vous trouver ici aux côtés de François Mitterrand ?

Colonel Passy : Ce ne peut pas être contradictoire, car je me rappelle que la première formation politique qui s’est recréée clandestinement en France en 1940 a été le Comité d’action socialiste sous l’impulsion de Daniel Mayer et de Gaston Defferre, et qu’elle n’a pas cessé dès ce moment de nous apporter le maximum de son concours. Donc, je ne vois pas pourquoi, le Parti socialiste n’aurait pas, je ne pourrais pas en tant que gaulliste adhérer aux thèses du Parti socialiste. Deuxièmement, après le Parti socialiste, les communistes ont rejoint et ce n’est que plus tard que la bourgeoisie elle-même, après 42, a rejoint. Donc je suis tout à fait libre de penser, et normal que, parmi tous les camarades que nous avons eus en 40, on puisse aujourd’hui recréer cet état d’esprit que nous avons connu lors des combats de la Résistance et de la Libération.

Christine Cottin : Mais, aujourd’hui, vous êtes en présence de deux candidats à la présidence de la République et vous avez fait un choix très clair en faveur de François Mitterrand. Pourquoi ?

Colonel Passy : J’ai fait un choix très clair parce que j’ai bien écouté, sans appartenir moi-même à aucune formation politique – je n’ai jamais appartenu à aucune –, j’ai écouté et je me suis aperçu que Monsieur Giscard d’Estaing, depuis son septennat, n’a pas cessé soit de se tromper, soit de nous tromper. Et il suffit de regarder ses déclarations, elles font foi. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi j’aurai plus de raisons de croire aujourd’hui en lui alors qu’il a démontré qu’il se trompait. Par contre, ayant fait la connaissance de François Mitterrand à Londres comme il nous l’a déclaré tout à l’heure, il nous l’a expliqué tout à l’heure, j’ai pu apprécier ses qualités de courage, ses qualités de volonté et le souci qu’il a toujours manifesté pour la défense des libertés. Et c’est pour cela, si vous voulez, que je considère aujourd’hui, la France ayant un impérieux besoin de changer, un impérieux besoin d’avoir quelque chose de neuf. J’apporte ma confiance la plus totale à François Mitterrand, et je suis, j’espère que la plupart des Français pourront se rassembler derrière lui, pour qu’il nous amène enfin quelque chose de nouveau et de revigorant.

François Mitterrand : À quoi est-ce que nous avons travaillé, permettez-moi d’intervenir, à quoi est-ce que nous avons travaillé dans ces moments que nous venons d’évoquer ? 1943, ce sont des souvenirs qui paraîtront bien anciens à certain nombre de ceux qui nous écoutent et qui sont des jeunes gens, mais tout de même, cela fait partie de notre histoire. On a travaillé à reconquérir l’indépendance de la France, à reconstruire toutes les données de sa grandeur. Et à cette époque, les divisions politiques d’aujourd’hui existaient déjà, mais au moins on avait ce point commun. On avait ce point commun : on était décidé à se battre, et ce n’était pas toujours très facile, c’était même souvent très difficile. C’est-à-dire qu’on se battait contre vents et marées. De ce point de vue, on peut dire que lorsqu’on était aux côtés du général de Gaulle, à l’époque, on était quand même bien un peu de (inaudible), ce qui était mon cas, dans les combats de la paix civile, de ne pas être d’accord avec un certain nombre de ses positions. Je veux dire que j’ai toujours, à cette époque-là, combattu face, mais je n’oublie jamais que, aux moments difficiles de la guerre, nous étions dans le même camp. C’est pourquoi votre témoignage, cher colonel Passy, est pour moi très précieux. Je dois dire : il est très précieux parce qu’il représente toute une partie de notre histoire. Et je voudrais, aujourd’hui, demain élu président de la République, m’engager dans une tâche du même ordre, disons comparable, toute chose étant égale, il s’agit de la paix, mais nous sommes en crise. Nous avons rassemblé en 1940 les volontaires de la renaissance nationale, il convient de les rassembler au mois de mai 1981, les volontaires du redressement de la renaissance nationale. Je les appelle encore ce soir, à venir à moi.