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Cécile Cornudet : Après la sévère déconfiture des dernières élections prud’homales, la CFE-CGC est dans les starting-blocks pour une profonde révolution interne. Dans sa première interview depuis le scrutin, Marc Vilbenoît, président de la centrale, fait son mea culpa et annonce les grandes lignes du plan de redressement qu’il a mis sur pied. Nouveau nom pour l’organisation, nouvelles structures, nouveau credo, abandon de l’image strictement catégorielle : « Tout est sur la table et appelé à être bousculé », affirme-t-il en lançant un grand débat qui va aboutir, en septembre-octobre prochain à la tenue d’un congrès extraordinaire.
Cécile Cornudet : Cela a été le résultat majeur des élections prud’homales de décembre dernier : la CFE-CGC s’est fait dépasser par la CFDT dans le collège encadrement. Comment avez-vous réagi ?
Marc Vilbenoît : « Nous avons reçu un coup, c’est vrai. Un choc. Puis nous avons aussitôt décidé de réagir. Et d’aller vite. Nous nous sommes dit qu’il fallait profiter de ce revers, le positiver, pour créer le sursaut nécessaire. »
Cécile Cornudet : Avez-vous pensé démissionner ?
Marc Vilbenoît : « Je me suis interrogé. J’ai interrogé le bureau de la confédération. Nous avons multiplié les réunions, de la base au sommet en passant par les régions, dès le lendemain des élections pour tenter de comprendre. Et puis nous sommes arrivés à la conclusion que la fuite ne résoudrait rien et que le changement d’attitude et d’image que nous avions essayé de porter depuis deux ans n’était pas en cause. Non : le problème est plutôt que ce changement est arrivé trop tard. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’accélérer notre transformation. Notre comité confédéral national a fait la synthèse de ces débats vendredi dernier et a validé ce diagnostic à la quasi-unanimité. La confédération est déterminée à regarder les choses en face, à ne pas se réfugier derrière de faux problèmes en cherchant des boucs émissaires. Notre réponse ne sera donc pas dans la fuite mais dans la réaction. En revanche, si au bout du processus que je veux engager, l’organisation se montrait trop frileuse et refusait finalement de se remettre en cause, alors là oui, je reconsidérerais la question. »
Cécile Cornudet : Quel est ce processus ?
Marc Vilbenoît : « Nous avons engagé une démarche stratégique de redressement, comme le font les entreprises. Plusieurs groupes de travail sont mis sur pied, composés essentiellement d’adhérents de la base : des actifs et des jeunes, ceux qui incarnent l’avenir de la confédération. Chaque groupe, d’une dizaine de personne, réfléchira autour d’un thème : le champ de recrutement, les services aux adhérents, le corps de doctrine et l’image, les différents types d’adhésion à la CFE-CGC… Un autre groupe composé d’experts et de sociologues, réfléchira en parallèle. Tous ces groupes travailleront jusqu’en juin pour élaborer un nouveau projet pour notre centrale. Vers juin, nous publierons ce projet et le diffuserons largement dans toute l’organisation. À partir de là, un débat s’engagera à tous les échelons, qui se conclura fin septembre ou début octobre, par un congrès extraordinaire. Tour, réellement tout, est mis sur la table et appelé à être bousculé : les structures, le mode d’expression, nous référents, voire le nom même de la CFE-CGC. »
Cécile Cornudet : Quel nom envisagez-vous ?
Marc Vilbenoît : « Nous n’avons pas encore trouvé le terme adéquat. Cela fera partie du débat. »
Cécile Cornudet : Et la ligne politique ? Vous ne pensez pas que la radicalisation de votre discours ces derniers mois a désarçonné un électorat qui s’est alors tourné vers une CFDT plus modérée ?
Marc Vilbenoît : « Non : toutes les études et analyses que nous avons faites montrent que cette ligne a été très bien reçue. Notre vrai problème, c’est un problème d’image générale dans l’opinion, qui nous empêche de nous attaquer aux secteurs faiblement syndicalisés : les PME, les services, les nouveaux emplois. Nous avons une autre difficulté : l’image très « cadres » que nous donnons aux jeunes et aux techniciens. »
Cécile Cornudet : Est-ce à dire que vous allez abandonner votre spécificité cadre ?
Marc Vilbenoît : « Nous devons quitter notre image trop strictement catégorielle : nous voulons nous inscrire totalement dans le monde salarial. Élaborer un projet d’organisation de la société qui s’inscrive davantage dans la solidarité. Nous ne voulons pas d’une société duale avec, d’un côté, les chômeurs et les exclus, de l’autre les salariés de moins en moins nombreux partagés entre encadrement et agents de production. Je crois que les responsables politiques, économiques et syndicaux n’ont pas encore bien pris la mesure de la crise du chômage de longue durée et des banlieues. L’image parfois rétrograde, voire désuète, qui nous est accolée est très liée, je crois, à des concepts aujourd’hui dépassés.
Mais quitter notre image catégorielle ne signifie pas pour autant quitter toute notre spécificité. Si la notion de cadre et même d’encadrement est trop restreinte, nous voulons continuer à défendre les valeurs de compétence et de responsabilité. »
Cécile Cornudet : N’est-ce pas contradictoire avec votre volonté de vous « inscrire dans le monde salarial » ?
Marc Vilbenoît : « Non, il y aura les deux niveaux : la définition d’un projet de société, mais aussi la défense de ces hommes et de ces femmes qui ont un rôle de responsabilité dans la production. Pour eux, nous allons segmenter notre offre syndicale. Aux jeunes diplômés, aux techniciens sans commandement, aux formes nouvelles du travail individuel, à tous, nous apporterons des réponses adaptées. »
Cécile Cornudet : Sur l’échiquier syndical, où comptez-vous vous situer ?
Marc Vilbenoît : « Entre le bloc contestataire et une CFDT que nous considérons tentée par un accompagnement excessif et une volonté impérialiste affirmée, il y a un juste milieu qu’il faut tracer. Je trouve qu’on accepte trop facilement le discours fatalisme sur la mondialisation et l’Europe. Entre les syndicats qui justifient les licenciements au nom de la loi du marché et ceux qui se contentent de dire « le patron doit payer », il y a une voix médiane à faire entendre. »
Cécile Cornudet : Pour être mi-réformiste, mi-contestataire, encore faut-il que la CGC ait une capacité à mobiliser.
Marc Vilbenoît : « Nous y travaillons. D’ailleurs, les élections prud’homales ne sont pas tout et chaque jour nous gagnons des élections et nous sommes présents dans des accords ou des conflits. »
Cécile Cornudet : Vous critiquez la CFDT mais vous avez longtemps eu l’image d’un syndicalisme d’accompagnement.
Marc Vilbenoît : « C’était lié à la proximité supposée entre encadrement et direction. Sur ce point, tout a changé dans les années 90. On a continué à demander aux cadres efforts et désintéressement, à freiner les salaires, à diminuer les emplois et à accroître la charge de travail. Dans le même temps, les entreprises accroissaient leur productivité et annonçaient des résultats flatteurs à l’extérieur. Le divorce est consommé. Le niveau de ras-le-bol est tel que la réduction du temps de travail, cette fois, n’épargnera pas l’encadrement. Les entreprises savent qu’elles ne pourront pas l’éluder et qu’il faudra, dans la négociation, chercher un moyen de les associer à ce vaste mouvement. »
Cécile Cornudet : Il y a une organisation qui se place elle aussi sur ce créneau du juste milieu, c’est l’Unsa. Des bruits ont couru sur une éventuel rapprochement entre eux et vous.
Marc Vilbenoît : « Le problème ne se pose pas en termes de fusion. Il est clair que nous ne serons pas l’Ugict (1) de l’Unsa. Et d’un rapprochement d’égal à égal, nous en sommes loin. Pour autant, nous travaillons et réfléchissons avec eux et, je le souhaite demain avec la CFTC, aux voies d’un syndicalisme contractuel nouvelle manière, propre à intéresser les 90 % de salariés qui n’adhèrent à aucune organisation. »
(1) L’Ugict est la fédération des cadres de la CGT.