Texte intégral
L’importance du dialogue euro-méditerranéen à l’heure de l’élargissement.
La France est un pays méditerranéen. Son histoire, comme sa géographie, sa culture comme sa population, ses courants d’échanges en témoignent depuis le plus profond de son histoire.
La France est aussi un pays européen qui a toujours été également tourné vers l’ensemble de notre continent. Cette identité, à mes yeux, unique en Europe, lui confère un rôle et des devoirs particuliers. Forte de cette double appartenance que rien n’oppose bien au contraire, sa relation actuelle au monde méditerranéen part d’un constant simple :
– au cours de ces dernières décennies, les disparités entre les deux rives de notre mer se sont accrues. Dans cette région, comme ailleurs, les disparités économiques et démographiques, souvent sources de tensions, s’ajoutent à des conflits politiques profonds, et risquent de créer des fractures irréparables.
– l’élargissement programmé de l’Union européenne est une évolution voulue et soutenue par la France. Mais elle fera glisser le centre de gravité de l’Europe vers le Nord et l’Est.
Alors même que l’Europe tend à s’affirmer sur la scène mondiale, notamment à travers la réalisation de l’Union économique et monétaire, il serait singulier qu’elle ne consacre pas une attention particulière à son environnement immédiat et familier, qu’elles se détourne de cet ensemble qui fonde son identité. Aussi la France s’est-elle efforcée de trouver les voies d’un dialogue renouvelé et approfondi au sein de la Méditerranée.
Elle a plaidé, avec d’autres, et notamment avec ses amis marocains, pour que s’établisse un partenariat euro-méditerranéen durable, dont les enjeux sont la paix, la sécurité et le développement pour tous les peuples de la région. C’est une tâche historique qui n’en est qu’à ses débuts. Rien n’est donné par avance. Construire ce nouvel espace, ou plutôt l’établir sur des bases neuves, exige une volonté politique maintenue et la mobilisation de tous. J’attache pour ma part une importance capitale, à l’heure des élargissements, au partenariat euro-méditerranéen.
La Conférence de Barcelone a lancé un processus fondateur, confirmé à Malte, le printemps dernier, qui permet à l’Union européenne et aux pays de la rive sud de la Méditerranée de renouveler profondément leur dialogue. L’ensemble des partenaires a pris conscience d’une responsabilité partagée pour surmonter les disparités et les déséquilibres qui menacent la stabilité de la région. L’Union européenne a ainsi décidé de concourir collectivement et massivement à la solution aux problèmes de développement de la région, du Maghreb au Proche-Orient. Cette démarche a suscité de grands espoirs, au nord comme au sud de la Méditerranée. J’ai la conviction que, pour une fois, Européens et Méditerranéens, ont choisi une approche ambitieuse, un projet cohérent et les moyens nécessaires à sa mise en œuvre.
L’originalité du Processus de Barcelone tient à sa méthode. A la différence des initiatives antérieures, pour la première fois se sont réunis les 27 partenaires du Nord et du Sud, de l’Europe et de la Méditerranée. A la différence des coopérations bilatérales antérieures, la préoccupation dominante est régionale. Cette approche globale se décline également dans le contenu du partenariat mais aussi dans l’interdépendance entre le partenariat économique et les autres volets, politique, culturel et humain de la « Déclaration de Barcelone ».
Le contenu du partenariat renouvelle la problématique du développement des rives de la Méditerranée : outres ses aspects politiques, les 27 partenaires se sont donné un objectif à la fois ambitieux et exigeant qui est la création, à l’horizon 2010, d’un espace économique euro-méditerranéen de libre-échange. L’ouverture des économies du Sud doit favoriser la croissance des échanges avec les pays du Nord, mais aussi entre les pays du Sud eux-mêmes. À cet effet, il faut accompagner la modernisation de leurs appareils productifs et encourager une véritable coopération régionale entre les pays du Sud, appuyée sur la réalisation d’infrastructures transfrontalières pour les transports, l’énergie et les télécommunications. Les instruments mis en place tendent donc à se compléter et à se renforcer mutuellement.
C’est dire l’ambition de l’Europe en Méditerranée. L’augmentation substantielle mais aussi la diversification de l’aide, l’ouverture progressive et maîtrisée aux échanges internationaux constituent autant d’outils qui devraient encourager un développement durable du Sud de la Méditerranée. Je ne suis pas persuadé que ce cadre suffira, mais je pense en tout cas qu’il en est la condition nécessaire.
Bien des difficultés demeurent en effet au Sud, au premier rang desquelles la stagnation voire le fléchissement du taux d’investissement privé mais aussi le poids de la dette qui s’est alourdi au cours des quinze dernières années et obère le potentiel de croissance de nombre de ces pays. En raison de la nature des problèmes il faut promouvoir une action massive, durable et structurelle. L’enveloppe MEDA et les prêts de la BEI qui l’accompagnent, dont les moyens financiers, je le rappelle, ont été fortement augmentés par le Conseil européen de Cannes, clôturant la présidence française, sont passés de 1,3 milliard d’écus sur la période 1992-1995 à 4,6 milliards pour la période 1996-1999. Ils sont prioritairement destinés à appuyer et favoriser les réformes de structures. En témoignent la mise à niveau des entreprises et du tissu industriel locale en Tunisie, ou l’appui au développement rural au Maroc, ou encore la modernisation du dispositif juridique économique et commercial en Égypte. La conférence ministérielle sur la gestion locale de l’eau, organisée par la France à Marseille en novembre dernier, participe de cette même approche.
La politique de l’Union devra être poursuivie, approfondie, diversifiée et, j’insiste sur ce point, périodiquement réévaluée pour tenir compte des situations nationales. D’ailleurs si la nouvelle démarche de l’Union s’inscrit dans un cadre multilatéral, elle n’écarte pas, bien au contraire, les initiatives bilatérales, ni entre l’Union et les pays concernés, ni entre les Etats-membres et ceux du sud de la Méditerranée. Les premières connaissent en ce moment une transformation qualitative. Ainsi, dans le prolongement de Barcelone, des accords d’association de nouvelle génération ont été signés ou sont en cours de négociation avec le Maroc, la Tunisie, et Israël, avec la Jordanie, l’Egypte et le Liban, avec les Territoires palestiniens, l’Algérie et la Syrie. Parallèlement, nous avons, au plan national, amélioré nos instruments d’aide financière et maintenu à un haut niveau notre coopération culturelle, scientifique et technique dont l’enveloppe globale dépasse, pour l’ensemble des pays de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient, 1 milliard de francs.
Ces politiques publiques n’ont de sens que si elles rencontrent et favorisent la dynamique des investissements privés. C’est en effet de la capacité des pays méditerranéens d’attirer les capitaux privés et celle des entreprises françaises et européennes de saisir les opportunités que dépendra en dernier ressort la réussite du décollage économique. Il importe également que les organisations consulaires, les associations et les collectivités locales unissent et coordonnent leurs efforts, leurs ressources, leurs énergies et leur imagination, pour appuyer les entreprises qui sont les acteurs réels du développement.
La globalité du « Processus de Barcelone » confère assurément au cadre euro-méditerranéen une vertu fédératrice, essentielle à sa crédibilité et à son efficacité, qui s’exprime avec une force particulière dans son volet politique. En effet, à Barcelone l’ensemble des partenaires a souscrit des principes communs relatifs à l’État de droit, aux libertés, ainsi qu’aux règles qui doivent présider à leurs relations : non-recours à la force, respect de l’intégrité territoriale, non-prolifération nucléaire, règlement pacifique des différends. Cette avancée, sur le plan des principes, doit permettre de traduire dans les faits, d’autant qu’elle doit s’appuyer sur un dialogue politique approfondi, la constitution d’un espace de paix et de stabilité. C’est la raison pour laquelle la France a souhaité que cette approche se concrétise par un « Pacte pour la Méditerranée ».
Mais en débit des ressemblances, notamment celle d’être des riverains de la Méditerranée, des différences fortes existent entre les douze partenaires, qui appartiennent à trois grands sous-ensembles : le Maghreb, auquel nous unissent tant de liens particuliers, la Turquie, dont la vocation européenne évidente s’incarne aujourd’hui dans une union douanière et qui est intéressée au premier chef par l’élargissement, le Proche-Orient enfin qui continue d’être marqué d’abord par les hésitations du processus de paix, aujourd’hui, gravement menacé. Cette diversité de situation trace les limites du champ des possibles dans l’immédiat. Il en est ainsi du projet de Charte de stabilité euro-méditerranéenne qui, compte tenu de la persistance des tensions au Proche-Orient, n’a pas pu aboutir à court terme. Il ne faut pas perdre de vue cet objectif et persévérer, tout en ajustant nos ambitions de manière réaliste.
La conjoncture politique qui avait permis la naissance de ce nouveau dialogue euro-méditerranéen, en particulier le lancement du processus de paix entre Israël et les États arabes, a évolué entre Barcelone et Malte. C’est un paramètre décisif. La sécurité en Méditerranée passe évidemment par l’accomplissement du processus de paix. Aussi la France revendique-t-elle, pour l’Europe et pour elle-même, un rôle politique que justifie à la fois leurs contributions financières tout autant que leur proximité géographique et historique, leurs affinités culturelles et leurs amitiés avec les pays arabes comme avec Israël.
Il est vrai que la Conférence de Malte s’est tenue dans un contexte politique difficile en raison du blocage du processus de paix au Proche-Orient. Mais elle s’est tenue et a démontré l’attachement des partenaires à poursuivre leurs efforts pour établir progressivement une zone de paix, de stabilité et de prospérité en Méditerranée. Ces difficultés étaient connues à l’avance. Elles ne doivent donc pas être la source de découragement ou de renoncement. D’ailleurs, et j’y vois pour ma part un motif d’espérer et de poursuivre, l’ensemble des pays de la région n’ont cessé de réaffirmer leur volonté de développer la concertation dans tous les domaines y compris celui de la sécurité.
Quelles qu’en soient les contraintes, le renouvellement de la politique méditerranéenne de l’Union était opportun. Dans quelques mois, l’Union européenne lancera les premières négociations visant à son élargissement. Ce sera, pour les Européens, le grand chantier de la fin de ce siècle et du début du siècle prochain. Il va mobiliser les énergies, nécessité une profonde réforme des institutions européennes ainsi qu’une adaptation des politiques communes.
Je ne voudrais pas, pour ma part, que ce processus occulte la dimension du dialogue euro-méditerranéen et ce pour ces deux raisons.
D’abord, le dialogue euro-méditerranéen est en cours et il s’inscrira, comme je l’ai souligné, dans la durée. Le renouvellement des accords de coopération qui lient l’Union depuis la fin des années 70 aux pays du Sud de la Méditerranée est loin d’être achevé, certains étant encore en cours de négociation. Il est par ailleurs beaucoup trop tôt pour évaluer les effets du programme MEDA. Cette évolution traduit, j’y insiste, un rééquilibrage certain par rapport aux actions financées par l’Union à l’Est de l’Europe. Pour sa part, la France fera en sorte que cet effort soit poursuivi dans le futur cadre financier de l’Union.
Ensuite, la Méditerranée est directement concernée par le processus d’élargissement de l’Union. Il y a bien sûr l’île de Chypre avec laquelle les négociations d’adhésion devraient commencer dans les mois qui viennent sur la base des engagements pris par le Conseil européen à l’égard de ce pays.
Il y a aussi la Turquie dont la vocation européenne a été réaffirmée à l’occasion du dernier conseil d’association, et qui est déjà liée à l’Union par un accord original d’union douanière entrée en vigueur l’an dernier.
Enfin, il est clair pour la France que l’élargissement n’est qu’une dimension de la projection de l’Union vers l’avenir. Il y a aujourd’hui un double impératif géopolitique pour l’Union européenne : établir, avec les deux grands espaces régionaux voisins que sont l’Europe de l’Est et la Méditerranée, des relations stables et durables, relations conformes à l’histoire et à la géographie de ces deux régions. Il n’y aura pas de solution simple à ce double défi. Il n’est même pas sûr que l’Union dispose, à l’heure actuelle, de tous les instruments lui permettant de résoudre rapidement les difficultés qui apparaîtront. Des sensibilités diverses demeurent au sein de l’Union et il serait vain de vouloir les ignorer.
En définitive, ce rapide tour d’horizon m’amène à souligner, si besoin était, combien cette politique euro-méditerranéenne est de la responsabilité de l’ensemble de l’Union européenne, et non d’une Europe du Sud, prétendument opposée à celle du Nord.
Quant à la France, inspirée à sa double source, méditerranéenne et continentale, elle continuera à plaider pour une approche équilibrée et déterminée qui répondent aux aspirations des Nations et des peuples proches et amis, à l’Est comme au Sud. Avant d’obéir à ses intérêts, indissociables de ceux de cet ensemble, elle est d’abord fidèle, comme l’a si bien dit Fernand Braudel, à cette mer qui unit, qui est un lien et non une frontière.