Texte intégral
Le Figaro : 19 septembre 1996
Le Figaro : Le groupe UDF avait réclamé avec insistance en 1996 des économies budgétaires. Le budget pour 1997 répond-il à votre attente ?
Gilles de Robien : Le budget pour 1997 nous donne globalement satisfaction. L'appel de l'UDF a été entendu. La baisse de la dépense publique représente une inversion historique, tout comme la réduction des impôts. Ce qui a été très négatif l'an dernier, c'est l'augmentation de la pression fiscale décidée par Bercy, en juin 1995. C'est tout le ferment de l'emploi (entreprises et commerces) qui s'en est trouvé pénalisé. Cette ponction est en partie responsable des difficultés que l'on connaît aujourd'hui. Je félicite le gouvernement d'avoir aujourd'hui inversé la tendance. On peut toujours dire que ce n'est pas suffisant, mais c'est raisonnable et réaliste. Si on allait au-delà dans la baisse des impôts, on augmenterait le déficit budgétaire. La baisse fiscale engagée constitue un renversement de tendance durable, qui va engager les gouvernements à venir.
Le Figaro : Mais cette baisse des impôts n'est-elle pas de la poudre aux yeux avec l'augmentation concomitante de la fiscalité locale et de certaines taxes ?
Gilles de Robien : Le fait d'annoncer tout en même temps atténue la lisibilité de la baisse des impôts. Mais je précise que les hausses d'impôts locaux et les taxes supplémentaires sont bien plus faibles que la baisse de l'impôt sur le revenu. C'est un mauvais procès fait au gouvernement, car il y a « reciblage » de la fiscalité en faveur de ceux qui entreprennent et créent des emplois.
Le Figaro : Certains économistes et hommes politiques prônent la suppression de l'IRPP. Qu'en pensez-vous ?
Gilles de Robien : Ce serait un risque inconsidéré. Car, du jour au lendemain, le déficit budgétaire serait augmenté de 300 milliards de francs. Avec toutes sortes de conséquences : l'effondrement du franc, la hausse des taux d'intérêt et du chômage, l'accroissement de la charge de la dette, voire l'inflation. Ceux qui pensent que les 300 milliards iraient à la consommation ignorent que les trois quarts d'un supplément de pouvoir d'achat vont généralement à l'épargne, et non à la consommation. Que, progressivement, on diminue fortement l'IRPP, et que l'on abaisse sa progressivité au profit d'un impôt plus proportionnel, c'est déjà la voie engagée.
Le Figaro : Dans la majorité, Alain Madelin vante les vertus de la déflation. Qu'en pensez-vous ?
Gilles de Robien : Après trois mois seulement de baisse des prix, nous ne pouvons pas dire que nous sommés en déflation. C'est une argumentation inexacte. En outre, si les prix baissent momentanément, cela peut représenter dans certains cas un supplément de pouvoir d'achat, donc une aide à la relance de la consommation.
Pour une quasi-totalité du groupe UDF, Alain Madelin n'offre pas une politique alternative. La politique menée par Alain Juppé est réaliste, c'est la seule politique possible. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu'il n'existe pas de marge de manoeuvre pour des propositions.
Le Figaro : Le groupe UDF déposera-t-il des amendements sur le projet de budget ?
Gilles de Robien : Le groupe UDF pourra apporter sa contribution par des amendements de simplification, notamment pour la CSG, dont une partie est déductible et l'autre pas. Pourquoi ne pas faire une seule CSG déductible, quitte à modifier les taux ? Bref, un système plus lisible et plus simple doit être possible dès ce budget.
Nous poserons aussi la question de l'activation des aides à l'emploi. Il serait par ailleurs possible d'aller plus loin dans la décentralisation.
Le Figaro : Que pensez-vous des déclarations de Charles Pasqua, qui considère que les critères de Maastricht sont « éminemment comptables » ?
Gilles de Robien : Ce n'est pas une position de bon sens. Chacun sait que la stabilité monétaire est l'une des conditions nécessaires à la croissance et à l'emploi. Maastricht ou pas, il faut réduire le dérapage des dépenses publiques, et donc la pression fiscale.
Le Figaro : Vous ne cessez de dire qu'il « n'y a pas d'autre politique possible ». Pourtant, dans les rangs de la majorité, certaines personnalités disent le contraire…
Gilles de Robien : Le président de la République a tranché, à l'automne dernier, puis le 14 juillet de cette année, en confirmant qu'il n'y avait pas d'alternative politique possible. Les personnalités politiques qui prônent une politique alternative sont donc en contradiction avec la ligne tracée et confirmée par le président de la République lui-même.
RTL : lundi 23 septembre 1996
RTL : En tête au premier tour de scrutin à Toulon, le Front national a été mis en échec au second tour par un front républicain RPR-PS. Quel enseignement en tirez-vous ?
G. de Robien : Je crois qu'il faut avant tout se réjouir de la chute, de l'échec du candidat du Front national. La deuxième leçon que l'on peut tirer, c'est qu'effectivement les électeurs sont majeurs. Lorsqu'ils voient qu'il y a un véritable danger, ils savent, pas toujours, mais ils savent se regrouper pour faire échec à ce danger. Ils ont entendu le responsable du Front national s'exprimer, avec l'escalade de ses propos, des propos qui sont de plus en plus intolérables et intolérants. Ils ont réagi en fonction justement de cette intolérance, pour trouver une solution évidemment plus tolérante.
RTL : Un front de ce type contre le Front national, est-ce une bonne chose ?
G. de Robien : C'est un cas exceptionnel. Je crois que l'histoire n'a pas vérifié l'efficacité de cette règle et tous les cas de figure ont été vus. Je suis en ce moment dans un département, qui est le Calvados, où l'on a vu que le Front national avait soutenu la gauche. Dans l'Orne, le Front national a aussi soutenu la gauche pour essayer de faire chuter Mme Bassot qui a été, Dieu merci, élue. Je crois vraiment que c'est un cas d'école et qu'il ne faut pas en tirer une leçon générale. Les Français veulent des choses claires. Il y a une majorité et il y a une opposition. Ils ont identifié la majorité, ils identifient l'opposition. Si jamais la majorité et l'opposition se confondaient de façon générale, c'est le Front national qui apparaîtrait comme l'opposition et ça lui donnerait un bol d'air considérable. Ça ferait amplifier et prospérer ce mouvement, ce que nous ne souhaitons pas.
RTL : Donc, vous êtes contre un front républicain systématique ?
G. de Robien : Systématique, bien entendu.
RTL : Au moment de l'occupation de l'église Saint-Bernard, vous aviez pris position pour une négociation plus humaine avec les sans-papiers. Alors que commencent les journées parlementaires de l'UDF, certains membres de votre parti trouvent-ils que vous êtes allé trop loin dans le soutien aux sans-papiers ?
G. de Robien : Quelques-uns me l'ont dit, effectivement. Ils n'ont pas compris, ils étaient en vacances. Ils ont parfois perçu, de l'endroit où ils étaient en congé, qu'il s'agissait d'immigrés clandestins qui avaient passé les frontières de façon clandestine, ce qui n'était pas le cas. C'était des gens qui étaient en France depuis dix ou quinze ans et qui étaient momentanément sans papiers. Je crois qu'il faut expliquer tout cela. J'ai voulu simplement, par un geste humain pour des victimes d'une situation qui s'enlisait depuis cinq mois, j'ai voulu faire un geste. Il me semble qu'on peut appliquer la loi avec rigueur mais ce n'est pas forcément l'application de la loi sans coeur.
RTL : Vos collègues ne vous en veulent pas ?
G. de Robien : Mes collègues me le diront tout à l'heure. Certains me l'ont dit. Il y en a trois ou quatre qui me l'ont dit. Mais je vous rappelle que le groupe UDF est fort de 208 députés.
RTL : Le texte du garde des Sceaux, qui alourdit les sanctions contre des propos racistes, est-il est de nature à vous séduire, ainsi que vos collègues ?
G. de Robien : Pour être tout à fait franc, nous découvrons dans un grand quotidien du soir le texte de la loi de M. Toubon. Donc, ça mérite discussion, ça mérite étude. Il ne faudrait pas que ce soit un texte de plus qui risque de faire passer l'auteur des propos xénophobes en victime. Donc il ne faut pas tomber dans le panneau. C'est souvent un panneau grossier, l'escalade de propos intolérants, et c'est la focalisation sur l'auteur de ce propos. Moi, je ne serai pas forcément contre une loi si elle évite cet écueil de faire passer M. Le Pen comme une victime et si elle permet peut-être de mieux identifier la limite à ne pas dépasser, et si elle permet aussi de responsabiliser davantage les intervenants politiques.
RTL : Vous demandez à voir, alors ?
G. de Robien : Je demande à voir. Je demande à voir surtout l'efficacité et surtout pas qu'une telle loi soit de nature à faire passer M. Le Pen comme victime.
RTL : Quel est votre avis sur la dose de proportionnelle qu'A. Juppé veut instiller pour les prochains scrutins législatifs dans notre système majoritaire ?
G. de Robien : On va entendre M. Juppé dans cinq jours puisqu'il vient demain, ici, à Deauville. Je suis réservé. Il y a beaucoup de conditions à remplir. Je n'aime pas qu'on change un mode de scrutin très tôt, juste avant une élection. Je préfère qu'on change un mode de scrutin après une élection, c'est plus clair. S'il doit y avoir dose de proportionnelle, ça se discute, beaucoup de députés sont opposés, il faut qu'elle soit vraiment infime, c'est-à-dire que la logique majoritaire doit l'emporter. C'est la logique de la Ve République. Enfin, je voudrais vous dire qu'il ne faudrait pas que ça aboutisse à un coût supplémentaire pour le contribuable. Ils en ont ras-le-bol, des coûts supplémentaires, donc certainement pas d'argent à dépenser en plus pour ça. Enfin, s'il devait y avoir un projet, je souhaiterais qu'il soit complètement consensuel pour qu'on ne nous accuse pas de faire un arrangement. Si la majorité et l'opposition pouvaient être, un jour, consensuelles sur une réforme du mode de scrutin, ça voudrait dire que c'est un mode de scrutin équilibré. À ce moment-là, on aurait moins d'arrière-pensées pour l'accepter.
RTL : C. Millon dit ce matin dans Le Figaro que l'UDF a du mal à trouver ses marques. Quel est votre avis ?
G. de Robien : Franchement, je dis à mon ami C. Millon qu'il a tort. S'il trouve que l'UDF a du mal à exister, c'est parce qu'il s'en est éloigné, tout simplement. Je suis un petit peu triste. C'était mon prédécesseur, parce qu'il était président du groupe UDF. Il se sent aujourd'hui un peu seul, il envoie son SOS. Je vous rappelle qu'il voulait être candidat UDF aux élections présidentielles. Et l'UDF, ce n'est pas du tout ça. S'il observe bien la vie politique, l'UDF, c'est aujourd'hui le parti qui se démocratise le plus, qui se structure, qui se renforce et qui s'unifie. On l'a vu à travers les universités d'été, on le voit à travers les journées parlementaires. Et c'est surtout un parti qui fait des propositions.
RTL : Il demande presque une fusion supplémentaire puisqu'il invite l'UDF à se fondre dans une majorité présidentielle organisée.
G. de Robien : Si l'UDF était fondue à travers une majorité monolithique, l'UDF n'aurait pas pu faire, depuis un an par exemple, un tas de propositions qui améliorent la vie des gens de tous les jours. Par exemple, c'est l'UDF qui a fait la réforme de l'adoption, qui a permis la prise en charge des autistes ; c'est l'UDF qui a permis une loi qui va, je l'espère bien, inverser la courbe du chômage par la réduction et l'aménagement du temps de travail ; c'est l'UDF qui va améliorer les retraites grâce à l'épargne-retraite qu'on va voter le 17 ou le 18 novembre. S'il n'y avait pas cette grande famille politique proche des gens et pleine de propositions à faire et qui passe des textes de loi pour la politique de proximité, la vie politique française y perdrait.
RTL : On peut avoir des ministres au Gouvernement et exister en-dehors de cela ? On n'est pas nécessairement un parti godillot ?
G. de Robien : Il ne faut pas être un parti godillot. Le groupe parlementaire est justement là pour rappeler à ses amis qui sont au Gouvernement qu'ils doivent toujours faire preuve de plus d'imagination. Il faut leur donner aussi des outils d'action. Nous sommes une vraie force de proposition, une grande force de proposition.