Interview de M. Benjamin Griveaux, secrétaire d’État, porte-parole du Gouvernement, à France Inter le 12 mars 2019, sur la décision du président Bouteflika de ne pas solliciter un cinquième mandat, la loi anti-casseurs et Aéroports de Paris.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Léa SALAME, votre invité ce matin est le porte-parole du gouvernement.

LEA SALAME
Bonjour à vous Benjamin GRIVEAUX.

BENJAMIN GRIVEAUX, SECRETAIRE D'ETAT AUPRES DU PREMIER MINISTRE, PORTE-PAROLE DU GOUVERNEMENT
Bonjour Léa SALAME.

LEA SALAME
Et merci d'être avec nous ce matin. Coup de théâtre hier à 18 heures : Abdelaziz BOUTEFLIKA renonce à se présenter à un cinquième mandat. L'élection présidentielle en Algérie est reportée sine die. Comment le gouvernement français, dont vous êtes le porte-parole, ce matin accueille-t-il cette nouvelle ?

BENJAMIN GRIVEAUX
D'abord on a salué, le Président de la République l'a fait à travers un communiqué, la décision du président BOUTEFLIKA de ne pas solliciter un cinquième mandat. Et également de lancer un processus de rénovation du système politique algérien dont on comprend, quand on regarde les manifestations et les mots d'ordre de ces manifestants, que dans un pays qui compte plus de vingt millions de moins de 25 ans, il y a un besoin, il y a une aspiration à des changements. Cela a été entendu, cela a donc été salué par le Président de la République hier.

LEA SALAME
Est-ce que ce sera suffisant selon vous pour calmer les manifestants ? Parce qu'au-delà de la personne de BOUTEFLIKA, ce qui est remis en cause c'est tout le régime algérien aujourd'hui au pouvoir.

BENJAMIN GRIVEAUX
C'est la raison pour laquelle dans la décision de ne pas se représenter, il y a une autre décision qui passe plus inaperçue, qui est sans doute moins commentée mais dont nous aurons sans doute l'occasion de reparler dans les semaines à mois à venir, de refonte du système politique. De comment au fond est-ce que ce pays jeune va pouvoir être accompagné démocratiquement et comment ils vont pouvoir rénover leurs institutions.

LEA SALAME
Oui, mais c'est ceux qui sont aujourd'hui au pouvoir. C'est aujourd'hui le régime et le pouvoir militaire qui va réécrire cette constitution.

BENJAMIN GRIVEAUX
On a vu la force d'une foule qui dans le calme, dans la retenue, a pu pousser le président BOUTEFLIKA à ne pas solliciter ce cinquième mandat. Mais moi je crois à la force, au calme et à la retenue aussi qui va pouvoir s'exprimer dans le cadre du débat qui sera lancé et des orientations et des aspirations profondes du peuple algérien. C'est cela que nous allons évidemment observer. Je le rappelle nous nouons une relation très apaisée avec l'Algérie qui repose sur trois principes très simples. D'abord c'est un pays souverain et c'est au peuple algérien et à lui seul de déterminer les conditions de son avenir politique. Ensuite c'est un pays ami et je ne vais pas - Thomas LEGRAND le faisait dans son édito - les liens nombreux, multiples qui font que la France et l'Algérie ont cette relation particulière depuis longtemps. Et surtout, c'est un pays clé pour l'avenir de la Méditerranée et pour l'Afrique, sur les questions de sécurité, de stabilité et de développement. Ce sont tous ces sujets qui seront aussi au coeur de cette rénovation démocratique que nous appelons de nos voeux.

LEA SALAME
Vous avez choisi le terme « apaisé », relation apaisée avec l'Algérie. Et pourtant c'est vrai - et Thomas le disait, Thomas LEGRAND - la France est pour le moins discrète, prudente, certains disent mal à l'aise sur cette question depuis le début du soulèvement. Emmanuel MACRON qui avait salué par un tweet les manifestants au Venezuela a été moins prompt à saluer la jeunesse algérienne. Pourquoi ?

BENJAMIN GRIVEAUX
Je l'ai dit, nous avons le plus grand respect pour la souveraineté d'un peuple et c'est la souveraineté du peuple algérien qui a fait que le président BOUTEFLIKA…

LEA SALAME
La souveraineté du peuple vénézuélien moins ?

BENJAMIN GRIVEAUX
Ecoutez, absolument pas. On a reconnu et on a été parmi les premiers pays en Europe à reconnaître la légitimité de monsieur GUAIDO et le lancement d'un nouveau processus démocratique, donc on ne peut pas nous faire ce procès-là. Mais on est très attaché à la souveraineté des peuples et à ne pas… Il ne faut pas confondre l'ingérence et puis la bienveillance et puis la confiance aussi dans le peuple algérien pour prendre en main les clés de son destin.

LEA SALAME
Dernière question sur ce sujet. Certains à droite ou au Rassemblement national craignent une vague migratoire, une submersion migratoire même dit que le parti de Marine LE PEN. Est-ce que c'est un risque sérieux si l'Algérie était déstabilisée ou est-ce que c'est un fantasme ?

BENJAMIN GRIVEAUX
Ecoutez, on connaît les relations compliquées de la famille LE PEN avec l'Algérie depuis bien longtemps et donc il n'y aura pas de vague migratoire ou de submersion. Ce sont des termes évidemment que je réprouve absolument. Mais elle joue sur les peurs à quelques semaines, désormais quelques mois maintenant, des élections européennes et j'ai peur que les fake news sur le sujet migratoire ne se multiplient à l'approche du scrutin du 26 mai prochain. Il ne faudra donc jamais y céder et toujours les combattre.

LEA SALAME
Benjamin GRIVEAUX, en France maintenant la loi anti-casseurs devrait être définitivement votée aujourd'hui. On se souvient que 50 députés de votre groupe de la République en Marche s'étaient abstenus à l'Assemblée nationale. C'est du jamais vu depuis l'arrivée d'Emmanuel MACRON à l'Elysée. Le président, on l'a appris hier, qui a décidé de saisir lui-même le Conseil constitutionnel sur cette loi. C'est la deuxième fois de l'histoire de la Vème République qu'un président de la République soumet un texte de loi au conseil avant même sa promulgation. Pourquoi fait-il cela le président ? Que craint-il en saisissant le Conseil ?

BENJAMIN GRIVEAUX
D'abord le président de la République, il est dans son rôle de garant des libertés publiques. Et sur ce sujet, sur cette loi dite anti-casseurs, il y a la question de la ligne de crête entre d'un côté l'obligation et l'ardente obligation de maintien de l'ordre public et, en même temps, les garanties des libertés publiques. Il y a trois articles sur lesquels il y a eu de nombreux débats, vous l'avez rappelé, à l'Assemblée nationale et de débats dans l'opinion publique sur les questions qui sont liées à d'abord la question des fouilles, ensuite la question de la restriction du droit à manifester et puis la troisième question qui est liée à la création d'un nouveau délit de dissimulation du visage qui ne permet donc pas d'identifier ceux qui infiltrent les manifestations et participent à des violences. Donc ce sont sur ces éléments-là. Le président de la République, il est parfaitement dans son rôle, c'est soit le garant des libertés publiques. Et donc il peut choisir de saisir le Conseil constitutionnel pour s'assurer…

LEA SALAME
C'est-à-dire qu'il craint que ces articles-là et notamment l'article 2…

BENJAMIN GRIVEAUX
S'il le craignait, il ne saisirait pas le Conseil constitutionnel.

LEA SALAME
Donc peut qu'il y aura censure.

BENJAMIN GRIVEAUX
On s'en remet au juge constitutionnel. Il y a eu beaucoup d'émoi, beaucoup de débats et des doutes. On a en France un juge de paix, c'est le juge constitutionnel. Et donc que le président de la République ait décidé de le saisir, il en a informé hier le gouvernement en conseil des ministres, est une bonne chose.

LEA SALAME
Dimanche dans le Journal du Dimanche, 35 ophtalmologues hospitaliers de renom ont demandé à Emmanuel MACRON un moratoire sur l'utilisation du LBD. Ils emploient le terme d'épidémie de blessures oculaires, expliquent que les lésions oculaires provoquées par le LBD sont très difficilement soignables. Qu'est-ce que vous leur répondez ?

BENJAMIN GRIVEAUX
Je leur dis qu'évidemment, et tout emploi de LBD qui aurait été disproportionné au regard des moyens employés en face, fait l'objet d'un signalement et doit faire l'objet d'un signalement. Et donc moi je le redis à chaque fois que j'ai un micro, sur le site police-nationale.fr il y a un onglet signalement. Si vous avez des vidéos, parce que beaucoup de personnes participant à des manifestations disposent de vidéos, de témoignages qui montrent un emploi disproportionné de la force, il faut pouvoir en faire part pour que… Je crois qu'il y a plus de 160 enquêtes qui ont été lancées, administratives, certaines de nature judiciaire. Et donc, je le dis, il y aura des sanctions qui seront prises si il est avéré que la réponse est disproportionnée. Néanmoins, je le redis aussi, les forces de l'ordre font face parfois à des personnes et à des manifestants, qui ne sont d'ailleurs pas des manifestants, qui en ont simplement la couleur avec un gilet, mais qui bien souvent ont infiltré ces manifestations pour aller tuer des forces de l'ordre.

LEA SALAME
Pas d'interdiction donc des tirs de LBD.

BENJAMIN GRIVEAUX
Il faut qu'ils aient une capacité d'y répondre.

LEA SALAME
La privatisation qui fait polémique, celle d'AEROPORTS DE PARIS. La droite et la gauche dénoncent une obstination insensée et pourtant vous la maintenez cette privatisation dans le projet de loi qui revient cette semaine à l'Assemblée nationale. Benjamin GRIVEAUX, l'Etat s'est fait avoir sur les autoroutes ; quel est l'intérêt de vendre ADP alors que cela rapporte aujourd'hui plus en dividendes que ce que cela rapportera demain, l'argent de la privatisation ?

BENJAMIN GRIVEAUX
Alors ça a rapporté en dividendes 173 millions d'euros en 2017. Ça rapportait 100 millions de moins quelques années auparavant. Donc vous voyez…

LEA SALAME
Aujourd'hui c'est très rentable. Un taux de 7 % de profit.

BENJAMIN GRIVEAUX
Aujourd'hui c'est rentable mais moi je pose une question très simple : est-ce que c'est le rôle de l'Etat - de l'Etat - de faire des baux commerciaux pour des boutiques de luxe dans des duty-free ? Ma réponse est non. Le rôle de l'Etat, c'est de s'occuper de l'éducation, de la recherche, de la santé, de la justice, de la sécurité. Et donc, il faut aussi savoir dire qu'il y a certaines activités qui doivent être rendues au secteur concurrentiel et ne pas avoir honte de le dire. Que les socialistes se retrouvent à défendre l'idée que le rôle de l'Etat c'est de faire des baux commerciaux dans des zones aéroportuaires, très franchement je me fais une autre idée de ce que l'Etat doit faire au service de la population. Ce que je dis aussi…

LEA SALAME
250 élus socialistes vous demandent notamment soit de revenir, soit de le soumettre au grand débat. Pourquoi vous ne soumettez pas les grandes privatisations au grand débat ?

BENJAMIN GRIVEAUX
D'abord ce n'est pas une privatisation puisque, vous le savez, l'Etat conservera à peu près 20 %, que dans 70 ans il y a un retour dans l'Etat. Donc ça n'est pas une privatisation, il ne faut pas raconter n'importe quoi. La deuxième chose c'est que l'Etat, son rôle c'est d'investir dans l'avenir. A quoi servent ces cessions de parts de participation publique dans des grandes entreprises publiques ? Ça sert à financer le fonds pour l'innovation de rupture, la recherche. C'est le rôle de l'Etat de penser à horizon loin : 5 ans, 10 ans, pas les dividendes de l'année prochaine. Et donc je dis aux socialistes : « Arrêtez de regarder le bout du nez et le bout de l'année. Regardez dans 10 ans, dans 15 ans. » Notre rôle, c'est de préparer l'avenir, pas de boucher les trous cette année.

LEA SALAME
Qui seront les acquéreurs ?

BENJAMIN GRIVEAUX
Ecourtez, ça, nous verrons quand les participations seront mises sur le marché.

LEA SALAME
Allez, c'est terminé. Dernière question : vous vous êtes laissé doubler par Mounir MAHJOUBI qui a annoncé la semaine dernière qu'il était candidat à l'investiture de la République en Marche à Paris. Il a dégainé avant vous, Benjamin GRIVEAUX.

BENJAMIN GRIVEAUX
Ecoutez, moi je dis depuis un an que ma position est assez simple : je dirai si je suis candidat ou non à Paris au printemps. Je suis venu dans vos studios, ça bourgeonne et donc il y a de nombreux bourgeons qui fleurissent aujourd'hui dans les rues de Paris.

LEA SALAME
On a compris, ce ne sera pas ce matin. Merci à vous, belle journée.

BENJAMIN GRIVEAUX
Bonne journée à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 mars 2019