Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à France 2 le 27 septembre 2019, sur l'ancien président de la République Jacques Chirac.

Texte intégral

JEFF WITTENBERG
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Jeff WITTENBERG.

JEFF WITTENBERG
Vous êtes donc ministre de l'Economie, mais vous étiez le bras droit de Dominique de VILLEPIN, l'ancien, le dernier Premier ministre de Jacques CHIRAC, à ce titre on peut considérer que vous avez très bien connu l'ancien président. Alors, on entend beaucoup, depuis hier, l'hommage des chiraquiens, qui sont encore aujourd'hui aux Républicains, vous vous avez quitté cette famille politique, mais est-ce que vous vous considérez toujours comme un chiraquien, en tout cas il a accompagné une grande partie de votre carrière ?

BRUNO LE MAIRE
En tout cas c'est Jacques CHIRAC qui m'a éveillé à la vie politique, puisque je l'ai rejoint en 1998, juste au lendemain de la dissolution, et j'ai travaillé avec lui jusqu'en 2007, au moment de l'élection présidentielle, donc c'est quelqu'un qui a marqué mes débuts en politique et puis qui m'a marqué tout court.

JEFF WITTENBERG
Vous aviez une relation personnelle avec lui, c'est-à-dire que lorsque vous étiez directeur de cabinet de Dominique de VILLEPIN, je crois que vous racontiez hier qu'il vous appelait quasiment tous les jours ?

BRUNO LE MAIRE
J'avais une relation de collaborateur, j'étais directeur de cabinet, il était président de la République, mais je pense qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'avoir de l'affection pour lui.

JEFF WITTENBERG
Pourquoi ?

BRUNO LE MAIRE
On connaissait ses défauts, on connaissait ses aspects parfois un peu emportés, mais on ne pouvait pas s'empêcher d'avoir de l'affection pour lui, donc il vous appelait effectivement chaque matin, à 8h00, de manière très régulière, très précise, avec cette voix très caractéristique, « LE MAIRE, c'est CHIRAC », et puis, voilà, il passait en revue tel dossier, tel sujet que vous n'avez pas forcément vu, telle demande pour le Premier ministre Dominique de VILLEPIN, et donc ça construit une relation qui est forte, affectueuse, parce que je le redis, on ne pouvait pas s'empêcher d'avoir de l'affection pour lui.

JEFF WITTENBERG
Son refus d'entrer dans la guerre du Golfe en 2003, vous étiez aux premiers loges puisque vous travailliez également avec Dominique de VILLEPIN lorsqu'il était au Quai d'Orsay, pourquoi, selon vous, avait-il fait cela à l'encontre, finalement seul contre tous puisque l'ensemble des pays occidentaux soutenaient à l'époque la volonté de George BUSH d'aller en Irak ?

BRUNO LE MAIRE
Il l'a fait parce qu'il avait compris, et je pense que c'est le seul, sur la scène internationale à l'avoir compris, que, entrer en guerre contre un pays comme l'Irak provoquerait plus de violences…

JEFF WITTENBERG
Dirigé par Saddam HUSSEIN à l'époque, il faut rappeler…

BRUNO LE MAIRE
Dirigé par Saddam HUSSEIN à l'époque, mais qui ne représentait pas une menace pour la communauté internationale. Il était le seul à avoir dit, directement à George BUSH, le président américain, à avoir dit à ses alliés, Tony BLAIR, que rentrer dans cette guerre, très bien, on se faisait plaisir, mais on allait le payer pendant des années par la flambée du terrorisme, et il est le seul à avoir vu cela, le seul à l'avoir compris. Il a tenu bon…

JEFF WITTENBERG
Vous considérez qu'il a eu raison ?

BRUNO LE MAIRE
Non seulement il a eu raison, mais d'abord moi je veux saluer le courage, il a tenu tête contre tous, et c'est ça un homme d'Etat, c'est celui qui est capable de tenir tête contre tous parce qu'il est convaincu qu'une décision est une erreur. Et, par ailleurs, les faits lui ont donné raison, parce que la flambée du terrorisme est le produit direct de cette faute qu'est la guerre en Irak.

JEFF WITTENBERG
On parle depuis hier d'un homme qui aimait les gens, que les gens aimaient, pourtant il n'y a pas eu que des bons sentiments, il faut le dire aussi, dans la vie de Jacques CHIRAC, et dans le livre que vous avez écrit en 2007, « Des hommes d'Etat », vous écrivez, donc en tant aussi que directeur de cabinet de Dominique de VILLEPIN, vous évoquez la relation tortueuse, c'est un euphémisme, entre Jacques CHIRAC, Dominique de VILLEPIN et Nicolas SARKOZY, on ne peut pas dire qu'il était tendre avec ses rivaux, ses adversaires…

BRUNO LE MAIRE
C'était un combattant, bien sûr c'était un combattant politique, mais vous ne faites pas de politique sans être un combattant, mais c'est un homme à qui on pardonnait tout. Il se trouve que moi je travaillais avec Dominique de VILLEPIN…

JEFF WITTENBERG
Mais lui il ne pardonnait pas par contre, il ne pardonnait pas à Nicolas SARKOZY d'avoir choisi Edouard BALLADUR.

BRUNO LE MAIRE
Non, mais c'était un combattant, il était là pour conquérir le pouvoir, et c'est un homme, en même temps, à qui on pardonnait beaucoup de choses parce qu'il savait établir une relation avec vous – moi, je le rappelle, je n'étais qu'un collaborateur, je n'étais pas ministre, je n'étais pas Premier ministre, je n'avais pas de fonction politique importante – mais il vous accordait une attention qui vous donnait le sentiment que vous étiez, au moment où il s'adressait à vous, la personne la plus importante au monde, et je pense que ça effaçait beaucoup de choses.

JEFF WITTENBERG
Il y avait parfois de la cruauté, parfois de la haine, je parlais de Nicolas SARKOZY, il y a une phrase terrible qu'on lui prête, je la cite : « il faut lui marcher dessus, et du pied gauche, parce que ça porte bonheur. » Est-ce qu'il a pu prononcer une phrase comme ça Jacques CHIRAC ?

BRUNO LE MAIRE
Ça je n'en sais rien, ce que je sais c'est que c'était un homme de tempérament, et je vais vous dire, Jeff WITTENBERG, je préfère les hommes de tempérament aux gens qui sont de l'eau tiède. Donc, oui, il avait du tempérament, oui il avait des mots qui pouvaient emporter, mais il avait aussi beaucoup d'humour. Moi je me souviens d'un jour où Dominique de VILLEPIN était venu le voir, il n'était pas content sur un sujet, il arrive, il déverse sa bile sur Jacques CHIRAC parce qu'il n'était pas content, Jacques CHIRAC ne dit rien, et puis il le regarde et répond à Dominique de VILLEPIN : « j'aime, Dominique, quand vous me regardez avec ces yeux de braise. »

JEFF WITTENBERG
Quand on regarde son bilan politique et économique, est-ce que vous considérez qu'il a réussi son passage au pouvoir ? Il avait quand même promis de réduire la fracture sociale et force est de constater que lorsqu'il a quitté ses fonctions, en 2007, cette fracture elle était toujours là, le chômage de masse n'avait pas diminué.

BRUNO LE MAIRE
Avec Dominique de VILLEPIN, de 2005 à 2007, quand nous avons travaillé sous son autorité, c'est la fin de son deuxième mandat, regardez les chiffres, ils parlent d'eux-mêmes, la croissance est solide, le chômage, en 2007, est à un des niveaux les plus bas qu'il ait atteint depuis des années, et les comptes publics…

JEFF WITTENBERG
Mais la fracture sociale n'est pas réduite.

BRUNO LE MAIRE
Et les comptes publics sont tenus.

JEFF WITTENBERG
On l'a vu après.

BRUNO LE MAIRE
Donc le travail a été fait, et je trouve qu'on est parfois sévère avec le bilan économique de Jacques CHIRAC, peut-être qu'il y avait de grandes réformes qui auraient dû être engagées, mais je rappelle que les conditions sociales étaient difficiles. En 2007, moins de chômage, des comptes publics qui sont tenus, et une croissance qui est solide, c'est le bilan qu'ont laissé Dominique de VILLEPIN et Jacques CHIRAC dans les deux dernières années de son dernier quinquennat.

JEFF WITTENBERG
Il y a des centaines de personnes qui se pressent à l'Elysée depuis hier pour lui rendre hommage, est-ce qu'il n'y a pas aussi la nostalgie d'un homme dont on disait qu'il sentait le terroir, qu'il était enraciné dans la France profonde, ce que l'on reproche parfois, a contrario, à Emmanuel MACRON, on lui reproche à lui d'être plutôt hors-sol, d'être un président qui ne comprend pas le pays réel. Est-ce que vous sentez cette différence, est-ce qu'Emmanuel MACRON devrait s'inspirer de Jacques CHIRAC ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne fais de comparaison avec Emmanuel MACRON, ce que je sais c'est que Jacques CHIRAC avait une relation charnelle avec la France, une relation charnelle avec les Français, et que ça se voit aujourd'hui, et que ce qui fait le propre de Jacques CHIRAC c'est qu'il avait à la fois cette relation très charnelle avec le peuple français, et en même temps la capacité à porter une vision universelle, à être capable de répondre sur la crise en Irak, à faire attention aux crises internationales. Dans le fond, Jacques CHIRAC c'est la Corrèze et l'universalisme français, c'est les deux à la fois, et c'est en ça qu'il est profondément…

JEFF WITTENBERG
Mais cette relation charnelle, Bruno LE MAIRE, est-ce qu'elle existe encore chez les hommes politiques de 2019 ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr.

JEFF WITTENBERG
C'est un peu ce que leur reproche, lorsqu'on voit le mouvement des Gilets jaunes on sent une…

BRUNO LE MAIRE
Mais vous ne pouvez pas faire de politique autrement, et les Français le sentent, ils sentent parfaitement quand un homme politique les aime, les considère, a eu respect pour eux ou non. C'est la clé de la politique la relation que vous construisez, petit à petit, avec le temps, parce que c'est long, avec les Français.

JEFF WITTENBERG
On a quelques secondes, et malheureusement le sujet est très important, mais le décès de Jacques CHIRAC a éclipsé un autre événement, la présentation du budget 2020. Vous êtes le ministre de l'Economie, vous prévoyez 9 milliards de baisse d'impôts et en même temps une hausse, ou en tout cas un maintien des dépenses publiques, comment vous réussissez ce tour de force sans augmenter les déficits ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a un choix politique qui est fait, que nous revendications avec Gérald DARMANIN, c'est la baisse des impôts, 9 milliards pour les Français, 1 milliard pour les entreprises, parce que les Français en ont assez des taxes et des impôts, ils veulent qu'on leur rende leur argent, qui est l'argent de leur travail, et ça n'interdit pas…

JEFF WITTENBERG
Mais tout en dépensant autant.

BRUNO LE MAIRE
Ça n'interdit pas de tenir des comptes publics, puisque nous aurons, je le rappelle, en 2020, un des niveaux de déficit public les plus bas depuis 20 ans, c'est bien la preuve qu'on peut concilier baisse des impôts et rétablissement des finances publiques, en tenant la dépense.

JEFF WITTENBERG
Eh bien on vous a entendu. Merci beaucoup Bruno LE MAIRE.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 30 septembre 2019