Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, sur la coopération militaire franco-africaine, à Kinshasa le 20 mai 2019.

Intervenant(s) :

Circonstance : Discours au Collège des hautes études de stratégie et de défense, à Kinshasa (République démocratique du Congo) le 20 mai 2019

Prononcé le

Texte intégral

Madame la Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies,
Monsieur le Conseiller spécial,
Mon Général,
Mesdames et Messieurs,


Je me réjouis d'être parmi vous aujourd'hui, à l'occasion ma première visite en République démocratique du Congo, ma première visite à Kinshasa. C'est une visite à laquelle j'attache beaucoup d'importance, car elle annonce un nouveau partenariat entre la France et la République démocratique du Congo et elle témoigne du réengagement de la France dans votre pays.

J'ai eu, ce matin, des entretiens fructueux avec le Président Tshisekedi. Nous avons décidé que ce partenariat devait se structurer autour des trois secteurs clés pour le développement de la République démocratique du Congo : l'éducation, la santé et la sécurité.

C'est bien sûr sur ce dernier sujet que je vais parler plus longuement. Je crois que ce centre de formation des cadres militaires et sécuritaires congolais, managé par l'institut Artémis que je salue, centre où il n'est pas rare de croiser des intervenants français de haut niveau. Ce centre est l'endroit idéal pour parler de cet aspect de notre coopération. Je ferai d'abord un tour d'horizon de notre action en matière de sécurité sur le continent africain avant d'évoquer plus en détails le cas de la République démocratique du Congo.

Vous le savez, la France est très engagée en faveur de la paix et de la sécurité sur le continent africain.

C'est d'abord l'engagement direct de nos armées à chaque fois que cela est nécessaire.

Je pense à l'opération Barkhane, aux côtés des forces armées du Sahel, en particulier au Mali. Si nous avons remporté ensemble bien des succès contre les groupes terroristes qui sévissent dans cette zone, la multiplication des attaques au Burkina Faso et au Niger, en plus du Mali, montre que nous ne devons pas baisser la garde. La menace reste élevée et notre détermination l'est tout autant.

Nous considérons que la sécurité du Sahel, c'est d'abord la sécurité des Etats du Sahel et de leurs populations. C'est aussi notre propre sécurité. Et c'est une raison supplémentaire pour faire en sorte que notre engagement se poursuive en sachant, je le dirai tout à l'heure, qu'il n'a pas vocation à être éternel mais, dans les conditions actuelles, notre présence et notre action doit être maintenue et c'est ce qui est le cas.

Cette capacité d'engagement direct avait trouvé sa traduction, ici en 2003, dans l'opération Artémis, qui luttait aussi contre les groupes armés. Donc, nous intervenons directement, dans des conditions extrêmes et dans des conditions d'une grande gravité.

Mais cet engagement passe ensuite par un soutien aux opérations africaines, que ce soit un soutien financier ou un soutien technique.

Je pense à la force conjointe du G5 Sahel, qui permet aux cinq pays de la région - le Tchad, la Mauritanie, le Niger, le Burkina et le Mali - de renforcer leur coordination pour, à terme, assurer eux-mêmes la sécurisation de leurs frontières sous un commandement unique. Ce n'était pas facile à faire. Il fallait, pour cet engagement-là, toute l'autorité et la détermination des chefs d'Etat et aussi la bonne compréhension des forces armées concernées : réunir sous un même commandement les forces armées de cinq pays différents, avec leur histoire militaire différente pour un objectif commun, la sécurisation des frontières, c'est une belle initiative africaine, d'une certaine manière assez exemplaire. Alors c'est vrai que cela met un peu de temps mais les Européens n'ont pas été capables de faire cela. Et cette initiative, elle ne date que d'un an et demi. Je suis pour ma part très attentif mais en même temps très positif sur la mise en oeuvre de cette ambition qui est grande et qui signifie, qu'à terme, la sécurité des Africains est assurée par les Africains eux-mêmes.

Et dans ces engagements-là, je pense aussi à l'AMISOM, déployée face aux Chebabs en Somalie. Je pense aussi à la FMM, la Force multinationale mixte, au bassin du lac Tchad, qui a permis d'endiguer la menace liée à Boko Haram. Toutes ces opérations jouent un rôle majeur. Mieux adaptées à leur environnement et à la menace, moins onéreuses que les opérations de maintien de la paix de l'ONU, elles présentent des avantages considérables.

Pourtant, ces opérations ne disposent pas toujours de financements prévisibles et durables. Et je considère qu'il est urgent de remédier à cet état de fait qui peut devenir très regrettable à l'avenir. C'est pourquoi la France soutient l'initiative ambitieuse et pragmatique portée par l'Union africaine. Nous l'avons dit et le président de la République l'a affirmé très clairement dans son discours de Ouagadougou en novembre 2017. Il l'a redit devant l'ensemble des chefs d'Etat de l'Union africaine en juillet 2018 à Nouakchott. Et il l'a redit dans son discours aux Nations unies, à l'Assemblée générale, au mois de septembre. C'est une initiative ambitieuse que la France soutient. Cette initiative vise à donner plus de visibilité aux opérations africaines de paix en combinant deux sources de financement :

Premièrement, d'abord, un Fonds pour la paix qui permettra de prendre en charge autour de 25% de leur coût. Ce fonds serait abondé par l'Union africaine, comme l'ont décidé ses chefs d'Etat et de gouvernement, dans le cadre de la réforme de l'Union africaine initiée par le président Kagamé.

D'autre part, un financement des Nations unies, c'est ce qui est demandé par l'Union africaine, qui prendra en charge 75% du coût des futures opérations africaines d'imposition de la paix que le Conseil de sécurité autoriserait. C'est une initiative tout à fait novatrice et c'est une initiative qui n'est pas encore aboutie mais que la France soutient parce qu'elle permet de penser autrement des opérations de sécurité sur le continent.

Enfin, troisièmement, notre engagement passe aussi par les actions de coopération structurelle de sécurité et de défense que nous menons pour renforcer les armées africaines.

La Direction de la coopération de sécurité et de défense, qui relève de ma responsabilité, soutient la montée en puissance des armées et des forces de sécurité intérieures de nos partenaires africains, à travers du conseil de haut niveau, à travers de la fourniture d'équipements, à travers de la formation. Agissant au sein du processus de réforme du secteur de la sécurité, ces initiatives insèrent les coopérants de la Direction de la coopération au coeur même de vos appareils sécuritaires, qui vous côtoient comme conseillers, mais avant tout comme camarades.

En Afrique subsaharienne, ce sont ainsi 252 coopérants militaires des 3 armées, mais aussi des gendarmes, des policiers, des douaniers qui mettent en oeuvre ces actions de coopération structurelle, qui sont, je crois, appréciées et significatives.

Alors dans votre pays, en République démocratique du Congo, cette coopération ne s'est jamais interrompue, même si elle a été adaptée en raison de la crise politique à laquelle les récentes élections ont mis fin. Nous pouvons donc désormais travailler à la renforcer, ce qui me paraît essentiel au regard des nombreuses menaces sécuritaires auxquelles votre pays est confronté, en particulier dans les régions de l'est qui sont particulièrement exposées. Depuis plus de 20 ans, il y règne une instabilité chronique, liée à la présence de plus d'une centaine de groupes armés. Ils constituent une menace pour les populations et sont aussi parfois la source de vives tensions avec et entre les pays voisins des Grands Lacs. Je souhaiterais que nous puissions aboutir, par nos actions, à faire en sorte que les situations de l'est retrouvent une route de sérénité et de stabilité plus forte.

Je voudrais, à cet égard, saluer l'engagement de la MONUSCO face à ces groupes, d'autant plus admirable qu'il s'est traduit par des pertes humaines importantes. Soyez assurés qu'au Conseil de sécurité, nous sommes toujours attentifs à ce que la mission dispose des moyens dont elle a besoin pour remplir ses missions difficiles. J'ai souvenir d'avoir présidé moi-même le Conseil de sécurité le 29 mars dernier et fais en sorte qu'il y ait cette période de revue stratégique qui va maintenant courir jusqu'au mois de décembre pour définir le nouveau modèle de la MONUSCO après cette revue stratégique qui sera soumise au Conseil de sécurité et nous y veillerons personnellement.

Mais chacun doit garder à l'esprit, et nous nous sommes réunis il y a un instant pour évoquer toutes ces questions, que la MONUSCO n'est pas éternelle et qu'un jour elle arrêtera. Nous devons, dès à présent, entamer une réflexion sur le moment où il reviendra aux forces armées congolaises de prendre la relève. D'abord pour achever de pacifier le pays, puis, je l'espère, pour faire de la République démocratique du Congo un "exportateur de sécurité" et contribuer du même coup, je l'espère aussi, aux opérations de paix des Nations unies.

C'est pour toutes ces raisons que le président Tshisekedi et moi-même, nous avons convenu de la nécessité de faire de la sécurité durable un domaine prioritaire du partenariat renforcé et nouveau que nous voulons construire ensemble. À cet effet, nous allons accroître notre coopération de sécurité et de défense, en intensifiant la formation de cadres de haut niveau et en mettant en place une formation aux opérations de maintien de la paix pour vos propres forces. Nous allons travailler aussi en partenariat sur le projet de création d'un Collège interarmées de défense, qui sera chargé de former les futurs cadres de vos forces armées. Enfin, la France s'impliquera plus fortement dans la réforme du secteur de sécurité, à travers les initiatives multilatérales existantes telles que le programme PROGRESS financé par l'Union européenne.

Voilà, chers amis, ce que je voulais vous dire, à la fois sur le modèle à terme de notre coopération sur l'ensemble du continent africain en matière de sécurité et plus spécifiquement sur notre nouveau partenariat avec la République démocratique du Congo. Je voudrais vous assurer que la France restera dans la durée aux côtés de votre pays pour l'aider à retrouver le chemin de la stabilité, de la paix et du développement. C'est ce que nous avons convenu avec le président Tshisekedi, c'est ce que je suis très heureux de vous annoncer ce soir.


Merci de votre attention.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 juin 2019