Interview de M. Christophe Castaner, ministre de l'intérieur, à France Info le 7 novembre 2019, sur la politique de l'immigration, l'islam et les violences sexuelles.

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Texte intégral

MARC FAUVELLE
Bonjour Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Bonjour.

MARC FAUVELLE
Un millier de migrants évacués depuis tôt ce matin du nord de la capitale. C'est la soixantième opération de ce type en cinq ans à Paris. Est-ce qu'ils ont vocation à revenir dans les jours qui viennent pour s'installer au même endroit ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord c'est une politique globale. Vous pouvez parler de Paris parce qu'évidemment c'est un campement important mais dans le mois qui vient je vais procéder à la mise à l'abri de personnes en situation de détresse vues les conditions dans lesquelles elles vivent sur Grande-Synthe, sur Calais, sur Nantes et puis des évacuations de squats aussi. Et donc nous faisons cela de façon régulière mais c'est vrai que sur Paris, nous avions un point de tension particulièrement important qui se développait malgré des mises à l'abri hebdomadaires. Toutes les semaines, nous faisons remonter deux cents places d'hébergement en province pour accompagner ces femmes et ces hommes, principalement des hommes dans le cas parisien, qui sont sur ces sites-là et ça ne suffit pas, d'où la volonté effectivement d'avoir une opération d'ampleur. Nous nous y sommes engagés. Elle va prendre du temps. Deux des trois sites, parce qu'il y a aussi la porte d'Aubervilliers, sont aujourd'hui pris en main pour pouvoir mettre à l'abri les personnes qui sont sur place. Nous poursuivrons. Nous traiterons aussi du sujet de la colline du crack d'ici Noël où là il nous faut des places d'hébergement sanitaire parce qu'on a des situations toutes particulières. Nous ferons cela avec méthode et nous veillerons à empêcher qu'il y ait des réinstallations sur le site.

MARC FAUVELLE
Voilà. Ça signifie que les forces de l'ordre vont rester sur place dans les jours et les semaines qui viennent pour éviter que ces personnes ne se réinstallent au même endroit ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, et il faut aussi des aménagements physiques pour empêcher cela, en particulier sur le périphérique ou à proximité du périphérique. Je les ai demandés à la mairie de Paris. Je pense que c'est important. A Calais, c'est comme ça que depuis 2015 – vous vous souvenez de ce qu'on appelait la jungle de Calais avec près de dix mille migrants qui étaient accueillis dans des conditions épouvantables – petit à petit l'Etat a mené un combat de reconquête sur le site. La mairie a mené aussi ce combat-là avec des aménagements physiques. J'étais la semaine dernière à Calais pour la présentation, vous en avez sûrement parlé sur votre antenne, des dragons de Calais où on voit une reconquête de la ville sur cette image qui était une image négative de situation de migrants qui vivaient dans des conditions épouvantables.

RENAUD DELY
Ça veut dire que le sort des personnes qui ont été évacuées ce matin, à terme quel va être ce sort ? A terme, à long terme. Est-ce que vous allez trouver des places d'hébergement durable pour toutes ces personnes qui ont été évacuées ce matin ? Est-ce qu'il va y avoir… Elles vont être chacune, chaque cas va être étudié précisément ? Qu'est-ce qui va se passer maintenant ?

CHRISTOPHE CASTANER
Ça dépend des personnes et donc pour répondre à votre question, oui : chaque cas doit être étudié personnellement. Donc les gens sont mis à l'abri dans des centres avec des associations qui nous accompagnent, avec les services de l'Etat qui sont présents et donc nous allons regarder la situation de chacun. Il y a des femmes et des hommes qui sont en parcours de demande d'asile, et donc il nous faut - et on a des places dédiées pour cela que nous avons doublées en France depuis 2015 : elles seront plus de cent mille ces places disponibles sur les différents dispositifs d'ici la fin de cette année -, donc on voit qu'on a aujourd'hui une volonté forte de mettre à l'abri et de mieux accompagner celles et ceux qui sont en demande d'asile. D'autres ont déjà des papiers. Et là, c'est la situation la plus dingue du système. C'est-à-dire que ce sont des femmes et des hommes qui sont venus en France, qui ont demandé la protection, qui ont fui des pays en guerre, à qui nous accordons la protection, et une fois qu'ils ont ce titre de protection, ils sortent du système et notamment ils n'accèdent pas au logement social. Et donc nous donnons sur notre quota réservataire de l'Etat la priorité aussi à ces femmes et ces hommes qui sont en protection pour accéder à du logement social, privé, que vous connaissez. Je me suis engagé, dans le plan que le Premier ministre a présenté hier, à ce que seize mille places supplémentaires soient trouvées pour 2020 pour faire cela. Et puis il y a une troisième catégorie : celles et ceux qui n'ont pas vocation à rester en France, qui n'ont pas de titre de séjour, qui ont fait des demandes qui n'ont pas abouti pour lequel nous prendrons des obligations de quitter le territoire français. Et pour certains d'entre eux, nous procéderons aux éloignements.

MARC FAUVELLE
Christophe CASTANER, ces évacuations donc ce matin à Paris, et vous nous disiez qu'il y en aurait d'autres ailleurs en France dans les mois qui viennent, interviennent donc au lendemain de la présentation du plan du gouvernement. Vous étiez aux côtés du Premier ministre Edouard PHILIPPE. Voilà comment il a résumé la philosophie de ces annonces hier.

EDOUARD PHILIPPE, PREMIER MINISTRE
Le sens général de notre action, c'est celui de la souveraineté. Nous voulons reprendre le contrôle de notre politique migratoire. Reprendre le contrôle, c'est exprimer et assumer des choix clairs en matière d'accueil et d'intégration. Reprendre le contrôle, c'est faire en sorte que lorsque nous disons oui ce soit vraiment oui, et que lorsque nous disons non ce soit vraiment non.

MARC FAUVELLE
Reprendre le contrôle, pardon d'être un peu terre à terre, ça veut dire qu'on l'avait perdu ces dernières années.

CHRISTOPHE CASTANER
Ça fait longtemps qu'on a perdu le contrôle. Ça fait longtemps qu'on a perdu le contrôle de l'intégration en particulier de celles et ceux…

MARC FAUVELLE
Ce ne sont pas les mots du Premier ministre. Reprendre le contrôle de l'immigration en France.

CHRISTOPHE CASTANER
Non, mais c'est global. L'immigration implique aussi l'intégration. Pour moi, les deux sont liés. Et un des échecs que je constate aujourd'hui, c'est celui de la non intégration parce que nous n'avons pas su accompagner celles et ceux à qui nous avons quelquefois demandé de venir et celles et ceux à qui nous avons autorisé de venir. Mais ensuite, il y a aussi une situation que l'on peut constater aujourd'hui et qui est paradoxal. Le nombre de demandeurs de réfugiés en Europe baisse, il baisse significativement. Mais depuis trois ans, il ne cesse d'augmenter en France. Nous sommes depuis le 20 octobre devenus le premier pays de l'ensemble européen devant l'Allemagne pour les demandes d'asile. Ça montre bien qu'effectivement nous ne maîtrisons pas ce flux-là et nous avons, du coup, un mauvais accompagnement y compris pour instruire les dossiers. C'est ce que nous voulons changer. Les vingt mesures que le Premier ministre a présentées hier doivent nous permettre de changer cela.

MARC FAUVELLE
Elles signifient qu'il y a trop d'immigration aujourd'hui en France ? Trop d'entrées sur notre territoire ? Est-ce que c'est l'objectif final de ces mesures ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non. Non, parce que je pense que c'est le faux débat dans lequel nous sommes depuis des années. C'est le faux débat entre la droite et la gauche traditionnelles où on se jette à la figure des nombres, on dit : « oui, vous exécutez mal les obligations de quitter le territoire français. » Ça fait des années qu'on est dans ce débat-là. Et pendant ce temps-là, on n'a pas vu que nous n'étions pas capables de bien intégrer ceux que nous accueillons. On n'a pas vu cette jeune génération qui, au fond, est issue de l'immigration mais n'est pas elle-même dans le process de l'immigration qui finalement n'a pas trouvé sa place dans notre société.

RENAUD DELY
L'objectif du gouvernement…

CHRISTOPHE CASTANER
Nous sommes passés à côté de ce qui est fondamental. Le débat, ce n'est pas celui du nombre. Je pense vraiment que c'est la plus mauvaise des approches.

MARC FAUVELLE
L'immigration ne baissera pas pendant la fin du quinquennat. Le nombre d'entrées sur le territoire ne baissera pas.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais on n'est pas sur des objectifs quantitatifs. Je vais prendre un exemple simple.

MARC FAUVELLE
Oui.

CHRISTOPHE CASTANER
Toute personne qui viendra en France et qui demandera la protection, l'asile, verra son dossier étudié et elle sera accompagnée. Je suis bien incapable…

MARC FAUVELLE
Il y a l'asile, il y a le regroupement familial, il y a l'immigration économique. On va en parler dans quelques instants.

CHRISTOPHE CASTANER
Je prends l'exemple du regroupement familial : il ne bouge quasiment pas depuis une dizaine d'années, il est stable. Par contre, je ne peux pas vous donner d'objectifs chiffrés sur l'asile pour une raison simple. Ce qui se passe actuellement en Turquie, et surtout en Syrie du fait de la volonté turque, a des conséquences en matière migratoire sur l'Europe. Ce qui se passe en Tunisie, ce qui peut se passer en Algérie aura forcément des conséquences aussi.

RENAUD DELY
Comment pouvez-vous dire, Christophe CASTANER, d'un côté que vous avez des chiffres effectivement stables, et de l'autre côté de dire que le gouvernement avait perdu le contrôle de sa politique migratoire ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais je vous ai donné l'exemple de cette évolution significative, spectaculaire en matière de demande d'asile. Pourquoi on perd le contrôle ? C'est quand aujourd'hui vous avez un plus grand nombre de gens qui viennent en France alors que vous en avez moins en Europe, ça veut dire que vous avez effectivement un dysfonctionnement.

RENAUD DELY
Une immigration incontrôlée, c'est exactement les termes qu'a employés Marine LE PEN pendant longtemps.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais vous pensez, Monsieur DELY, que l'immigration est contrôlée en France depuis trente ans ?

RENAUD DELY
C'est vous le ministre de l'Intérieur.

MARC FAUVELLE
Y compris par votre prédécesseur…

CHRISTOPHE CASTANER
Depuis trente ans, nous voyons bien que nous ne contrôlons pas l'immigration et que nous la subissons. La preuve : les mauvaises conditions d'accueil dans notre pays. Moi ce que je souhaite et ce que présente le Premier ministre, c'est un plan d'action qui peut nous permettre de mieux intégrer, de mieux loger, de mieux accompagner. C'est essentiel. Je vais prendre un petit exemple : un mineur non accompagné qui se retrouve seul en France, qui est intégré dans le système, est en apprentissage. Il arrive au jour de ses dix-huit ans. Il a dix-huit ans, il n'est plus mineur non accompagné. Il perd son titre, il doit sortir de l'apprentissage et il se retrouve à la rue. Ça, ça fait partie des choses que nous ne maîtrisions pas je souhaite qu'on les maîtrise et je souhaite qu'on puisse accompagner ce jeune-là par exemple.

MARC FAUVELLE
On va poursuivre dans un instant cet entretien avec vous, Christophe CASTANER, pour notamment aborder la question des quotas. Vous allez nous expliquer comment ça va fonctionner les quotas de migrants économiques dans les années qui viennent. (…)
- La France va donc mettre en place des quotas de migrants économiques dans les années qui viennent. Ecoutez, Christophe CASTANER, ce qu'en disait votre collègue ministre de la Justice Nicole BELLOUBET à cette même heure hier matin chez nos amis de France Inter.

NICOLE BELLOUBET, MINISTRE DE LA JUSTICE
Je n'ai jamais pensé que les quotas étaient la réponse, enfin la seule réponse. Ce que j'ai lu sur les pays qui ont instauré comme l'a dit Thomas LEGRAND, sur les pays qui ont instauré des quotas obligatoires, ça n'a jamais marché. Donc je ne crois pas que ce soit – enfin, il me semble que c'est ce que j'ai lu - je ne crois pas que ce soit la réponse.

MARC FAUVELLE
Ça n'a jamais marché dit Nicole BELLOUBET. Ce sont les mots qu'utilisait Emmanuel MACRON, candidat en 2017, lorsqu'il expliquait pourquoi il était contre.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais Nicole BELLOUBET dit quoi ? « Ça n'est pas la seule réponse », et si on est sur des quotas-plafonds, ça n'est pas la bonne réponse. C'est exactement ce qu'elle dit, c'est exactement ce qu'a dit le Premier ministre hier matin et c'est ce que je vous dis ici. Aujourd'hui, il y a déjà une immigration économique. Un peu plus de trente-trois mille titres sont accordés dans ce cadre-là mais sur des métiers dont on ne sait pas s'ils sont des métiers en tension, sur des régions dont on ne sait pas si ce sont les régions où on a besoin, donc nous avons un objectif simple : permettre, favoriser une immigration économique là où nous avons besoin de main-d'oeuvre, là où nous a besoin de cerveaux, là où nous avons besoin de savoir-faire.

MARC FAUVELLE
J'essaye d'être concret, Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
J'essaye aussi de l'être, je vous promets.

MARC FAUVELLE
S'il ne s'agit pas d'un quota-plafond, si l'Assemblée nationale vote par exemple un quota de cinq cents plombiers en région Alsace, si cinq cents plombiers arrivent en Alsace et qu'un cinq cent unième se présente, on le prend quand même ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui.

MARC FAUVELLE
Ou on lui demande de revenir l'an prochain ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, on le prend quand même parce qu'on est justement sur des objectifs quantitatifs et donc on n'est pas sur un nombre brut, bête et méchant et donc, du coup, ce sont des objectifs. Mais c'est pour favoriser une immigration qui est immigration économique, il y a d'autres formes d'immigration. L'immigration étudiante : on suit des objectifs plus ambitieux, on veut la doubler pour les titres de séjour.

RENAUD DELY
Donc là aussi, il ne s'agit pas de baisser l'immigration économique pour être très concret. Vous aviez dit effectivement trente-trois mille à peu près migrants économiques chaque année, il ne s'agit pas de baisser ce chiffre.

CHRISTOPHE CASTANER
Aujourd'hui, chaque jour, une entreprise sur deux que vous sollicitez en France vous dit qu'elle a des problèmes de recrutement de main-d'oeuvre. Et donc si nous aurons besoin pour aider son développement de faire appel à une main-d'oeuvre étrangère, ce qui est le cas… Vous savez, je suis dans le sud de la France. En ce moment on termine la saison arboricole sur la pomme. Je peux vous dire que depuis de longues années, on fait appel à une main-d'oeuvre étrangère. Il y a des titres de séjour qui sont prévus pour ceux-là, pour ceux qui ne viennent pas d'Europe, et c'est un système qui fonctionne bien. Par contre, nous voulons l'organiser au niveau du territoire national, l'organiser par filière en fonction des besoins et sur une cartographie qui a plus de dix ans aujourd'hui sur les emplois en tension, nous voulons changer cela. Mais il ne s'agit pas pour nous d'en faire une arme anti-immigrés, une arme anti-étrangers. Il s'agit d'avoir une politique là aussi maîtrisée sur la migration économique. Elle ne l'était pas parce qu'elle ne correspondait pas à des réalités, des besoins. Demain, elle doit l'être.

RENAUD DELY
Concrètement, comment allez-vous faire pour déterminer ces secteurs en tension, ces quotas selon ces secteurs en tension ? Vous en appelez donc au patronat ? Vous avez besoin d'une collaboration avec le MEDEF ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non. Très concrètement, je ne vais pas vous répondre parce je ne le sais pas. Ce que je sais, c'est que la ministre du Travail a un service qui s'appelle la DARES dont c'est la spécialité qui va faire cette cartographie à la fois des métiers en tension et à la fois des besoins. Donc elle va travailler avec tous les acteurs, les entreprises, les régions…

RENAUD DELY
Les partenaires sociaux, les patronats, les syndicats de salariés.

CHRISTOPHE CASTANER
Les régions qui ont cette cartographie là aussi quand elles mettent en place des plans de formation, sachant qu'on veut travailler sur la double dimension. Les besoins immédiats mais aussi les besoins à dix ans, parce qu'aujourd'hui on peut aussi avoir besoin d'avoir des gens qui viennent aussi sur ces projections que nous faisons en matière économique.

MARC FAUVELLE
Sur la question du voile, Christophe CASTANER, on a entendu ces derniers jours et ces dernières semaines à peu près tous les ministres, y compris d'ailleurs celui de l'Education nationale, mais pas forcément vous, en tout cas pas forcément votre voix alors que vous êtes en charge du culte. Pourquoi ? Est-ce que c'est volontaire ou est-ce que vous n'avez rien à dire sur cette question ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non seulement vous auriez pu entendre ma voix mais peut-être même me voir si vous avez regardé l'émission politique de France 2 à 21 heures à un moment important où je me suis exprimé sur le sujet. Mais je me suis exprimé aussi au sein de l'Assemblée nationale comme au sein du Sénat, donc je voudrais vous rassurer sur ce sujet. Par contre ce que j'ai dit et que je vais vous redire, c'est que je pense que ça n'est pas le coeur du débat et qu'on a une spécialité française… Alors sur le voile, ça fait trente ans aussi parce que c'est un excellent marqueur pour savoir qui est de droite et qui est de gauche. Vous savez d'où je viens, j'étais au Parti socialiste. Alors c'était formidable, on pouvait s'opposer sur ce sujet-là.

MARC FAUVELLE
Et quand on est de droite, on veut une loi ; quand on est de gauche, on n'en veut pas, c'est ça ? C'est aussi simple que ça ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, vraiment. Le débat est totalement caricatural et vous l'avez vécu, subi j'imagine, ces trois dernières semaines, et donc je pense que ça n'est pas le débat. Aujourd'hui il y a une loi simple, claire, nette, précise. Appliquons-la, sortons de ce débat-là. Par contre ce qui me préoccupe, moi comme ministre de l'Intérieur et comme ministre du Culte, c'est de voir ces femmes et ces hommes qui mélangent tout. C'est-à-dire que l'islam, c'est une religion, c'est une culture et pour certains ce doit être un système politique qui est concurrent avec celui de la République française. C'est ce que moi j'appelle l'islamisme rampant que l'on connaît dans les quartiers. Et donc c'est de ça dont je préfère parler plutôt que d'avoir ce débat picrocholin sur la question du voile.

RENAUD DELY
Le nouveau président des Républicains, Christian JACOB, a écrit au chef de l'Etat pour lui demander d'installer une commission un peu du type de la commission Stasi qui avait été préalable à l'adoption de la loi de 2004. Une commission justement transpartisane pour réfléchir à la réglementation port du voile dans la société française. Est-ce que vous êtes favorable à l'installation d'une commission de ce type ?

CHRISTOPHE CASTANER
Mais quel est l'intérêt de débattre encore pendant des mois de la question du voile en France ? Je pense qu'on peut prendre un tout petit peu de hauteur et qu'on peut se mobilisent sur les questions fondamentales : celle du communautarisme, celle de l'islamisme et ça va bien au-delà de la question du voile.

RENAUD DELY
Donc il n'y aura pas de commission Stasi.

CHRISTOPHE CASTANER
Mais moi, je suis prêt à discuter de tous les sujets. C'est sorti dans la presse, j'ai invité la semaine prochaine deux personnalités politiques de droite à un petit-déjeuner pour travailler sur la question des listes communautaires.

RENAUD DELY
Xavier BERTRAND et Bruno RETAILLEAU en l'occurrence qui eux-mêmes, justement, vont probablement dévoiler une proposition de loi demain sur cette question des listes communautaires qui pourraient être présentées lors des élections municipales. Est-ce que vous avez l'intention d'interdire ces listes communautaires Christophe CASTANER ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord je n'ai pas le texte de loi mais je les ai invités à venir discuter avec moi pour vous dire que je me montre ouvert et que je ne pense pas qui y ait quelqu'un qui dise la vérité, le ministre de l'Intérieur, moi, et d'autres qui auraient le mensonge. Ça n'est pas le cas. On est sur un sujet très sensible mais on est sur un sujet qui implique aussi la Constitution, la déclaration universelle des droits de l'homme, qui fait que n'importe qui a le droit à se présenter à une élection. Et qu'il soit de confession juive, musulmane ou chrétienne ne doit pas rentrer en compte.

MARC FAUVELLE
C'est quoi une liste communautaire ?

CHRISTOPHE CASTANER
Justement, c'est le vrai sujet. C'est que moi je ne sais pas…

MARC FAUVELLE
Un parti chrétien comme celui qu'a dirigé Christine BOUTIN autrefois, c'est un parti communautaire ?

CHRISTOPHE CASTANER
Et maintenant je crois que c'est Monsieur POISSON qui le dirige.

MARC FAUVELLE
Exactement.

CHRISTOPHE CASTANER
Voilà. Donc je ne sais pas ce que c'est une liste communautaire. Par contre, je sais ce que sont les comportements communautaires. Je sais ce que sont les mots communautaires. Je sais l'antisémitisme porté par certains y compris dans leur expression politique et c'est cela que moi je condamne et c'est cela que je veux dans la préparation des élections municipales que les préfets puissent sanctionner de façon systématique.

MARC FAUVELLE
A condition de trouver des critères.

CHRISTOPHE CASTANER
A condition d'avoir effectivement des critères qui ne soient pas : « oui, mais il a une religion et l'islam en particulier. » C'est insupportable. Vous savez, cet après-midi je serai à la Grande Mosquée de Paris pour rendre hommage aux musulmans morts pour la France et je serai présent… Je crois que je serai un des premiers ministres de l'Intérieur à être présent aux côtés des autorités religieuses, aux côtés du recteur de la Mosquée, Dalil BOUBAKEUR, parce que je sais cet engagement-là et je fais vraiment la différence entre l'islam - la religion, la culture - et l'islamisme qui est un adversaire contre lequel nous devons nous mobiliser tous ensemble de façon transpartisane. Mais pas à travers une commission où on va débattre du voile : sur le fait de savoir comment justement quartier par quartier, mètre carré par mètre carré, on reconquiert la République.

MARC FAUVELLE
Vous avez rappelé votre passé de gauche, Christophe CASTANER. C'est d'ailleurs peut-être toujours votre présent…

CHRISTOPHE CASTANER
Oui. Pour moi je considère que c'est mon présent et j'ai bien noté que ça n'était pas un reproche.

MARC FAUVELLE
Il n'y a pas de reproche dans ma question. Qu'est-ce que vous pensez de vos anciens camarades, anciens amis qui vont aller manifester dimanche prochain pour dénoncer l'islamophobie en France ?

CHRISTOPHE CASTANER
Alors je crois avoir vu que le Parti socialiste ne participait pas à cette manifestation. Alors si, certains d'entre eux : je crois que Génération.s…

MARC FAUVELLE
Le parti de Benoît HAMON, oui. Si vous n'étiez pas ministre, vous seriez allé manifester ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, je n'irais pas parce que je crois qu'il y a des mots en ce moment qu'on utilise et qui n'apaisent pas le débat. Qui au contraire l'accentuent, le stigmatisent, l'aggravent. Et celui du débat sur l'islamophobie aujourd'hui contribue à cela, c'est pour ça que je ne reprends pas ce…

MARC FAUVELLE
Est-ce qu'il y a de l'islamophobie aujourd'hui dans notre pays ?

CHRISTOPHE CASTANER
Il y a du racisme, il y a des gens qui contestent la religion islam comme il y a de l'antisémitisme aussi et je le condamne évidemment. Mais ceux qui utilisent ce mot-là aujourd'hui s'en servent pour empêcher de critiquer l'islamisme, le communautarisme que je dénonce. Et donc je veux garder cette liberté de le dénoncer tout en disant que je respecte totalement la religion de l'islam, et que mon rôle comme ministre de l'Intérieur, c'est de faire en sorte que ceux qui font le choix religieux quel qu'il soit, mais de l'islam en particulier, doivent être défendus et je veux les défendre.

RENAUD DELY
Et le texte qui appelle à cette manifestation mentionne aussi et dénonce des lois liberticides qui visent les musulmans en France. Est-ce qu'il y a, selon vous Christophe CASTANER, aujourd'hui des lois liberticides en France qui visent les musulmans ?

CHRISTOPHE CASTANER
Je ne crois pas et j'ai pu noter que certains signataires…

MARC FAUVELLE
Vous ne croyez pas ? Vous n'êtes pas sûr ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, non, mais je pense que ça n'est pas le cas et j'ai bien noté qu'il y avait certains des signataires qui eux-mêmes, alors qu'ils avaient signé le texte, considéraient qu'il n'y en avait pas non plus. J'ai vu que François RUFFIN faisait des gaufres au moment où il a signé ce texte-là…

MARC FAUVELLE
Et qu'il irait jouer au foot dimanche prochain, qu'il ne serait pas dans la manifestation.

CHRISTOPHE CASTANER
Il n'ira pas. Donc ça montre le peu de sérieux de cet appel-là. Il n'empêche qu'il y a aujourd'hui une montée du racisme dans notre pays. Elle n'est pas récente. Il n'empêche que certains contestent même le fait de pouvoir avoir une pratique religieuse, et de l'islam en particulier, et cela est condamnable. Je le condamne. (…)

RENAUD DELY
Vous évoquiez à l'instant Christophe CASTANER la montée du racisme à l'endroit de nos compatriotes de confession ou de culture musulmane, l'émotion qui existe aujourd'hui dans cette communauté a été renforcée notamment par l'attaque de la mosquée de Bayonne. Pourquoi est-ce que le président de la République ne s'est pas rendu sur les lieux ?

CHRISTOPHE CASTANER
Je ne me suis pas rendu non plus sur les lieux, Laurent NUNEZ a été sur place immédiatement. Il est vrai que moi j'étais à Munich à ce moment-là avec les ministres de l'Intérieur. Il n'y a pas eu de mort, par contre il y a une condamnation politique massive, de toute la classe politique et du président de la République aussi. Heureusement il n'y a pas eu de mort, mais il y a aujourd'hui une émotion vive pour protéger les mosquées, effectivement, c'est la communauté religieuse de ceux qui ont fait le choix de l'islam qui a été mise en cause par le comportement totalement scandaleux, dingue, criminel aussi dans sa volonté…

RENAUD DELY
C'était un attentat ?

CHRISTOPHE CASTANER
Non, ce n'est pas un attentat, parce que vous savez la définition de l'attentat, il appartient au procureur national antiterroriste de qualifier ou pas si un fait est considéré comme terroriste, donc relève de la définition de l'attentat. L'attentat c'est une volonté politique de tuer, et donc ça relève d'une définition juridique précise, le procureur a considéré que les éléments qu'il avait en sa disposition ne conduisaient pas à qualifier en attentat et donc en acte terroriste.

MARC FAUVELLE
Christophe CASTANER, deux questions d'actualité, d'abord sur les derniers chiffres des policiers blessés en France, des chiffres en forte hausse l'an dernier, + 16%, ils ont été communiqués cette nuit. Est-ce que c'est une conséquence du mouvement des Gilets jaunes ?

CHRISTOPHE CASTANER
Pour l'essentiel, oui.

MARC FAUVELLE
Vous vous attendiez à ces chiffres ?

CHRISTOPHE CASTANER
Oui, parce que nous avons un tableau de bord des blessés, qu'il s'agisse des blessés d'ailleurs dans les manifestations de Gilets jaunes, qui étaient des manifestants, mais aussi des blessés dans la police, et donc nous savions que aurions cette hausse, mais au-delà, ce que je note c'est que si je prends les neuf premiers mois de cette année en matière de violences urbaines, par exemple, sur l'agglomération parisienne, on en parle beaucoup, évidemment après ce qui s'est passé le week-end dernier, elles sont en baisse. Elles sont en baisse significative, mais il n'empêche que le type de violence a augmenté dans la gravité et que les violences contre nos policiers sont fortes. Mais ce n'est pas nouveau, vous souvenez on est en plein procès d'ailleurs d'assises sur ce sujet Viry-Châtillon, Grigny en octobre 2016, quatre policiers qui sont pris à partie, qui sont blessés très gravement, c'était un de mes premiers déplacements, et en ce moment il y a le procès d'assises. Donc il y a par contre une violence, pas forcément une baisse, mais il y a une violence de plus en plus grave et la volonté de nuire, la volonté de frapper, la volonté de tuer. Ce que nous avons vu ce week-end c'est cela aussi.

MARC FAUVELLE
L'actrice Adèle HAENEL accuse le réalisateur Christophe RUGGIA d'agressions sexuelles, des faits qui se seraient déroulés lorsqu'elle était mineure, pendant le tournage d'un film. Elle l'a dit le week-end dernier dans Mediapart, en disant en même temps qu'elle ne voulait pas porter plainte, parce que ça ne sert à rien aujourd'hui d'aller porter plainte dans ce genre d'affaire. Finalement la justice a ouvert une enquête hier, mais qu'est-ce que vous pouvez lui dire, à elle, et aux autres femmes possiblement, je dis ça parce que la justice n'a pas tranché sur l'affaire, possiblement victimes ?

CHRISTOPHE CASTANER
D'abord il faut la rassurer. Il faut la rassurer parce qu'elle porte un traumatisme extrêmement violent de ce qu'elle évoque avoir subi et donc je veux la rassurer sur ce sujet et lui dire que la police comme la justice seront à ses côtés. Vous savez, aujourd'hui, chaque jour, chaque jour, il y a 200 femmes qui viennent dans un commissariat, qui viennent dans une caserne de gendarmerie ou qui appellent un policier ou qui appellent un gendarme, que nous accompagnons. Chaque jour il y a peut-être une femme, deux femmes, dix femmes qui sont sauvées par la police et la gendarmerie. Il arrive qu'il y ait des loupés, et ils sont insupportables, et je les condamne évidemment et il nous faut améliorer cela de façon permanente, et vous savez que c'est le travail que nous menons au sein du gouvernement. Mais surtout je veux lui dire à elle, qu'elle doit faire confiance dans la justice, la justice s'est saisie elle-même de l'instruction de ce dossier, nous avons fait évoluer les textes, y compris sur la durée de prescription, et dans la durée, ce n'est pas propre à ce gouvernement, nous devons maintenir l'effort, ces violences-là, ces attaques-là sont totalement insupportables, parce qu'elles mettent en cause la civilité. La civilité c'est la façon dont on vit ensemble, eh bien ces comportements-là de prédateurs sexuels, les mettent en cause.

RENAUD DELY
En France, Christophe CASTANER, depuis 2 ans et le début de la vague MeToo, il y a eu une seule condamnation en France, et cette condamnation c'est celle de la jeune femme qui a été condamnée pour diffamation après avoir initié le #balancetonporc.

CHRISTOPHE CASTANER
Non mais il y a des condamnations…

RENAUD DELY
Vous comprenez que ça puisse susciter le trouble chez les femmes victimes d'agressions ou de harcèlement sexuel.

CHRISTOPHE CASTANER
C'est votre chiffre qui me trouble, parce qu'il y a, peut-être pas tous les jours, mais toutes les semaines, des condamnations en France pour des actes violents ou des violences sexuelles contre les femmes.

RENAUD DELY
J'évoque ceux qui ont été dénoncés dans la vague MeToo depuis 2 ans en France.

CHRISTOPHE CASTANER
Parce que ça fait un peu moins de 2 ans et que le temps de la justice est un temps qui est un peu long, mais c'est celui où on cherche la preuve pour condamner quelqu'un. Il faut accepter ce temps long. La précipitation n'est jamais la meilleure conseillère de la justice.

MARC FAUVELLE
Mais la question de la preuve, comment on l'aborde, justement, quand c'est parole contre parole, comme dans le cas d'Adèle HAENEL ?

CHRISTOPHE CASTANER
C'est un problème fondamental, parce qu'effectivement la parole ne peut pas suffire à valoir condamnation, mais nous devons y travailler. Je prends un exemple précis. Nous avons missionné nos inspections avec la ministre de la Santé pour que nous puissions établir la preuve, dès le passage à l'hôpital par exemple, il peut arriver qu'au moment du traumatisme la victime ne souhaite pas forcément porter plainte, et donc du coup il n'y a pas le recueil de preuves. Eh bien on a une mission qui doit nous donner ses conclusions dans quelques semaines, qui doit nous permettre d'établir que ce passage-là, les constats qui sont faits, seront des éléments de preuve, dans un procès qui viendra peut-être dans 5 ans, de faire en sorte que si dans 3 ans la personne se dise : « Oui j'ai subi ça, je veux porter plainte », nous puissions aller rechercher la preuve depuis l'origine. Nous avons conscience de ces limites-là et je comprends parfaitement, même si je le regrette, qu'une femme victime n'ait pas confiance, parce qu'elle est dans un système qui lui dit « mais c'est un peu toi qui est coupable », vous connaissez cette vieille mise en cause totalement anormale, et je peux comprendre aussi que face au choc elles ne portent pas plainte, il faut porter plainte, de façon systématique.

MARC FAUVELLE
Merci à vous Christophe CASTANER.

CHRISTOPHE CASTANER
Merci à vous.

RENAUD DELY
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 novembre 2019