Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'État auprès du ministre de l'économie et des finances, à Radio Classique le 25 novembre 2019, sur le lancement de la 5G en France et sur l'usine sidérurgique Ascoval.

Prononcé le

Intervenant(s) :

Thématique(s) :

Texte intégral

DIMITRI PAVLENKO
La 5G c'est enfin parti ! Dans Les Echos ce matin, Agnès PANNIER-RUNACHER, secrétaire d'Etat à l'Industrie, livre les détails du processus d'attribution des fréquences, et surtout le fameux prix plancher, celui que l'Etat espère retirer, au minimum, de cette attribution qui va se dérouler en deux temps. Bonjour Agnès, Agnès PANNIER-RUNACHER.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonjour Dimitri.

DIMITRI PAVLENKO
Secrétaire d'Etat à l'Industrie auprès de Bruno LE MAIRE. Merci d'être avec nous ce matin, pour commenter ces annonces que vous faites, donc, dans Les Echos ce matin. La France va donc être le dernier grand pays à se lancer dans la 5G. Ce prix plancher de 2,170 milliards, pour les opérateurs c'était vraiment un petit peu la clef, parce que ce dont ils s'inquiètent, c'est derrière de ne pas avoir les moyens de pouvoir développer, déployer les fameuses antennes. D'abord, peut-être un commentaire, ce chiffre, pourquoi 2,170 milliards ? On a un peu coupé la poire en deux entre ce que souhaitaient les opérateurs et ce qu'espérait le gouvernement, non ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Pas tout à fait, en fait. Donc, la première chose c'est que la France est au rendez-vous de la 5G. On n'est ni le premier, mais on n'est pas le dernier grand pays à lancer les enchères, et ce qui est important c'est de s'équiper en 2020, donc on est au rendez-vous de cette échéance. La deuxième chose, sur le prix, c'est que ce n'est pas nous qui l'avons fixé pour le moment, puisque nous l'avons mis en consultation, c'est la CPT. La CPT c'est une autorité administrative qui évalue quel est le patrimoine des Français, à chaque fois qu'on fait une privatisation ou qu'on donne quelque chose qui est un bien public, à du privé. Et l'analyse de la CPT est qu'effectivement ça vaut 2,170 milliards, et pour le moment nous nous rangeons à ce prix-là. Ce prix-là il permet, parce qu'on a un mécanisme d'enchères particulier, où on assure un bloc minimal à chacun des acteurs, à un prix qui défie toute concurrence. 350 millions d'euros pour un bloc de 50 MHz. Pour vous donner une comparaison, en Allemagne, le dernier entrant a le même bloc, sur un pays qui est plus grand, pour 700 millions d'euros. Donc, notre vision était d'assurer un minimum de blocs permettant à chacun des acteurs d'être présents, de faire de la concurrence et de ne pas être exclus du marché. En revanche, on ouvre la compétition sur le reste des fréquences que nous mettons en jeu, 110 MHz, et là on permet à ceux qui ont les moyens d'investir dans la 5G, d'y aller vraiment, et chacun exprimera son prix. Et je pense que c'est une façon très inédite de lancer les enchères, mais qui préserve finalement le bloc de service public, avec les obligations de couverture, qui sont des obligations de couverture là où les opérateurs ... extrêmement exigeantes, c'est vrai, parce que nous privilégions une politique industrielle, et nous privilégions la couverture des Français, là où on a fait des erreurs et on voit aujourd'hui sur la 4G où on rattrape notre retard de déploiement, et en même temps, nous faisons en sorte d'avoir un prix qui soit équilibré et qui ne soit pas indécent.

DIMITRI PAVLENKO
Alors, on ne peut pas faire plaisir à tout le monde, évidemment, les petits opérateurs, ceux qui en fait ont peut-être les moyens financiers les moins importants, en l'occurrence FREE et BOUYGUES TELECOM, disent : ce système qui préserve quand même donc des enchères, où là les prix peuvent grimper, c'est le jeu même des enchères, va favoriser les opérateurs les plus puissants, en l'occurrence ORANGE et SFR. Avez-vous peut-être un commentaire à faire, une réponse à leur apporter ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Oui, alors, deux choses. D'abord, les gros opérateurs, eux, auraient préféré des blocs à 40 MHz, et puis bienvenue dans l'économie de marché. Je crois qu'on a affaire à quatre capitaines d'industrie qui connaissent parfaitement les règles du jeu, et effectivement on laisse la place à la concurrence de marché, pas sur tout, puisqu'on garantit un minimum, un socle de service public, mais sur la partie restante, qui est une partie mineure par rapport à la partie sur laquelle on garantit le socle, 200 MHz, socle de service public, 110 MHz, la concurrence. Ça nous paraît particulièrement équilibré.

DIMITRI PAVLENKO
Alors, je répète, c'est un prix plancher, c'est 2,170 milliards, ça veut dire qu'au terme des enchères, le coût total de la 5G pour les opérateurs pourrait être, je ne sais, pas 4, 5, 6 milliards. Si on atteint ces montants-là, aurez-vous peut-être une impression d'échec, parce que la réponse de la Fédération française des télécoms, le lobby du secteur, après ce chiffre que vous avez annoncé hier, c'est de dire : il y a quand même une menace sur le déploiement de la 5G derrière, parce que les opérateurs, c'est 10 milliards qu'ils mettent tous les ans pour déployer la téléphonie de nouvelle génération en France, à ces montants-là, 6 milliards, on n'est plus très loin de ce qu'a fait l'Allemagne, l'Italie, où on a dit : c'est stratosphérique, ça va pénaliser le déploiement de la 5G, Agnès PANNIER-RUNACHER.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Sauf que lorsque les opérateurs s'engagent, ils ont des obligations de couverture, donc c'est à eux de faire le bon prix, au moment…

DIMITRI PAVLENKO
A eux de savoir s'arrêter pendant les enchères, en fait.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Exactement. Moi, je ne suis pas comptable de leur volonté, à absolument, d'écraser la concurrence. Donc ça c'est des choix stratégiques, ils les font en fonction des moyens dont ils disposent, et de leur stratégie. Ce que je veux dire en revanche, c'est que nous, l'argent qu'on récupère, il ne sera pas perdu pour le déploiement, puisqu'au-delà d'un certain montant on le réinvestira dans le réseau, quels que soient les moyens. On est aujourd'hui dans une politique de déploiement massif. Sur le très haut débit, 3 milliards sur la table, sur la 4G avec le New deal et un effort sans précédent, et pour le coup je veux remercier les opérateurs parce qu'ils se sont prêtés au jeu et ils sont dans la dynamique. Et sur la 5G, et avec un léger décalage sur la 5G, la 5G, la très forte montée en charge arrive lorsque le 4G New deal sera délivré, et donc on est dans une politique très cohérente, d'équipement des territoires et des infrastructures.

DIMITRI PAVLENKO
Alors, autre question qui concerne la 5G. On attend toujours le décret d'application de la loi sur la sécurité des réseaux mobiles, c'est la fameuse loi Huawei qui doit soumettre, une fois promulguée, à autorisation de l'Etat, tous les équipements télécoms que les opérateurs choisiront pour la 5G. Vous dites ce matin dans Les Echos : ces décrets, là, c'est pour dans quelques jours, ils arrivent. Qu'est-ce qui va se passer pour HUAWEI, très concrètement, Agnès PANNIER-RUNACHER ? Il y a beaucoup de questions chez les opérateurs. Qu'est-ce qu'ils vont faire s'ils n'ont plus le droit d'utiliser le matériel de HUAWEI ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, très concrètement, le décret il est passé en Conseil d'Etat mardi dernier, ça veut dire qu'il a été concerté avec les opérateurs et que les opérateurs le connaissent parfaitement, ils n'ont pas besoin qu'il soit publié au Journal officiel pour pouvoir travailler. Donc ils l'ont.

DIMITRI PAVLENKO
Mais ça ne présume pas de la réponse de l'ANSSI, quand on leur dira…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Et par ailleurs, les règles du jeu sont très claires là aussi. On est sur un sujet de sécurité, ce n'est pas juste écouter les conversations ou attraper des données, la 5G c'est ce qui va faire, ce qui va équiper votre voiture autonome, ou le robot chirurgical qui va vous opérer à distance. Donc il est clair qu'on ne peut pas se permettre d'avoir du hacking ou du sabotage d'une quelconque manière, ou même un problème de mauvaise programmation, c'est aussi possible.

DIMITRI PAVLENKO
Mais je rappelle, HUAWEI, le chinois HUAWEI est accusé de dissimuler des portes dérobées, en fait, dans son système, qui permettraient aux autorités chinoises d'espionner à distance, mais ça pose beaucoup de questions ce décret, parce que par exemple, si HUAWEI, les équipements HUAWEI sont interdits par l'Agence de sécurité des systèmes informatiques l'ANSSI, est-ce que ça veut dire que vous interdirez HUAWEI en 5G, dans les villes où le matériel HUAWEI est déjà présent sur la 4G ? Toutes les grandes villes françaises, exceptées Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, pour certains opérateurs, ont du HUAWEI sur la 4G actuellement.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Nous, notre sujet, ce n'est pas HUAWEI, c'est les équipementiers, et c'est le fait qu'ils présentent une offre sécuritaire de qualité, qu'on est capable de contrôler les sous-traitants, et que les opérateurs sont capables de contrôler leurs propres sous-traitants. HUAWEI, c'est une situation qui effectivement défraie la chronique aujourd'hui, parce que les Etats-Unis, mais pas seulement les Etats-Unis, l'Australie, les a bloqués, mais les autres équipementiers, où seront-ils dans 15 ans ? Quel sera leur actionnariat ?

DIMITRI PAVLENKO
ERICSSON, NOKIA, pour ne pas les citer.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Exactement. Donc le sujet s'applique à tous les équipementiers, SAMSUNG est train de considérer aussi le marché européen, donc il y a quatre équipementiers. Aujourd'hui, HUAWEI en France c'est 25 % de parts de marché, donc ce n'est pas l'Alpha et l'Oméga de l'équipement français, c'est un des équipementiers parmi d'autres, et ils seront contrôlés parmi les autres. Et en tout état de cause, effectivement, équipement par équipement, comme on le fait déjà de manière réglementaire, il ne faut pas non plus dire « on a inventé quelque chose de nouveau », on le fait aujourd'hui de manière réglementaire, équipement par équipement, là on va donner une autorisation, cette autorisation elle sera pour un temps donné, sur une géographie donnée, avec des modalités données d'intervention. Et je le redis aux opérateurs et à leurs Conseils d'administration, il faudrait être complètement déconnecté pour ne pas se poser la question, justement, des choix stratégiques d'équipements qu'ils vont faire. Parce qu'ils sont majeurs aujourd'hui, parce que vous n'allez pas avoir une grande entreprise qui mettra ses données si elle n'a pas une garantie sur la qualité de la sécurité. Et donc cette garantie de la sécurité elle va bien au-delà du choix de l'équipementier, c'est aussi quelles équipes en interne on met derrière, pour être capable de vérifier les lignes de code de l'équipementier, pour être capable de s'assurer que la chaîne de sous-traitance est au rendez-vous, et s'il y a un problème, pour être capable d'avoir des plans B. C'est de ça qu'il est question, et je crois que le débat aujourd'hui est extrêmement limité à un sujet qui est relativement anecdotique, par rapport à la réalité du sujet complet, qui est la sécurité dans la 5G pour les 15 ans qui viennent, c'est de ça qu'on parle.

DIMITRI PAVLENKO
Je change de sujet, on n'a pu beaucoup temps. Vous allez à Saint-Saulve dans la journée, chez ASCOVAL, on se rappelle, le sidérurgiste qui a été repris il y a 6 mois par le Britannique OLYMPUS STEEL, c'est un dossier extrêmement complexe. Alors, ce qu'on sait, c'est qu'ASCOVAL, aujourd'hui, a encore du mal à trouver des clients. L'usine, soyons clairs, vit sous perfusion d'argent public. Est-ce que c'est vraiment de l'argent bien investi, Agnès PANNIER-RUNACHER ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Oui, c'est de l'argent bien investi, parce que c'est une de nos dernières aciéries électriques, à un moment où on s'engage dans la transition écologique énergétique. C'est un processus qui permet d'économiser énormément d'énergie, et donc d'avoir des émissions de CO2 moindres que les autres processus. Aujourd'hui, le marché de l'acier est sous tension, parce qu'il est envahi par la production chinoise, et c'est pour ça que nous avons obtenu de l'Union européenne, un mécanisme de protection aux frontières, qui s'avère aujourd'hui un peu limité par rapport à la quantité d'acier chinois qui arrive sur le marché, et que nous regarderons avec le plus grand intérêt et vigilance, la demande de rachat du groupe chinois sur BRITISH STEEL, donc vous savez, on ne va pas rentrer dans le détails, mais en gros…

DIMITRI PAVLENKO
Mais BRITISH STEEL, en fait, possède l'usine d'Hayange en Moselle, et il se trouve qu'Hayange était sensée travailler avec ASCOVAL, sur ce projet de développement.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Voilà. Donc nous, ce qu'on a fait, c'est sécuriser le projet entre Hayange et ASCOVAL, on va en parler au Comité de suivi cet après-midi, donc je ne vais pas rentrer dans le détail non plus, parce qu'on réserve ces éléments-là aux salariés, mais on a sécurisé ça, on a la possibilité de bloquer le rachat d'Hayange par cet acteur chinois, si on estime qu'on n'a pas toutes les garanties, et on regardera de très près cette opération, et de manière générale on regarde la dynamique sur le marché de l'acier de l'Union européenne. Moi je constate que l'Union européenne a été alertée par la Fédération européennes des aciéristes, sur la situation mondiale et sur le fait que la Chine ne joue pas avec les règles du jeu, puisqu'ils font du dumping sur l'acier aujourd'hui en Europe, et ça c'est un sujet qu'on doit adresser.

DIMITRI PAVLENKO
Oui, et ce sera un sujet de la prochaine Commission qui entre en fonction d'ici la fin de la semaine. Merci Agnès PANNIER-RUNACHER, secrétaire d'Etat à l'Industrie auprès de Bruno LE MAIRE, avec nous ce matin.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 novembre 2019