Interview de Mme Sibeth Ndiaye, secrétaire d'État, porte-parole du Gouvernement, à Europe 1 le 2 octobre 2019, sur l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen.

Intervenant(s) :

  • Sibeth Ndiaye - Secrétaire d'État, porte-parole du gouvernement

Prononcé le

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bonjour Sibeth NDIAYE.

SIBETH NDIAYE
Bonjour.

SONIA MABROUK
Le gouvernement dit-il la vérité, toute la vérité sur l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen ?

SIBETH NDIAYE
Bien sûr, c'est une évidence depuis le début de cette catastrophe industrielle que nous avons connue à Rouen, nous disons à chaque moment et à chaque instant la vérité telle que nous la connaissons.

SONIA MABROUK
N'avez-vous pas clairement sous-estimé l'ampleur de cette catastrophe, n'avez-vous pas amplement sous-estimé l'angoisse et désormais la vive colère des habitants ?

SIBETH NDIAYE
Je partage bien évidemment l'angoisse qui est celle des habitants, je ne peux, je n'étais pas présentes sur le site au moment de l'explosion, mais je ne peux qu'imaginer ce que ça représente d'être réveillé en pleine nuit par des odeurs nauséabondes, d'avoir ce gigantesque incendie à proximité de chez soi, je ne peux que l'imaginer et évidemment le gouvernement est en pleine solidarité avec l'ensemble des habitants de Rouen et de son agglomération.

SONIA MABROUK
Mais le Premier ministre a promis, Sibeth NDIAYE, la transparence absolue et qu'est-ce qu'on a aujourd'hui, ce matin, une liste de produits incompréhensibles pour le commun des mortels.

SIBETH NDIAYE
C'est bien la raison pour laquelle cette liste a mis du temps à être présentée. La première raison, c'est que vous le savez désormais depuis que la France a connu une vague d'attentats notamment à partir de 2017, on a fait en sorte que les listes des sites industriels dangereux, là où on peut retrouver un certain nombre de produits ne soient pas rendues publiques pour éviter que des personnes mal intentionnées n'essaient de venir s'en saisir. Et donc ces listes, elles existent, elles sont détenues par les industriels évidemment, elles sont codifiées de manière à ce qu'elles ne puissent pas se balader dans la nature et être utilisables immédiatement, donc nous avons pris la décision de rendre publique cette liste, cette codification, je comprends qu'elle ne soit pas forcément compréhensible, on va évidemment venir clarifier les choses et aussi vous voyez l'impératif de transparence, il doit aussi s'accompagner d'un impératif d'explication. Parce moi, on peut me balancer des tas de noms de produits chimiques, je ne comprends pas forcément ce à quoi ça correspond et quel est leur dangerosité.

SONIA MABROUK
Votre problème désormais, c'est que la publication des résultats, des analyses même dans les prochaines heures, sera immédiatement marquée du sceau du soupçon, ces résultats vont être mis en cause, votre parole, la vôtre de manière générale est mise en cause.

SIBETH NDIAYE
Mais ces analyses ça n'est pas, Sibeth NDIAYE, Elisabeth BORNE ou Agnès BUZYN qui les réalisent.

SONIA MABROUK
Qui le garantit, est-ce qu'il y a un collège d'experts indépendants ?

SIBETH NDIAYE
Mais évidemment nous avons, nous disposons en France de plusieurs agences ou instituts qui ont en leur sein des scientifiques et des experts. Ce sont, eux, avec leurs laboratoires et les laboratoires qui travaillent avec eux, qui vont effectuer ces expériences, ça n'est pas un membre du gouvernement, ça n'est pas un fonctionnaire, ça n'est pas le préfet qui réalise les analyses. Donc quand on donne des résultats d'analyses, nous ne les avons évidemment pas trafiqués, nous donnons la vérité entière et transparente.

SONIA MABROUK
Le préfet justement de Seine-Maritime, est-ce qu'il a fait correctement son travail, les riverains demandent son départ ?

SIBETH NDIAYE
Non, je crois que dans une situation de crise telle qu'on la connaît parce qu'on fait face ici à une véritable catastrophe industrielle, le préfet a eu le comportement adéquat qu'il fallait, il a fait la transparence à tous les instants, il aura désormais à coeur d'avoir un point quotidien pour expliquer où on en est des résultats des analyses qui sont remontés progressivement et vous savez le préfet en accord avec le gouvernement a appliqué strictement le principe de précaution. Qu'est-ce que ça veut dire ?

SONIA MABROUK
Attendez Sibeth NDIAYE, je vais vous laisser le préciser, mais ce matin on a l'impression d'entendre, de vous entendre dire dormez braves gens tout va très bien, on vous donnera les résultats en temps et en heure.

SIBETH NDIAYE
Mais ce n'est absolument pas ce que je dis, ce que je dis c'est que je comprends parfaitement l'angoisse des gens qui vivent en ce moment à Rouen, il y a des odeurs qui sont nauséabondes, on a des gens qui ont eu un certain nombre de syndromes respiratoires qui ont toussé, on a des gens qui ont eu des nausées et des vomissements. Ce que je dis aussi c'est que les analyses que nous avons sur la qualité de l'air montrent qu'il n'y a pas de pollution particulière différente de ce qu'on a dans l'atmosphère habituelle d'une ville qui est une ville aussi un peu polluée, c'est le cas de Rouen et de toutes les grandes agglomérations françaises.

SONIA MABROUK
Mais vous connaissez qu'en disant ça, il y a une distorsion entre ce qui est dit, qualité de l'air habituelle lorsque vomissements maux de tête se multiplient, c'est-à-dire qu'on voit tout cela à l'oeil nu ?

SIBETH NDIAYE
La question scientifique, c'est pourquoi est-ce que vous vomissez ou pourquoi est-ce que vous toussez…

SONIA MABROUK
Oui, mais il y a la question politique, comment rassurer aujourd'hui ?

SIBETH NDIAYE
Parce que je fais appel à la rationalité, je sais que c'est des moments qui sont compliqués parce que c'est des moments où on a peur et je le comprends parfaitement, néanmoins le gouvernement est dans la rationalité et la rationalité c'est pouvoir expliquer qu'on peut avoir des odeurs qui sont nauséabondes, il y a des tas de choses qui sentent mauvaises et qui pour autant ne sont pas nocives. Et on peut avoir parce qu'on respire de la fumée avec des particules à l'intérieur qui ne sont pas des particules toxiques, on peut tousser parce que quand vous respirez de la fumée très fort, en fait vous toussez et c'est normal donc il faut bien distinguer ce qui sont des syndromes habituels lorsqu'on est exposé à des fumées, de ce qui seraient des maladies dues à une toxicité.

SONIA MABROUK
Vous faites appel à la rationalité quand il n'y en a pas, c'est toute la complexité de cette situation et maintenant essayons d'aller plus, loin est-ce qu'il faut engager une réflexion sur l'implantation de ces sites Seveso sur notre territoire, des sites qui sont imbriqués avec nos centres-villes ? Je vais vous donner un exemple concret pour que vous puissiez répondre, Sibeth NDIAYE, à moins de 2 kilomètres de l'usine sinistrée, il y a l'un des plus grands projets d'aménagement de France qui est en chantier, 2 500 logements, pour certains déjà vendus, des bureaux, un accueil pour enfants et personnes âgées, est-ce qu'il faut revenir clairement sur ce projet ?

SIBETH NDIAYE
Alors il faut voir plusieurs choses. La première c'est, et je veux le dire aujourd'hui à votre antenne, c'est que le gouvernement par le biais du ministère de la Transition écologique a demandé, va demander dans les heures qui viennent à l'ensemble des dirigeants de sites Seveso d'effectuer des contrôles de sécurité de manière à nous assurer que l'ensemble des installations sont bien en insécurité. C'est un contrôle supplémentaire que nous demandons aux industriels d'effectuer de manière à nous assurer que tout va bien.

SONIA MABROUK
Dans quel délai vous demandez cela à tous les dirigeants justement de ces sites ?

SIBETH NDIAYE
Il s'agit, après c'est charge ensuite aux industriels de vérifier la conformité de leurs installations notamment en matière de risque incendie, mais nous souhaitons que cette vérification générale soit effectuée par les industriels.

SONIA MABROUK
Rapidement avant la fin de l'année.

SIBETH NDIAYE
Soit effectuée dans les meilleurs délais évidemment parce que nous pensons que c'est un élément indispensable. La deuxième chose que je veux dire, c'est que des contrôles existent sur l'ensemble de ces sites et le site de Lubrizol en particulier a reçu de manière régulière des contrôles et au cours des dernières années, il y en a reçu un par an…

SONIA MABROUK
Sont-ils suffisants, c'est la question ?

SIBETH NDIAYE
En particulier des contrôles incendies qui ont montré qu'il n'y avait pas de risque particulier. Après le risque zéro n'existe pas, on aura une enquête administrative et des enquêtes judiciaires, qui nous diront quelles sont les raisons pour lesquelles il y a eu un incendie et qui devront déterminer des responsabilités. Et l'industriel ne pourra pas s'exonérer de responsabilités parce qu'évidemment ces responsabilités…

SONIA MABROUK
Attendez quand vous dites que l'industriel, c'est-à-dire que là vous pointez clairement la direction de l'usine, qui a essayé de se dédouaner parce que…

SIBETH NDIAYE
Je ne pointe personne, puisque je n'ai pas aujourd'hui, compte tenu du fait que les enquêtes n'ont pas débuté, je ne peux pas vous dire voilà comment se sont passées les choses.

SONIA MABROUK
L'usine qui n'a pas eu un mot, un mot de la direction pour les habitants.

SIBETH NDIAYE
Je regrette effectivement que Lubrizol ait une communication qui ne soit pas très compatissante à l'égard des habitants de Rouen qui subissent aujourd'hui cette catastrophe industrielle, je le regrette et j'espère que dans les jours à venir ils auront à coeur d'infléchir les choses. Moi, ce qui est important pour moi à l'instant où je vous parle, c'est que je veux rassurer les Français et en particulier les Rouennais, sur le fait que ce sont des sites, les sites Seveso qui sont extrêmement suivis, que ce sont des sites qui ont des degrés de sécurité qui sont importants et que nous sommes attentifs à ce que les inspections quand elles doivent avoir lieu aient lieu.

SONIA MABROUK
Pour conclure, Sibeth NDIAYE, et là je ne m'adresse pas à la porte-parole du gouvernement, mais qu'auriez-vous fait si vous habitiez à Rouen, si votre famille y était, si vos parents y résidaient, si vos enfants y sont scolarisés, peut-être auriez-vous fait partie de ces manifestants qui réclament la vérité et qui s'étonnent de la gestion du gouvernement ?

SIBETH NDIAYE
Moi, je comprends parfaitement l'angoisse qu'on peut ressentir quand on est confronté à la situation à laquelle aujourd'hui les Rouennais sont confrontés, ce que je veux leur dire, c'est qu'à chaque fois que le gouvernement à disposer d'une information, qu'elle soit de nature rassurante ou pas, nous avons donné cette information. Qu'évidemment il y a des analystes qui prennent du temps et que donc on ne peut pas dire du jour au lendemain, moins d'une semaine après le sinistre que tout risque est parfaitement écarté, nous ne pouvons pas le dire. Mais lorsqu'un risque peut être écarté sur la qualité de l'eau, sur la qualité de l'air, nous l'avons écarté, nous avons donné des principes de précaution sur la manière dont il fallait nettoyer les suies et nous faisons les choses en bonne ordre de manière aussi rationnelle, mais aussi avec le la compréhension aiguë des peurs qui sont aujourd'hui celles des Rouennais.

SONIA MABROUK
Et nous attendons les prochains résultats des analyses à venir, merci Sibeth NDIAYE, porte-parole du gouvernement.

SIBETH NDIAYE
Merci à vous.

MATTHIEU BELLIARD
D'un mot, pardonnez-moi, Sonia MABROUK, je suis ici avec Thierry RABILLER à Rouen qui est rédacteur en chef de Paris-Normandie, qui a une question pour la porte-parole du gouvernement.

THIERRY RABILLER
Oui Sibeth NDIAYE, le député En Marche Guillaume KASBARIAN a remis le 23 septembre dernier à Edouard PHILIPPE un rapport concernant les projets industriels et notamment pour simplifier les installations de l'industrie en France, il s'attaque aux normes environnementales qui sont trop complexes, est-ce qu'Edouard PHILIPPE va…, et votre gouvernement, ou est-ce que vous allez continuer sur cette voie-là ou est-ce que vous avez un moratoire et stopper ce projet ?

SIBETH NDIAYE
Alors je pense qu'il faut regarder les choses dans le détail, le projet dont vous parlez correspond à la nécessité pour pouvoir faciliter l'implantation de sites industriels, qui je le rappelle sont des sites qui permettent de créer des emplois aussi, ce n'est pas que des fûts chimiques qu'on plante à un endroit et qui seraient juste uniquement dangereux, c'est aussi des emplois derrière et donc le projet que nous avons est de faire en sorte qu' on puisse empêcher qu'il y ait des recours abusifs. C'est l'état d'esprit qui est le nôtre, évidemment je pense qu'il ne faut pas répondre à ce type de question à chaud, il faut comprendre ce qui s'est passé à Lubrizol, comprendre s'il y a eu des failles de sécurité, si ces failles de sécurité ont existé comment on peut y remédier et donc moi je suis convaincue que quand on répond dans l'urgence aux choses et ça a été notamment le sujet sur le fameux éco-quartier, est-ce qu'il faut ou pas stopper sa construction à proximité de l'usine Lubrizol, je pense qu'il ne faut pas répondre dans l'émotion, il faut poser le ballon en quelque sorte, regardez ce qui a dysfonctionné et ensuite apporter des réponses.

SONIA MABROUK
Les questions sont donc posées, merci Sibeth NDIAYE.

SIBETH NDIAYE
Je vous remercie.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 octobre 2019