Interview de Mme Sibeth Ndiaye, secrétaire d'État, porte-parole du Gouvernement, à France 2 le 8 octobre 2019, sur les suites de l'attaque au couteau à la préfecture de police de Paris et la politique de l'immigration professionnelle.

Texte intégral

CAROLINE ROUX
Bonjour Sibeth NDIAYE.

SIBETH NDIAYE
Bonjour

CAROLINE ROUX
On a appris hier qu'une clef USB trouvée au domicile de Mickaël HARPON contenait des images de décapitation et, plus grave j'ai envie de dire, des informations concernant les collègues de travail de Mickaël HARPON, ceux de la préfecture. Alors est-ce qu'à ce stade vous avez des informations pour savoir si ces informations secret-défense ont été transmises ?

SIBETH NDIAYE
Je ne peux évidemment pas vous répondre à ce stade, vous le savez. Une enquête judiciaire est en cours. Les membres du gouvernement ne sont pas destinataires des résultats de ces enquêtes, donc c'est vous qui m'apprenez cette affaire de clef USB, évidemment. C'est la preuve, s'il en était encore besoin, qu'il y a eu des dysfonctionnements manifestes dans la détection de la radicalisation de cet agent administratif.

CAROLINE ROUX
Mais est-ce que le gouvernement, une fois que les enquêtes seront menées, fera toute la transparence sur les informations qui ont pu fuiter ? C'est-à-dire qu'on a parlé de dysfonctionnements d'État ; là on se dit : c'est la sécurité nationale qui est en jeu.

SIBETH NDIAYE
Bien sûr. Ce qui est évident, c'est que dès lors que nous pourrons donner les informations qui sont à notre disposition, nous le ferons. Mais en matière…

CAROLINE ROUX
Y compris les informations classées secret-défense ?

SIBETH NDIAYE
Mais en matière de défense du secret, il me semble que tout ne peut pas être dit. C'est par essence la raison pour laquelle il existe des habilitations au secret-défense, et donc je ne peux pas vous garantir aujourd'hui que toutes les informations dont nous disposerons seront rendues publiques, parce que s'il s'agit de protéger notamment des agents français, nous devons évidemment continuer à le faire.

CAROLINE ROUX
Le ministre de l'Intérieur sera auditionné ce matin par la délégation parlementaire du Renseignement et au Sénat jeudi. C'est une audition de trop ?

SIBETH NDIAYE
Non, pas du tout.

CAROLINE ROUX
Non ?

SIBETH NDIAYE
Moi je pense qu'il est important que le ministre de l'Intérieur puisse donner toutes les explications nécessaires.

CAROLINE ROUX
Il les a, les explications ?

SIBETH NDIAYE
Toutes les explications qui sont à sa disposition aujourd'hui. Vous le savez, le Premier ministre a souhaité que des missions d'inspection de l'administration puissent être faites, à la fois sur le cas précis qui nous préoccupe mais aussi de manière générale. Parce que s'il y a des dysfonctionnements, nous devons évidemment les corriger le plus rapidement possible.

CAROLINE ROUX
Les corriger ou les sanctionner ?

SIBETH NDIAYE
Les deux, madame, parce que tout simplement s'il y a eu des choses qui auraient dû être faites, qui ne l'ont pas été et qui ont apporté à la situation… qui ont amené, pardon, à la situation qu'on connaît aujourd'hui, évidemment il faudra des sanctions. Mais vous savez, avant de se lancer dans une chasse aux sorcières, il faut comprendre ce qui n'a pas fonctionné, le corriger rapidement et ensuite se poser la question des sanctions éventuelles.

CAROLINE ROUX
Juste pour information, est-ce que l'une des personnes en charge de ces services-là la préfecture de police de Paris a présenté sa démission ?

SIBETH NDIAYE
Pas à ma connaissance.

CAROLINE ROUX
Est-ce qu'il y a un problème Casta ? Castaner ?

SIBETH NDIAYE
Non, pas du tout. Pas du tout parce que je crois que Christophe CASTANER est un ministre de l'Intérieur qui fait parfaitement le job, qui depuis qu'il est entré en fonction a été à la tête d'administrations qui ont évité des attentats. Ça, il faut le rappeler, on ne le dit pas assez mais il y a il y a…

CAROLINE ROUX
Trois attentats depuis le début de l'année.

SIBETH NDIAYE
Il y a chaque jour sur notre territoire des arrestations qui sont réalisées, des enquêtes qui sont menées et qui permettent d'éviter le pire.

CAROLINE ROUX
Est-ce qu'il a quand même à certains moments parlé trop vite, le ministre de l'Intérieur ? Notamment alors qu'il y a quatre victimes à la préfecture de police, il écarte peut-être trop vite la piste terroriste. Est-ce qu'à ces fonctions-là, à votre place - vous êtes porte-parole, c'est peut-être un peu différent - mais il faut parfois prendre le temps ? Est-ce que c'est l'une des leçons au moins que vous retenez de ces derniers jours ?

SIBETH NDIAYE
Moi ce que je veux d'abord dire, c'est que Christophe CASTANER a dit à chaque moment ce qu'il savait. Je pense que c'est important. On demande beaucoup de transparence aux personnalités politiques. Dans le cas de l'incendie à Rouen, on nous a reproché de ne pas donner encore assez de transparence et, à chaque instant, le gouvernement est attaché à cette transparence. Nous disons toujours ce que nous savons au moment où nous le savons. Et Christophe CASTANER avait pris les précautions évidemment usage en renvoyant à l'enquête judiciaire pour de plus amples développements.

CAROLINE ROUX
Alors on a appris ces derniers jours qu'il y avait une vingtaine de policiers radicalisés qui ne sont pas, pour le coup, passés entre les mailles du filet, qui sont suivis. Valérie PECRESSE considère que ceux qui pensent que la loi de la charia l'emporte sur la loi de la République doivent être écartés, licenciés. Et elle dit : "Il faut inscrire la radicalisation comme mesure de licenciement". Est-ce que c'est possible ?

SIBETH NDIAYE
Eh bien je l'invite à regarder précisément le contenu de la loi qui a été votée, la loi Silt de lutte contre le terrorisme, puisqu'elle permet d'écarter, de radier de la fonction publique des fonctionnaires qui sont radicalisés.

CAROLINE ROUX
Alors pourquoi ceux-ci ne le sont pas, la vingtaine de policiers qui sont suivis pour radicalisation ?

SIBETH NDIAYE
Alors ce sont des policiers, c'est une mesure en fait, ces cellules de suivi de la radicalisation au sein de la fonction publique, elles ont été mises en place par Bertrand (sic) CAZENEUVE…

CAROLINE ROUX
Bernard.

SIBETH NDIAYE
… Qui ne disposait pas, par Bernard, pardon, CAZENEUVE qui ne disposait pas à l'époque de l'arsenal que permet la loi Silt. Donc je ne peux pas vous dire si précisément depuis que la loi Silt est entrée en vigueur, il y a eu des exclusions de fonctionnaires.

CAROLINE ROUX
Vous voyez, c'est compliqué à entendre pour les gens qui vous écoutent ce matin, après ce qui s'est passé…

SIBETH NDIAYE
Je ne peux pas vous dire juste parce que moi à la place où je suis, je ne dispose pas de cette information. Je peux vous dire ce que la loi permet, je peux vous dire que des policiers sont détectés, mais quand je ne dispose pas d'une information, comme je dis toujours la vérité, je ne vous la donne pas.

CAROLINE ROUX
Détecté et licencié, voilà ce que dit Valérie PECRESSE, c'est-à-dire que les choses soient plus systématiques pour éviter le passage à l'acte.

SIBETH NDIAYE
Et moi je la renvoie vraiment à cette loi qui existe et qui permet de le faire.

CAROLINE ROUX
Vous avez organisé hier un débat sur l'immigration à l'Assemblée, ça sert à quoi, ça a servi à quoi ce débat ?

SIBETH NDIAYE
Je pense que c'est important dans un moment où il y a beaucoup de fantasmes qui circulent sur l'immigration, mais aussi dans un moment où nos compatriotes sont inquiets vis-à-vis de l'immigration, ce n'est peut-être pas la première des préoccupations qui leur vient à l'esprit, mais quand on leur pose la question, on sent bien qu'il y a quelque chose qui n'est pas simple avec l'immigration, qui ne va pas de soi. Et donc je pense que c'est important que de manière régulière, de la même manière qu'on discute de la politique économique du pays, que nous discutions de notre politique migratoire.

CAROLINE ROUX
Alors par exemple le Premier a dit, il n'a pas peur de la politique des quotas, il a reconnu en marge de ce sujet-là, mais quand même reconnu des dérives communautaires, une sécession insidieuse dont nous ne voulons pas. Il a évoqué les services de l'OFPRA qui étaient parfois surchargés de travail, très bien et après. Et après sur ces questions-là par exemple, prenons l'autre exemple qui a été évoqué hier, celui de l'AME, est-ce qu'il va falloir légiférer, est-ce que vous nous annoncez ce matin qu'après avoir discuté de l'immigration il va y avoir des actions, puisque vous avez parlé de l'inquiétude des Français sur ce sujet-là ?

SIBETH NDIAYE
Il faut faire les choses dans le bon ordre, il faut d'abord établir des constats, renouveler ces constats le cas échéant quand la situation évolue, ensuite il faut décider d'orientation stratégique, c'est-ce que le débat d'hier et de demain nous permettra au Sénat. Et puis ensuite nous examinerons les mesures qu'il convient de prendre, il ne s'agit pas forcément d'avoir des mesures à caractère législatif, ça peut être des mesures dites réglementaires, c'est-à-dire qui ne nécessitent pas de passer par la loi. Ça peut être aussi un infléchissement de notre politique diplomatique au niveau européen parce que beaucoup se joue au niveau européen, donc on a une panoplie d'outils à notre main et évidemment nous les mettrons en oeuvre en fonction des orientations stratégiques.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire qu'après le temps du débat, il y aura le temps du passage à l'acte, quand ?

SIBETH NDIAYE
Oui bien sûr, mais le passage à l'acte, j'allais dire, il est permanent depuis le début du quinquennat il y a des choses qui ont été faites. Il y a une loi sur l'asile et l'immigration qui a été votée qui commence petit à petit à porter ses fruits parce que tous les outils dont on dispose sont maintenant mis en place et donc il faut continuer ce chemin-là.

CAROLINE ROUX
Les agriculteurs, on va en parler sans doute beaucoup aujourd'hui, ils ont prévu des blocages. Ils en ont assez, disent-ils, de l'agri-bashing, France veux-tu encore de tes paysans ? C'est le slogan qu'ils vont prononcer aujourd'hui sur les blocages, est-ce que vous condamnez les modes d'action et sur le fond les slogans ?

SIBETH NDIAYE
Alors évidemment quand il s'agit de bloquer des routes qui empêchent d'autres personnes de pouvoir effectuer leur activité professionnelle, je ne peux pas être d'accord. En revanche je comprends parfaitement la difficulté qui est celle des agriculteurs parce qu'ils sont soumis à des pressions importantes, ils ont connu la sécheresse, il y a des modifications des modes de production qui sont devant nous, il y a des préoccupations nouvelles sur l'environnement qui se sont faites jour. On les accuse de beaucoup de maux, moi je pense qu'il faudrait au contraire les accompagner dans les transitions qui s'annoncent.

CAROLINE ROUX
C'est ce que doit faire l'État a priori ?

SIBETH NDIAYE
Bien sûr, c'est ce que fait l'État d'ores et déjà.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Sibeth NDIAYE.

SIBETH NDIAYE
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 octobre 2019