Interview de Mme Emmanuelle Wargon, secrétaire d'État auprès de la ministre de la transition écologique et solidaire, à Europe 1 le 23 octobre 2019, sur les intempéries dans l'Aude, l'agri-bashing et l'incendie de l'usine Lubrizol.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bonjour Emmanuelle WARGON.

EMMANUELLE WARGON
Bonjour Sonia MABROUK.

SONIA MABROUK
Alerte dans plusieurs départements, des trombes d'eau et de vents violents qui balaient le Sud. Quel est l'état précis de la situation à cette heure-ci ?

EMMANUELLE WARGON
Alors, l'état précis de la situation, c'est effectivement beaucoup de pluies et beaucoup d'intempéries dans la nuit. Pour l'instant, à ma connaissance, heureusement pas de victimes, en revanche, quelques dégâts matériels, des toitures notamment, des routes coupées, deux campings qui ont été évacués et encore beaucoup de vigilance aujourd'hui. On a 9 départements en vigilance et nous allons surveiller ça de très près toute la journée jusqu'à la fin de l'épisode.

SONIA MABROUK
Un an auparavant, Emmanuelle WARGON, dans l'Aude, c'était le 15 octobre 2018, quasiment jour pour jour, un épisode d'une rare violence avait provoqué d'importantes inondations et la mort de 15 personnes. Est-ce qu'on a retenu les leçons d'une telle catastrophe aujourd'hui ?

EMMANUELLE WARGON
Vous savez, je suis allée dans l'Aude plusieurs fois, j'ai accompagné le président de la République, juste après le drame, j'y suis retourné un mois après pour appuyer les services de l'Etat pour que la reconstruction puisse démarrer, que les personnes puissent être accompagnées après ce drame et puis j'y suis retournée de nouveau il y a quelques jours pour la commémoration et j'y vais encore, j'irai à Carcassonne lundi. Oui, je crois que nous tirons les leçons, nous avons essayé de mener un processus exemplaire dans l'accompagnement et dans la reconstruction, nous avons un retour d'expérience, un rapport que d'ailleurs nous avons mis en ligne pour être transparent. Il y a des points d'amélioration notamment sur la prévision météorologique. Nous attendons le nouveau radar, le nouveau super calculateur de MÉTÉO FRANCE dans quelques mois ; nous travaillons sur les stations qui permettent de mesurer puisque, en fait, le drame était vraiment aussi dans des circonstances exceptionnelles, l'eau de la rivière est montée de 50 centimètres à 10 mètres en une nuit mais c'est vrai que la vigilance rouge est arrivée tard dans la nuit. Et donc on sait qu'on peut être encore au plus près de la surveillance et on essaye aussi d'en tirer les conséquences là maintenant dans les épisodes actuels.

SONIA MABROUK
Bien sûr. Plus largement, est-ce que le lien est vraiment établi entre ces épisodes violents et le changement climatique ? Est-ce qu'on peut poser la question sans passer pour climato-sceptique ce matin ?

EMMANUELLE WARGON
Vous pouvez tout à fait poser la question. Les climatologues tels que Jean JOUZEL, par exemple, vous disent que globalement, on sait que plus le climat se réchauffe, plus nous avons des épisodes de dérèglements globalement à l'échelle de la planète. Après, un épisode donné à un endroit par rapport à la température en France, c'est très difficile de faire un lien direct épisode par épisode mais on sait que le réchauffement climatique s'accompagne de plus de dérèglements.

SONIA MABROUK
Un tel épisode, Emmanuelle WARGON, violent, ne va pas arranger la situation des agriculteurs parce qu'il y a des trombes d'eau vraiment qui arrivent. Plus largement, ce monde agricole vous crie, vous crie son désespoir. Pourquoi vous ne le soutenez pas davantage ?

EMMANUELLE WARGON
Mais alors, on le soutient et d'ailleurs, moi, je voudrais le dire …

SONIA MABROUK
Pourquoi ils ne l'entendent pas, alors ?

EMMANUELLE WARGON
Alors, le monde agricole est face à une transformation profonde qui a déjà commencé et qui doit continuer. Moi, je suis très souvent en province et j'ai rencontré beaucoup d'agriculteurs, j'en ai rencontrés en Charente et en Dordogne la semaine dernière. En Charente, ce sont des agriculteurs qui ne sont pas bio mais qui changent leurs pratiques, un viticulteur par exemple qui a investi dans une nouvelle machine pour pouvoir utiliser moins de pesticides, il a diminué de 40% l'usage des pesticides en récupérant le produit qui, en fait, ne va pas directement sur la vigne et puis un autre viticulteur qui lui est en conversion bio. Donc les agriculteurs sont déjà en train de changer. Ce changement doit continuer, doit s'intensifier parce que pour protéger la biodiversité, pour répondre au changement climatique …

SONIA MABROUK
Il faut les accompagner…Emmanuelle WARGON, la loi #Egalim, loi censée revaloriser le revenu des agriculteurs, vous êtes tous d'accord pour dire qu'elle ne sert à rien ?

EMMANUELLE WARGON
On est tous d'accord pour dire d'abord que nous apportons, tout le gouvernement, un soutien clair franc et massif à l'agriculture française.

SONIA MABROUK
C'est important venant de la secrétaire d'État à la transition écologique et solidaire !

EMMANUELLE WARGON
Oui, c'est important que ce message soit le message bien sûr du ministère et du ministre de l'Agriculture mais aussi du ministère, secrétaire d'Etat à la Transition écologique et solidaire. Ce soutien, c'est un soutien fort et c'est aussi un soutien exigeant pour continuer à les accompagner dans la transformation à laquelle ils sont prêts et cette transformation, il faut qu'elle soit financée, financée par les consommateurs et c'est pour ça qu'il faut aller au bout de la loi #Egalim, parce qu'il faut aller au bout de la loi qui dit : il faut que les agriculteurs vivent mieux de leur travail, que les grands transformateurs, les distributeurs …

SONIA MABROUK
Quel défi, quel défi !

EMMANUELLE WARGON
…payent plus, que le consommateur accepte le cas échéant de payer un tout petit peu plus pour des produits de qualité. Et il faut aussi que nos grands outils financiers, la Politique agricole commune qui est en cours de renégociation à Bruxelles puisqu'on a une nouvelle génération de cette Politique agricole commune – c'est 9 milliards d'euros par an en France pour nos agriculteurs –, qu'elle s'adapte et qu'elle paye mieux les meilleures pratiques.

SONIA MABROUK
Avant tout cela, Emmanuelle WARGON, avant tout cela dans le concret, il y a aussi l'image. Est-ce qu'il y a une forme – c'est ce qu'ils dénoncent, les agriculteurs – "d'agri bashing", de désamour ? Certains ont entretenu une forme, j'allais dire, de peur irrationnelle autour des pesticides, des arrêtés anti-pesticides et ces pesticides déversés par de grands méchants agriculteurs qui en voudraient à notre santé, est-ce qu'on ne les a pas caricaturés et un petit peu vous aussi ?

EMMANUELLE WARGON
Il y a beaucoup d'irrationnel, il y a beaucoup d'exagération, parfois même …

SONIA MABROUK
Sur les pesticides ?

EMMANUELLE WARGON
…une forme d'hystérie sur le fait que les agriculteurs seraient des empoisonneurs, je pense qu'il faut vraiment s'opposer à ça. On a une belle agriculture en France, on a une agriculture qui fonctionne bien en France qui est une agriculture durable – ce n'est pas la France qui le dit, ce sont les classements internationaux, le magazine The Economist par exemple produit un classement qui met la France en premier. Après, nous avons proposé un mécanisme pour limiter les distances de traitement sur les pesticides qui s'appellent les zones de non-traitement. Le gouvernement a mis un texte en consultation avec des distances entre 3, 5 et 10 mètres en fonction des cas, …se sont fondés sur les avis scientifiques, les avis de l'Agence compétente qui s'appelle l'ANSES. Après, on a des maires qui ont pris des arrêtés à 150 mètres …

SONIA MABROUK
Avec un peu de démagogie dans les arrêtés anti-pesticides ?

EMMANUELLE WARGON
Avec une énorme exagération parfois, avec un côté coup de com' …

SONIA MABROUK
Ah, c'est bien de le reconnaître !

EMMANUELLE WARGON
…parce que ces maires, très souvent, ont oublié de concerter avec leurs agriculteurs, n'en ont jamais parlé avec eux, les agriculteurs l'ont découvert. En fait, c'est un appel à ce que l'agriculture réduise progressivement sa consommation de pesticides et cet appel à la réduction progressive il est sain, c'est l'objectif du gouvernement d'atteindre moins 50% de pesticides en 2025 mais ça ne se fait pas en posant une limite artificielle qui n'est pas fondée sur la science.

SONIA MABROUK
Un mois un mois après l'incendie qui a ravagé l'usine LUBRIZOL à Rouen, les opérations de décontamination et d'éloignement des fûts de produits chimiques ont débuté, une opération, Emmanuelle WARGON, qui va durer 2 mois et qui inquiète beaucoup les habitants, les riverains. Ils ont raison de s'inquiéter ?

EMMANUELLE WARGON
Alors les riverains ont forcément raison de s'inquiéter parce que quand on est riverain d'une usine qui a subi un accident de ce type-là, c'est normal qu'on soit inquiet. Après, ce sont des opérations qui sont faites avec énormément de précaution, des transports spécialisés, une unité de traitement qui sait faire …

SONIA MABROUK
Attention au discours trop rassurant, on a vu ses conséquences … !

EMMANUELLE WARGON
Oui mais cela dit, maintenant quand on regarde les conséquences sanitaires, le résultat des prélèvements, on sait que finalement qu'on n'a pas trouvé ni dans l'eau, dans l'eau potable ni dans les sols, ni dans l'air des niveaux de substances au-dessus des seuils autorisés. Les produits agricoles qui avaient été confinés le temps de savoir ce qui se passait ont pu être remis sur le marché. Cette opération est une opération délicate bien sûr …

SONIA MABROUK
Délicate mais qui n'a pas de conséquence selon vous sur les habitants et les riverains, vous les rassurez ce matin ?

EMMANUELLE WARGON
Bien sûr ; de toute façon, il faut bien évacuer les produits, on ne va pas laisser des produits endommagés sur un site de stockage, il faut les évacuer et les détruire dans des conditions de sécurité satisfaisantes.

SONIA MABROUK
Ce matin, Emmanuelle WARGON en exclusivité sur Europe 1, c'est le patron du groupe LUBRIZOL Eric SCHNUR qui a livré sa vision des choses ; il a affirmé qu'il n'y avait pas de danger pour la santé. Est-ce qu'il a raison d'être aussi affirmatif ?

EMMANUELLE WARGON
Alors moi, j'apprécie sa volonté d'être responsable, d'assumer ses responsabilités, de prendre sa part du financement.

SONIA MABROUK
Il le fait vraiment ? Il assume sur les indemnisations ? Il nous en a parlé ce matin.

EMMANUELLE WARGON
En tout cas, j'apprécie sa prise de position publique, il a dit qu'il financerait, qu'il financerait le fonds agricole auteur d'une cinquantaine de millions. Evidemment, nous suivrons avec attention la réalisation de cette promesse. Sur la partie sanitaire, je pense que ça n'est pas à lui d'évaluer le risque est que on le fera progressivement ; ce sont les autorités de santé qui le feront. Cette évaluation, elle est en cours.

SONIA MABROUK
Pardonnez-moi, donc il est allé trop vite ce matin en affirmant qu'il n'y avait pas de danger pour la santé parce qu'il dit s'être basé aussi sur des résultats, lui-même ?

EMMANUELLE WARGON
Les résultats que nous avons jusqu'à présent sont rassurants et il reste les évaluations de moyen, long terme et ça, c'est encore un petit peu tôt pour le dire mais j'aimerais dire que nous avons besoin d'avoir des exploitants qui prennent leurs responsabilités. Moi, je suis de très près le dossier de l'usine d'assainissement d'Achères qui a brûlé en région parisienne avant le début de l'été. Là aussi, nous avons besoin d'un exploitant qui prenne ses responsabilités, qui soit capable de reconstruire le plus vite possible ; j'ai exigé un audit de sécurité rapidement. Nous avons besoin d'avoir en face de nous des acteurs économiques qui sont responsables.

SONIA MABROUK
Et donc vous appelez le. PDG du groupe LUBRIZOL, pour l'instant c'est dans les mots, en tous les cas à suivre dans les actes avec les indemnisations évidemment et la prise de responsabilité. Pour conclure, il a aussi affirmé à notre micro que l'incendie s'est déclenché à l'extérieur de l'usine.

EMMANUELLE WARGON
Ça, c'est l'enquête qui le dira.

SONIA MABROUK
C'est une hypothèse que vous retenez ?

EMMANUELLE WARGON
Ecoutez, il dit avoir des éléments sur ce sujet précis ; il y a une enquête judiciaire et une enquête administrative en cours, une commission d'enquête du Sénat, une mission d'information de l'Assemblée nationale. Ce sont ces éléments qui nous permettront de dire in fine où l'incendie s'est déclenché.

SONIA MABROUK
Pour conclure un mois après cet incendie, ce matin, pour les habitants de Rouen qui nous écoutent et qui sont inquiets de ces opérations justement de décontamination, vous dites, « pas de danger, il faut éloigner ces fûts ».

EMMANUELLE WARGON
Ce que je dis, c'est que ces opérations sont indispensables pour que les riverains puissent voir un retour à la normale progressif avec la disparition des produits endommagés à proximité de la ville.

SONIA MABROUK
Merci beaucoup merci Emmanuelle WARGON d'avoir été notre invitée ce matin sur Europe 1.


source : Service d'information du Gouvernement, le 24 octobre 2019