Interview de Mme Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'État auprès du ministre de l'économie et des finances, à France Inter le 31 décembre 2019, sur la réforme des retraites.

Texte intégral

LAETITIA GAYET
Alexandra BENSAID, votre invitée ce matin est la secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie et des Finances.

ALEXANDRA BENSAID
Bonjour Agnès PANNIER-RUNACHER.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonjour Alexandra BENSAID.

ALEXANDRA BENSAID
Et merci d'être là, en effet, pour la première réaction du gouvernement à cette incroyable affaire Carlos GHOSN. Vous étiez secrétaire d'Etat depuis 15 jours, et vous étiez au Japon je crois quand l'affaire a éclaté. Alors, l'information de la nuit : Carlos GHOSN est au Liban désormais, il a fui sa résidence surveillée à Tokyo. Son avocat japonais se dit abasourdi. Quelle est la réaction du gouvernement ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Ecoutez, je l'apprends comme vous. Je suis très surprise.

ALEXANDRA BENSAID
Vous l'avez appris quand ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Par la Presse.

ALEXANDRA BENSAID
Par la Presse.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Par la Presse.

ALEXANDRA BENSAID
Ce matin, ce soir, hier soir ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Hier soir. Je suis très surprise. Pas de commentaire particulier, parce qu'il faut qu'on comprenne exactement ce qui s'est passé. Nous avons un devoir de soutien consulaire à tous les ressortissants français, ce que nous avons appliqué, parce que j'entendais tout à l'heure la chronique de Dominique SEUX, en réalité on est intervenu de manière très précise, pour faciliter les conditions de détention de Monsieur GHOSN.

ALEXANDRA BENSAID
Très consulaire, vous avez fait ce que vous faites pour tous les citoyens.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Oui, mais parce que monsieur GHOSN est un citoyen comme les autres, il n'est pas plus au-dessus des lois, qu'il ne doit avoir un soutien consulaire comme tous les Français qui font face à la justice d'un autre pays.

ALEXANDRA BENSAID
Donc, quelle va être la position à présent ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Celle-là.

ALEXANDRA BENSAID
Celle de soutenir un citoyen français ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Celle de dire qu'il n'est pas au-dessus des lois, et donc en l'occurrence…

ALEXANDRA BENSAID
Il a eu tort de fuir la justice japonaise ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
En l'occurrence, là je pense que si un ressortissant étranger fuyait la justice française, on serait très fâché. Et de l'autre côté, c'est un ressortissant libanais, brésilien et français, et le soutien consulaire lui est acquis comme tous les Français.

ALEXANDRA BENSAID
On entend que pour le gouvernement c'est quand même une affaire très compliquée.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non, je crois que ce qui nous intéresse nous c'est l'avenir de RENAULT NISSAN et de cette alliance. Et pour cela, on a tourné la page. On a tourné la page et aujourd'hui il y a du bon travail qui est fait au niveau de l'alliance, il y a du bon travail qui est fait par Jean-Dominique SENARD, on est en train de rebâtir…

ALEXANDRA BENSAID
Est-ce que ça peut compliquer le futur de cette alliance ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je ne crois pas. Je ne crois pas, parce que précisément on a tourné la page, et on a fait, on a pris les décisions, on a accompagné les nouveaux dirigeants pour prendre les justes décisions et passer à autre chose. Et autre chose, c'est une transformation profonde de cette alliance et de ses différentes sociétés, à un moment où la construction automobile est en train d'affronter un certain nombre de défis majeurs : le changement de motorisation, la voiture autonome. Tout ça c'est ce qui nous…

ALEXANDRA BENSAID
On entend Madame Industrie ! On entend Madame Industrie, là !

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non mais, si vous voulez, à un moment, il ne faut pas se tromper de combat. Moi, mon combat, c'est l'industrie, l'industrie française, les grands groupes français, et…

ALEXANDRA BENSAID
Et pas Carlos GHOSN.

AGNES PANNIER-RUNACHER
... la capacité de transformation, et les salariés qui seront derrière. C'est les milliers de salariés qui sont derrière.

ALEXANDRA BENSAID
Alors, Carlos GHOSN, il semble avoir trouvé sa porte de sortie. En France, nous, on cherche encore celle du conflit sur les retraites, transition. On se souvient que le chef de l'Etat il avait su trouver avec les Gilets jaunes une sortie, un chemin, en lançant le Grand débat. Ce soir beaucoup attendent donc ses voeux. Est-ce qu'on a raison d'attendre une initiative du chef de l'Etat ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
En tout cas, je crois que tout le monde l'a compris, nous ne cherchons pas le conflit pour le conflit, ce que nous cherchons à faire, c'est à mener une réforme qui est nécessaire, et ça, grosso modo tout le monde le dit, pour des raisons…

ALEXANDRA BENSAID
Vous n'avez pas réussi à... Tout le monde le dit, au gouvernement, mais vous n'avez pas réussi à convaincre l'opinion publique, c'est ça qui est en train de se passer à l'heure actuelle.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, je ne partage pas tout à fait ce point de vue, parce que moi je note que l'opinion publique, elle dit qu'à 80% elle souhaite la suppression des régimes spéciaux. 80%. 80 % ce n'est quand même pas un petit chiffre, ce n'est pas 52% versus 48%, ce n'est pas un pour un. Donc…

ALEXANDRA BENSAID
Non mais ça, c'est une des réformes qui est sur la table. Il y a la réforme des régimes spéciaux, il y a la réforme de l'âge, et puis il y a la réforme à points. Il y a trois réformes, en réalité.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Il y a la réforme du régime universel, sur lequel les Français sont également d'accord, et ensuite, parce qu'il y a eu aussi beaucoup de brouillage des messages, je rappelle qu'entre les faux simulateurs, qui donnaient des faux chiffres et qui ont inquiété les Français, ça a été un petit peu difficile de lutter. Aujourd'hui, il nous appartient de donner ces éléments-là, de façon à rassurer. Je le vois, enfin ces derniers jours il y a eu des discussions, encore informelles, où on voit qu'un certain nombre de corps sociaux avancent, et avec des avancées, et c'est ce chemin-là que nous allons suivre. Il ne s'agit pas d'opposer les Français aux Français, il s'agit de mettre en place une réforme qui est profondément sociale, je le redis. Il est inacceptable que 20 % des femmes partent à la retraite à 67 ans, parce qu'elles n'ont pas tous leurs trimestres. Donc cette histoire de 64 ans, ça dépend de quel côté vous le regardez. Aujourd'hui les salariés du privé partent à 63 ans et demi…

ALEXANDRA BENSAID
Ce ne sont pas toutes les femmes.

AGNES PANNIER-RUNACHER
63 ans et demi, de quoi parle-t-on ?

ALEXANDRA BENSAID
Agnès PANNIER-RUNACHER, vous parlez de fake news en réalité, par exemple sur la baisse des…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je crois que l'on agite des peurs, pour empêcher une transformation de se faire. Et cette transformation, elle est nécessaire.

ALEXANDRA BENSAID
Est-ce que le premier brouillage ça n'est pas quand même le fait de mettre une mesure d'âge, alors qu'Emmanuel MACRON avait dit : on ne touchera pas à l'âge de départ, et là on est en train de parler d'un âge d'équilibre qui est un report de l'âge de départ.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Mais relisez le rapport Delevoye qui a été produit au mois de juin ou début juillet. Tout y est.

ALEXANDRA BENSAID
18 juillet, oui.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Tout y est. Tout y est. Mais c'est quand même…

ALEXANDRA BENSAID
Mais c'est un changement par rapport aux promesses du candidat. Peut-être que c'est là le premier brouillage. Est-ce qu'il y a eu un loupé ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non, je ne crois pas, parce qu'au moment où le rapport sort, tout le monde est d'accord, ou en tout cas il y a une forme d'accueil positif de ce rapport Delevoye, et y compris par les syndicats réformistes. Ce sujet de mesures d'âge, sort ou devient une ligne rouge au mois de novembre ou décembre, donc attention à ne pas se tromper de combat. Je comprends qu'il y a un sujet aussi pour les syndicats par rapport à leur base, ceci est parfaitement normal, chacun essaie d'avancer et d'obtenir ses propres accords, mais en tout état de cause, le gouvernement mène une réforme de justice sociale, par rapport à un sujet qui concerne tous les Français, qui aujourd'hui…

ALEXANDRA BENSAID
Vous n'êtes pas en train de jouer le pourrissement ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
... est déséquilibré…

ALEXANDRA BENSAID
C'est ce que dit la CGT. Vous n'êtes pas en train de jouer le pourrissement ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je me demande qui joue le pourrissement. Nous, on vient aux tables de négociations, quand il y a des négociations, par exemple.

ALEXANDRA BENSAID
Un an après des Gilets jaunes, en arriver à un tel conflit social, est-ce que ce n'est pas qu'il y a eu un loupé quand même ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Je crois que c'est surtout qu'on est en train de tenir une promesse de transformation du pays, et que cette transformation elle suppose des réformes qui sont difficiles, parce que le premier réflexe face au changement, c'est de résister au changement.

ALEXANDRA BENSAID
Donc on va continuer le bras de fer ? Il ne faut rien lâcher ? Parce que là, l'alternative finalement c'est : reculer ou continuer le bras de fer.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Non, l'alternative c'est de trouver justement le chemin que vous indiquez, ce chemin qui permet de dire : à un moment on a un équilibre qui est raisonnable, on a permis aux différentes personnes autour de la table de s'exprimer, on a donné des garanties. Moi je comprends…

ALEXANDRA BENSAID
On en est là ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Moi je comprends les enseignants de l'Education nationale qui disent : sans l'augmentation de salaire que vous nous promettez, votre système ne tourne pas, et nous disons : nous nous engageons à une augmentation salariale, une revalorisation de votre profession. Nous ne le faisons pas pour le plaisir, nous…

ALEXANDRA BENSAID
Mais ça, on le sait déjà, et pourtant ça ne débloque rien.

AGNES PANNIER-RUNACHER
... le faisons parce que nous pensons que cette profession doit profondément être revalorisée, parce qu'elle est essentielle à la réussite de notre pays. Donc tout ça est très logique. Simplement il est logique qu'ils attendent d'avoir des actes et des preuves, plutôt que simplement un discours.

ALEXANDRA BENSAID
Alors pour l'instant, rien ne se débloque…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Donc nous devons rassurer sur un certain nombre de sujets, et nous devons avancer, mais aujourd'hui…

ALEXANDRA BENSAID
Agnès PANNIER-RUNACHER…

AGNES PANNIER-RUNACHER
Pardon. Aujourd'hui, la négociation elle se fait avec différents corps de métiers, ce n'est pas une seule négociation, et je n'attends pas de monsieur MARTINEZ de trouver un accord, il ne souhaite pas avoir un accord, il est dans l'immobilisme, il est dans le conservatisme.

ALEXANDRA BENSAID
On peut faire la réforme ? Si on ne parle pas de la CGT, on peut faire la réforme sans la CFDT, qui pour l'instant…

AGNES PANNIER-RUNACHER
On peut faire la réforme avec ceux des Français qui voudront bien avancer. Et moi je suis…

ALEXANDRA BENSAID
La CFDT, premier syndicat, pour l'instant adverse, on peut faire une réforme sans elle ?

AGNES PANNIER-RUNACHER
Alors, je le redis, la CFDT elle est d'accord à 90 % sur les enjeux de la réforme. 90 %. Donc faisons le chemin sur les 10 % restants.

ALEXANDRA BENSAID
Agnès PANNIER-RUNACHER, merci d'avoir été sur France Inter, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie. Bonne journée.

AGNES PANNIER-RUNACHER
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 6 janvier 2020