Interview de Mme Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, à France 2 le 24 mars 2020, sur la décision du conseil scientifique sur le confinement et le lancement des essais cliniques.

Intervenant(s) :

  • Frédérique Vidal - Ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation

Prononcé le

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Texte intégral

KARINE BASTE-REGIS 
Notre invitée ce matin, la, ministre de l'Enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation, Frédérique VIDAL, bonjour. 

FREDERIQUE VIDAL 
Bonjour. 

KARINE BASTE-REGIS 
Merci beaucoup d'être en direct avec nous. Je voudrais que l'on s'arrête d'abord sur ce conseil scientifique dont la décision est attendue aujourd'hui, l'avis en tout cas sur le confinement, c'est clairement la boussole du chef de l'Etat, ce conseil scientifique ; depuis plusieurs jours, les enjeux, on le sait, sont considérables. Au final, qui a le dernier mot, est-ce que c'est ce conseil, est-ce que c'est le chef de l'Etat ? 

FREDERIQUE VIDAL 
Alors, en fait, le rôle du conseil scientifique, c'est vraiment de regarder ce qui se passe partout dans le monde, d'éclairer la décision qui, in fine, est prise par le président de la République pour tout ce qui concerne les politiques publiques, évidemment en lien avec le directeur général de la santé, avec le ministre de la Santé et des solidarités.  

KARINE BASTE-REGIS 
Là, pour le coup, le Conseil d'Etat avait rejeté l'idée d'un confinement total, mais avait demandé plus de précisions sur certains motifs de déplacement, le gouvernement a suivi cet avis, c'était ce que souhaitait le gouvernement initialement ? 

FREDERIQUE VIDAL 
En fait, ce que nous souhaitons, c'est d'être en capacité de contenir cette épidémie, nous avons un système de santé qui, pour le moment, résiste, le vrai sujet, c'est le moment où les réanimations seront engorgées, et nos médecins, et, évidemment, c'est leur rôle, nous alertent sur le fait que même si la très grande majorité des gens qui sont infectés sont sans symptômes ou, au final, ont des symptômes légers, le taux de personnes qui ont besoin d'être mises sous oxygène ou mises en réanimation est suffisamment important pour mettre une pression très forte sur notre système de santé ; c'est pour ça que nous devons rester confinés pour éviter que des personnes qui sont fragiles, des personnes qui ont d'autres pathologies ou des personnes qui sont en bonne santé engorgent les services de réanimation, et que les médecins se retrouvent dans l'obligation de choisir les patients à traiter. 

KARINE BASTE-REGIS 
Oui, c'est important à rappeler pour les moins disciplinés, effectivement d'entre nous. Frédérique VIDAL, il y a ce débat évidemment sur la chloroquine, le ministre de la Santé a été clair, uniquement pour les cas les plus graves, malgré tout, est-ce que vous comprenez cet espoir d'une partie de la population, notamment toutes ces personnes qu'on a vues à Marseille, cette longues file d'attente pour se faire dépister et peut-être bénéficier de ce traitement ? 

FREDERIQUE VIDAL 
Alors, je crois qu'il n'y a rien de pire que de donner de faux espoirs lorsqu'on est dans les conditions dans lesquelles nous sommes aujourd'hui, la chloroquine, c'est un médicament avec à la fois des pathologies qui sont identifiées pour être traitées par ce médicament, globalement, les maladies auto immunes, pour faire simple, on ne connaît pas aujourd'hui le risque bénéfice de la chloroquine. C'est pour cela que nous avons lancé un essai clinique avec plus de 600 patients qui vont être suivis sous ce traitement ou sous d'autres traitements, de façon à comparer les effets, le bénéfice de ce traitement par rapport au risque qu'il peut faire courir… 

KARINE BASTE-REGIS 
Oui, je vous interromps, parce que, on va revenir bien sûr sur cet essai clinique, mais ma question, c'est vraiment de savoir : est-ce que vous comprenez cet espoir des Français, un éminent professeur parle d'un remède, pas miracle, mais en tout cas, quelque chose d'utile, des politiques se positionnent en faveur de la chloroquine, je pense par exemple à Christian ESTROSI, le maire de Nice, qui est traité lui-même par ce médicament, qui incite à prendre ce médicament, les Français, au milieu de tout ça, sont un peu ballottés ; est-ce que vous comprenez la mobilisation et l'espoir de certains ? 

FREDERIQUE VIDAL 
Je comprends tout à fait, mais je crois que ce qu'il faut rappeler, et c'est le cas d'ailleurs de Christian ESTROSI, comme de nombreuses autres personnes, c'est que dans l'immense majorité des cas, les symptômes disparaissent au bout de quelques jours avec un traitement symptomatique, de type Doliprane et repos. C'est pour ça que c'est très important d'expliquer que, prendre de la chloroquine lorsque finalement on est dans une configuration où les symptômes auraient pu disparaître avec ou sans chloroquine, c'est prendre des risques pour sa santé. C'est un médicament qui notamment a pour effet secondaire des nausées, peut générer des problèmes cardiaques, il ne doit être pris que sous surveillance médicale au sein de l'hôpital, on ne peut pas donner un médicament à la population générale sans contrôle médical, sans suivi médical, alors que ce médicament n'est pas initialement fait pour traiter ce type de pathologie. 

KARINE BASTE-REGIS 
Madame la ministre, vous parliez tout à l'heure de l'essai clinique lancé à l'échelle européenne le week-end dernier, 4 traitements expérimentaux, dont la chloroquine donc, vous nous disiez donc plus de 600 patients concernés à l'échelle nationale ? 

FREDERIQUE VIDAL 
Alors à l'échelle européenne, 3.200 patients qui sont inclus, 800 à l'échelle nationale, et pour chaque traitement testé, 620 patients qui sont inclus et qui seront donc traités. Il faut savoir que ni les patients, ni les soignants ne connaissent le traitement qui est donné, ce qui permet une véritable analyse statistique derrière, de façon à être sûr que, à la fois, le bénéfice du traitement n'est pas lié au fait qu'on ait donné le traitement à des gens qui auraient pu guérir, auraient pu être stabilisés s'ils ne l'avaient pas eu. Il faut bien comprendre que l'importance d'un essai clinique, c'est que ça nous donne des faits qui sont vérifiables, parce qu'il n'y a pas de biais, on ne choisit pas les patients à qui on donne le médicament, les soignants ne savent pas ce qu'ils donnent, les patients ne savent pas ce qu'ils reçoivent, et c'est ensuite une analyse statistique qu'on appelle en aveugle qui est faite par d'autres personnes. Et c'est ça en fait qui… 

KARINE BASTE-REGIS 
Et on aura les résultats sous combien de temps ? 

FREDERIQUE VIDAL 
Alors les résultats, il y a un premier lot de patients où on va analyser les résultats au bout de 15 jours, et l'étude est prévue pour durer au total 2 mois, mais évidemment, si sur les 100 patients qui seront analysés au bout de 15 jours, on voit un effet qui statistiquement a du sens, et surtout qu'on voit que les bénéfices sont supérieurs aux risques, alors évidemment, on accélérera la diffusion du traitement en question. 

KARINE BASTE-REGIS 
Frédérique VIDAL, le temps passe vite, une dernière question concernant le vaccin, pas encore de vaccin agréé à l'heure où nous parlons, mais déjà des tests notamment aux États-Unis ou encore en Chine, où en est-on… 

FREDERIQUE VIDAL 
Et en France aussi… 

KARINE BASTE-REGIS 
Alors, où en est-on justement exactement France ?