Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France Bleu Pays basque le 27 mai 2020, sur le tourisme face à l'épidémie de Covid-19.

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  • Jean-Baptiste Lemoyne - Secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères

Média : France Bleu

Texte intégral

Q - Jean-Baptiste Lemoyne, Bonjour.

R – Bonjour.

Q - Merci d'avoir accepté notre invitation. Vous le savez sans doute, il y a beaucoup d'attentes ici au Pays Basque, beaucoup de questions en matière de tourisme, la date et les conditions de réouverture des bars et des restaurants, les modalités de reprise pour les sites touristiques, la fin des restrictions de circulation de cette fameuse barrière des cent kilomètres à vol d'oiseau, la réouverture de la frontière, et puis, on est intéressé également par votre regard sur ce qui doit changer en France, la grande question du centralisme ou encore des freins administratifs. Mais tout d'abord, Jean-Baptiste Lemoyne, le contexte, un état des lieux avec vous de l'industrie du tourisme. Est-ce que si je vous dis que cette industrie est toujours en réanimation, toujours sous perfusion, je suis dans le juste ?

R - Bien sûr, le tourisme est un secteur qui a été touché de plein fouet, en premier, qui s'est arrêté quasiment à 100% pendant toute la durée du confinement et c'est pourquoi, d'ailleurs, le président de la République a souhaité l'ériger en priorité nationale et nous a demandé d'agir vite et fort. Et quand je dis vite et fort, c'est avec 18 milliards d'euros soit d'aides directes, soit de financements et d'investissements qui ont été déployés avec l'activité partielle, avec le prêt garanti par l'Etat, avec, ce qui ne s'est jamais fait jusqu'à maintenant, les exonérations de charges également pendant quatre mois totalement pour l'ensemble du secteur. C'est une première en France.

Donc on n'a pas lésiné sur les moyens parce qu'il était impératif, je crois, de préserver les emplois, les savoir-faire, les entreprises. Le tourisme c'est vraiment, je crois, un secteur qui entraîne l'ensemble de l'économie avec beaucoup d'impacts sur l'amont. Vous savez, dix restaurants qui fermeraient; eh bien ce serait l'impact pour nos agriculteurs, nos pêcheurs et puis également sur l'aval avec les services associés, comme les transports de voyageurs ou autres.

Q - Justement sur les charges, les professionnels du tourisme ont dû vous le dire, je crois que vous les avez rencontrés très récemment ici au Pays basque, ils veulent une annulation pure et simple des charges sociales jusqu'à la fin de l'année, c'est possible ?

R - Alors, annulation pure et simple, déjà, sur les mois qui vont de mars à juin, et on continue un certain nombre de dispositifs de soutien jusqu'à la fin de l'année : poursuite de l'activité partielle jusqu'en décembre 2020, ce n'est pas le cas pour les autres secteurs ; poursuite du fonds de solidarité nationale jusqu’en décembre 2020, ce n'est pas le cas pour les autres secteurs non plus. Donc, vous le voyez, il y a une attention toute particulière effectivement.

Il faut aider les professionnels à trouver ce qu'on appelle dans le milieu économique le point mort, le point d'équilibre de leur activité parce qu'on sait que la reprise, elle va être très progressive, que, dans un premier temps, eh bien, il n'y aura pas, les jauges ne seront pas remplies à 100%. Il y a un frémissement, ce frémissement, on l'observe de la part des grandes fédérations et notamment l'UMIH. Vous savez, je travaille main dans la main avec Roland Héguy, le président au niveau national et puis également avec Jean-Pierre Istre ici au Pays basque.

Q - Oui mais j'allais vous dire un frémissement lointain parce que les hôtels, très peu ont rouvert parce que peu de réservation et on a quand même le sentiment que comme pour les malades du Covid, la convalescence, elle va être longue et douloureuse.

R - Je crois qu'il y a eu une sorte de déclic psychologique à partir du 14 mai. Le 14 mai, c'est ce jour où justement nous avons dit aux Français, vous pourrez partir cet été en vacances, en France, en juillet, en août et tous les témoignages que j'ai, à la fois des fédérations hôtelières, des Gîtes de France, de l'hôtellerie de plein air... l'hôtellerie de plein air, ils ont multiplié par trois leur nombre de réservations depuis cette date-là. Les Gîtes de France ont multiplié par dix depuis cette date-là.

Donc je crois que les Français sont en train de se projeter dans leurs vacances et c'est heureux parce qu'on en a tous besoin après le moment un peu traumatique que nous avons vécu, cet enfermement. Et par conséquent, c'est en train de frémir. Mais j'espère que demain, après un certain nombre de nouvelles annonces sur la suite du déconfinement…

Q - On va y venir.

R - .. sur l'été, permettront là aussi, eh bien de faire en sorte qu'il y ait toujours plus de réservations et de reprises. Je crois que les professionnels en ont besoin et c'est pour cela d'ailleurs que j'ai appelé à ce que l'été soit un été bleu, blanc, rouge pour que les Français, en solidarité, viennent redécouvrir la France et faire travailler les professionnels du tourisme français.

Q - Jean-Baptiste Lemoyne, un été en bleu, blanc, rouge, est-ce qu'il ne peut pas être en bleu et jaune, aux couleurs de l'Europe ? On a le sentiment qu'à un moment les pays européens vont se coordonner, que les frontières vont se rouvrir et que la circulation reprendra en Europe, même cet été.

R - Oui, vous avez raison. Vous avez raison et j'y travaille d'arrache-pied. La semaine dernière nous avions la réunion des ministres du tourisme de l'Union européenne. J'ai un peu mis les pieds dans le plat pour tout vous dire, parce que voir un certain nombre de pays faire des annonces, tous seuls dans leur coin, en disant "nous, dès le 3 juin, on ouvre les frontières aux clientèles européennes", j'estime qu'il faut être coordonnés.

Et donc je pense qu'autour du 15 juin effectivement en intra européen beaucoup des contrôles, beaucoup des frontières seront levées, permettront une nouvelle circulation des Européens. Et nous, Français, effectivement, nous avons notre carte à jouer parce que beaucoup de clientèles européennes de proximité - on pense à nos voisins espagnols, mais également aux Néerlandais, aux Belges - sont souvent des amoureux de la France, eh bien je leur dis "Bienvenue, bienvenue, vous aimez le pays, vous aimez notre territoire, eh bien, on va bien vous accueillir". Et donc, on y travaille aussi avec les fédérations pour s'adresser aux médias de ces pays-là pour préparer, effectivement, le retour de ces clientèles européennes de proximité.

Q - Dans un instant Jean-Baptiste Lemoyne, on évoquera la réouverture des bars et des restaurants, j'espère que vous nous confirmerez la date du 2 juin comme date de réouverture et on parlera des conditions qui accompagneront cette réouverture. Jean-Baptiste Lemoyne, les bars les restaurants, ils seront ouverts, ils pourront ouvrir mardi prochain, 2 juin ?

R - Réponse définitive demain. Le Conseil de défense réuni par le président de la République adoptera l'ensemble des mesures pour justement remettre en route un certain nombre de secteurs. Mais il est vrai que depuis 15 jours, nous avons bien tracé cette perspective d'une réouverture des cafés et des restaurants en zone verte, si tout se passait bien dans la lutte contre l'épidémie. Et le fait est que les résultats sont là, grâce à la responsabilité des Français, à tous les efforts qu'ils ont faits.

Nous allons pouvoir demain, je l'espère, pouvoir annoncer la réouverture d'un certain nombre de sites touristiques également et je crois que c'est important parce que ces lieux, ce sont des lieux de convivialité et puis quelque part c'est une part de l'âme française. Ce que je veux dire, c'est que son petit café le matin au comptoir, ce sont des habitudes qu'on a envie de retrouver.

Q - On ne voit pas pourquoi Jean-Baptiste Lemoyne, cette réouverture n'aurait pas lieu le 2 juin, la carte que l'on nous montre tous les jours qui est verte pour une grande partie du territoire, qui est rouge en Ile-de-France sur le grand Est et en Bourgogne Franche-Comté est une carte figée depuis un certain temps, mais d'après les études, les indicateurs sont au vert partout en France, sauf à Mayotte. Donc, demain, on nous annonce le 2 juin ?

R - C'est pour cela que, je vous le dis, les perspectives en tous les cas sont bonnes, d'autant plus qu'on a reçu un avis du Haut Conseil de la santé publique la semaine dernière sur les modalités de réouverture notamment des restaurants et en fait les conditions posées sont tout à fait en phase avec les protocoles sanitaires qui ont été élaborés par les professionnels.

L'UMIH, le GNI ont travaillé, ont proposé, par exemple, que les tables puissent être espacées d'un mètre, eh bien, c'est exactement ce qui est repris par le Haut Conseil de la santé publique. Donc les clignotants sont plutôt au vert, mais, vous le savez, c'est uniquement lorsque la décision aura été gravée dans le marbre du Conseil de défense, présidé par le président de la République qu'elle pourrait être communiquée. Allez ! Encore une poignée d'heures et toutes ces nouvelles pourront être rendues officielles, mais ce que je veux dire, c'est qu'il y a eu un gros travail des professionnels pour se préparer, pour de la réassurance sanitaire…

Q - Et justement, les professionnels ont évité la contrainte des quatre mètres carrés disponibles par personne, qui était une hérésie, c'était injouable, personne ne pouvait rouvrir.

R - On sait que cette contrainte économiquement mettait en péril beaucoup d'établissements, c'est pour cela que je salue cet avis du Haut Conseil de la santé publique qui est tout à fait réaliste et qui s'adapte à la réalité du terrain. Et moi, je suis sûr que, enfin j'appelle les Français, dès lors que les annonces auront été faites, eh bien, à retrouver ces établissements parce qu'il y a là des professionnels qui sont des passionnés, des gens qui ont le sens de l'accueil et dont le plaisir, c'est de faire plaisir aux autres. Et on a besoin de les aider, c'est pour cela aussi qu'on a pris des mesures pour faciliter l'utilisation des chèques restaurant, des tickets restaurant, on a augmenté le plafond, ils pourront être également utilisés le week-end, c'est important pour aider les professionnels à redémarrer.

Q - Et avec les règles qui ont été réfléchies par les professionnels du tourisme, les restaurants seront sur une capacité. Est-ce qu'on peut le fixer, est-ce qu'on sera à 60%, 80% des tables habituelles en moyenne ?

R - Tout dépend des établissements, de leur configuration, il n'y en a pas un qui ressemble à un autre. J'étais à la rencontre par exemple d'un jeune couple de restaurateurs à Orléans, il y a quelques jours. Ils ont une salle qui fait vingt personnes, ils vont devoir enlever deux petites tables, mais ils ont négocié avec la mairie de pouvoir utiliser en terrasse des tables supplémentaires et donc finalement pour eux, cela va revenir au même. C'est pour cela que, quelque part, c'est le travail de terrain, sur le terrain avec les élus locaux aussi qui va permettre de trouver les bonnes solutions, certains accepteront l'élargissement des terrasses, certains continueront à ne pas faire payer ces droits de terrasse, moi, je fais beaucoup confiance aux élus locaux et d'ailleurs…

Q - C'est aux maires, Jean-Baptiste Lemoyne, de valider l'extension des terrasses sur la voie publique et de prendre les dispositions, donc là, ils ont tout pouvoir les élus locaux.

R - Bien sûr il faut faire confiance aux élus locaux et c'est vraiment dans la responsabilité et je sais que d'ores et déjà beaucoup ils ont fait ce travail, se sont rapprochés des professionnels, y travaillent activement. Et puis, en parlant d'élus locaux, moi, je salue le travail également conduit par Alain Rousset à la tête de la région Nouvelle Aquitaine, avec lui nous avons été à la rencontre des professionnels du tourisme dans la région, la région a mis également en place un certain nombre d'aides tout à fait utiles et précieuses en complément des aides nationales. Donc, voilà, je crois que tout cela va se construire dans la confiance, sur le terrain et c'est surtout loin des dogmes et des idéologies, c'est cela qui compte.

Q - Dans un instant Jean-Baptiste Lemoyne, on revient sur une grande interrogation, quelles sont les restrictions de circulation, cette fameuse barrière des cent kilomètres. Oui, on en parlait l'autre grande interrogation, Jean-Baptiste Lemoyne, ce sont les restrictions de circulation, on en termine quand avec cette histoire des cent kilomètres à vol d'oiseau, à laquelle on ne comprend pas forcément grand-chose. Cela s'arrête quand la barrière des cent kilomètres ?

R - Alors, cette mesure sur les cent kilomètres, ou la circulation départementale, a elle été mise en place, vous le savez, le 11 mai pour la première phase de déconfinement, jusqu'au 2 juin. C'était important, dans un premier temps, d'éviter les grands brassages de population, parce que ce qu'on voulait absolument éviter, c'était une deuxième vague de l'épidémie, c'était éviter une rechute, parce que rien n'aurait été pire que d'avoir cette nouvelle vague, je pense, pour le mental du pays. Parce que, imaginez, s'il fallait repartir en confinement, tout ce que cela impliquait, et puis aussi pour justement conquérir cette mobilité toujours accrue. Donc, moi, je plaide, dans toutes les réunions interministérielles, pour que nous puissions, justement, desserrer cet étau, avoir une plus grande mobilité.

Là aussi le Conseil de défense se penchera sur le sujet demain matin, et donc il ne m'appartient pas de vous dire quelle sera la disposition qui sera prise, mais, on le voit bien, il y a besoin, en tous les cas, de donner plus de mobilité. Le tourisme, c'est bien simple, c'est une équation qui combine l'offre et la mobilité. Vous pouvez avoir l'offre, s'il n'y a pas de mobilité, il n'y a pas de tourisme. Donc, on a besoin effectivement de relancer cette capacité à se déplacer... en ultra proximité qui a commencé, avec un certain nombre de sites culturels, de sites naturels…

Q - Oui, mais cela ne remplit pas les hôtels…

R - Justement, hier j'étais en visioconférence avec un certain nombre d'hôteliers et de restaurateurs de Biarritz, avec Jean-Pierre Istre, et très clairement les deux attentes pour pouvoir vraiment relancer la machine, c'est en finir avec cette notion des cent kilomètres et c'est la réouverture des restaurants qui va amener aussi de nouvelles clientèles. Donc, on voit bien que ce sont les deux sujets clés, et je peux vous dire que là-dessus moi je suis vraiment à l'offensive, au sein du gouvernement, pour qu'on puisse annoncer des bonnes nouvelles demain.

Q - La logique voudrait que si on donne la possibilité aux restaurants, aux bars, de rouvrir le 2 juin, eh bien, la limite, la restriction de circulation, saute le 2 juin, pour que tout cela soit cohérent, pour que les Toulousains, les Bordelais, les Rochelais, les Auvergnats, puissent venir sur la côte basque et vice versa.

R - Surtout, enfin la vraie logique, c'est que l'on voit bien que d'ici quinze jours, au niveau européen, il y aura à nouveau une capacité de circulation entre Etats membres, facilitée.

Donc, il y a un moment, si on ouvre les frontières, on ne voit pas pourquoi on créerait des frontières intérieures trop pesantes, au niveau d'un même Etat. Donc, en tous les cas, je peux vous dire que c'est vraiment mon sujet de préoccupation numéro un pour que, effectivement, les clientèles régionales puissent nourrir des destinations comme celle du Pays basque, comme le Béarn, on le sait, on dépend beaucoup des Bordelais, des Toulousains, et c'est pourquoi il est important, en tous les cas, d'élargir cette capacité de déplacement. La SNCF, par exemple, est en train de remonter en puissance et là, dans quelques jours, on sera déjà à 70% de l'offre. Et pour cet été, aussi, un certain nombre d'assouplissements sont en train d'être trouvés pour que les trains, les avions, puissent circuler avec des jauges qui rendent économiquement supportable l'équation, non seulement pour les entreprises, mais aussi pour les consommateurs, parce qu'il ne faut pas que les prix des déplacements flambent.

Q - Est-ce qu'on peut envisager un possible assouplissement plus rapide ici pour la frontière, pour une réouverture partielle de la frontière, et que des échanges puissent reprendre entre le Pays basque français et le Pays basque espagnol ?

R - Je pense que sur ces sujets de frontières, c'est une question, maintenant, de jours. Je vous dis, d'ici le 15 juin on y verra très clair. Les Espagnols eux-mêmes d'ailleurs ont souhaité, le président du Conseil, M. Sanchez, a dit qu'il souhaitait accueillir des clientèles internationales à partir de juillet. Vous le savez, dans un premier temps, les Espagnols ont mis en place un système de quatorzaine, donc on fonctionne toujours par principe de réciprocité, mais j'ose espérer que ces dispositions vont très vite être assouplies pour permettre, effectivement, une circulation. De part et d'autre de la frontière, la vie est très intense, les liens sont très forts, et donc, là aussi, j'espère que dans les prochains jours nous aurons de bonnes nouvelles.

Q - Il y a même des couples franco-espagnols qui désespèrent de ne pas pouvoir se retrouver, cela semble anecdotique, mais c'est aussi le quotidien de la vie.

R - Un certain nombre d'exceptions ont été prévues pour les travailleurs frontaliers, pour des raisons familiales impérieuses, et je crois que le fait de pouvoir maintenir une vie familiale normale rentre dans ces conditions aussi, bien sûr.

Q - Merci, Jean-Baptiste Lemoyne.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 mai 2020