Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à Radio Classique le 27 mai 2020, sur la relance économique.

Texte intégral

GUILLAUME DURAND
Bruno LE MAIRE, bonjour…

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Guillaume DURAND.

GUILLAUME DURAND
Bienvenue sur notre antenne. Un soupçon de politique, est-ce que ce deuxième tour était vraiment nécessaire dans un moment cataclysmique sur le plan économique, et dans un moment d'angoisse terrible pour les Français ?

BRUNO LE MAIRE
Je crois qu'il est bon que les élections aient lieu dans un régime démocratique même lorsqu'on a une crise sanitaire comme celle que nous avons à affronter, le premier tour a eu lieu, le deuxième doit avoir lieu à la fin du mois de juin pour que les échéances démocratiques soient remplies, et puis pour que nous puissions aussi nous concentrer sur la relance économique, sur le soutien aux secteurs qui sont les plus en difficulté, parce que, croyez moi, je pense que ça va être la principale préoccupation des Français dans les mois qui viennent.

GUILLAUME DURAND
Effectivement, alors, justement, on vient d'avoir un chiffre qui est celui de l'INSEE, qui vient d'être donné, la chute du PIB est de 20% au deuxième trimestre. Alors, là, je m'adresse à celui qui est à la fois, comment dirais-je, ministre de l'Economie et en même temps, d'une certaine manière, historien et acteur de ce qui s'est passé toutes ces dernières années, est-ce que vous considérez que ce que nous vivons, c'est pire qu'en 2008, 2010, crise financière, et alors là, du côté de l'historien, pire que ce qui s'est passé à la suite de la Seconde Guerre mondiale, voire pire que ce qui s'est passé en 1929 ?

BRUNO LE MAIRE
La comparaison que j'ai faite depuis le premier jour, ça a été avec la grande récession de 1929, et je maintiens cette comparaison, même si nous avons répondu rapidement au niveau des Etats, ça n'avait pas été le cas en 1929, mais c'est sans comparaison avec 2008, la gravité de la crise que nous connaissons, c'est l'économie réelle qui est touchée, c'est des centaines de milliers de commerces, d'entreprises, de PME qui aujourd'hui sont touchés au coeur, vous venez de citer le chiffre de l'INSEE, qu'est-ce qu'il confirme, il confirme qu'il y a une reprise réelle, mais progressive, puisque les chiffres précédents, c'était moins 30%, là, c'est moins 20% d'activité, donc on a gagné 10 points, il y a donc bien une reprise réelle, mais qui reste progressive, et comme l'arrêt a été très brutal, en particulier en France, l'arrêt de l'économie a été très brutal, il faut nous attendre à des chiffres de récession très dégradés, j'ai toujours indiqué que les 8% de chute de croissance étaient un chiffre provisoire, il faut nous attendre à des chiffres de récession très dégradés pour 2020 en France, raison pour laquelle il est indispensable d'avoir une relance qui soit forte, relance sectorielle, ça a été annoncé par le président de la République hier sur l'automobile, relance structurelle, c'est celle sur laquelle je travaille nuit et jour pour préparer un vrai plan de relance structurelle pour la rentrée, et sur lequel nous allons discuter avec toutes les forces politiques, toutes les organisations syndicales, les économistes, et relance européenne pour garantir qu'en 2021, il y a bien un rebond fort de l'économie française et de l'économie européenne.

GUILLAUME DURAND

Alors justement, nous sommes dans le jour où on va apprendre exactement ce qui va se passer au niveau européen. Quel est le chiffre exact qui va être donné justement par l'Europe, et quelle est la structure exacte de ce chiffre, je m'explique, est-ce que ça veut dire que nous allons avoir des prêts ou est-ce que ça va être une sorte de don européen qui va être distribué à tous les pays ?

BRUNO LE MAIRE
Alors, le chiffre global que nous, nous visons, avec le président de la République, et sur lequel nous travaillons depuis des semaines, c'est 1.000 milliards d'euros de relance, il y a déjà 540 milliards qui ont été actés au niveau des ministres des Finances, par l'accord que nous avons conclu le 9 avril, et c'est des choses très concrètes, c'est des prêts de la Banque Européenne d'Investissement, pour des PME, start-up, dans la Tech, et qui ont des activités risquées, ces prêts de la BEI vont être extrêmement utiles, c'est le Fonds de financement du chômage partiel…

GUILLAUME DURAND
Mais ce sont des prêts, ce n'est pas des dons ?

BRUNO LE MAIRE
Ça, ce sont des prêts, et la première tranche, c'est 540 milliards d'euros, effectivement, ce sont des prêts. Et puis, il y a une deuxième tranche qui a été proposée par le président de la République et par la chancelière, où, là, ce serait des financements directs de la Commission européenne, donc de la dépense budgétaire directe, dont le financement serait assuré par la levée d'une dette en commun, et la levée d'une dette en commun, c'est financièrement et politiquement intéressant, financièrement, parce que ça permet d'avoir un taux d'intérêt qui est mutualisé entre les Etats européens, donc qui est un taux d'intérêt bas, et politiquement, parce que c'est un vrai geste de solidarité, ça veut dire qu'on va soutenir davantage les pays qui ont été le plus touchés par le Covid, l'Espagne, la France, l'Italie, et que ces Etats rembourseront en fonction de leurs capacités financières. Donc c'est une proposition majeure qui a été faite par la chancelière et par le président de la République, j'espère que la Commission européenne, j'ai eu un certain nombre de commissaires au téléphone, suivra cette proposition.

GUILLAUME DURAND
Vous voulez dire, par exemple, que l'Autriche, le Danemark, la Suède, les Pays-Bas vont finir par monter dans le bateau avec nous ?

BRUNO LE MAIRE
Mais j'espère qu'ils comprendront une chose simple, c'est que la violence de la crise économique, et je le redis, les chiffres en France montrent la violence de cette crise, appelle une réponse européenne massive, franche, immédiate ; ce n'est pas le moment de commencer à compter notre soutien, alors que vous risquez d'avoir des Etats européens déstabilisés par cette crise et incapables de redémarrer, c'est l'intérêt aussi de ces 4 pays dits frugaux que les autres Etats se portent bien parce que c'est leurs partenaires commerciaux, je ne vois pas leur intérêt pour eux alors que c'est leurs principaux partenaires commerciaux, que ces Etats-là aient des difficultés économiques…

GUILLAUME DURAND
J'ai beaucoup de questions à vous poser, on a donné par exemple des noms qui sont un peu célèbres dans le tissu économique français, NAF-NAF, ALINEA, LA HALLE, maintenant CAMAÏEU, etc, ces entreprises, est-ce que vous vous engagez à les sauver toutes ou est-ce qu'il va falloir que certaines, eh bien, finalement, subissent la loi du marché et de la récession et disparaissent ?

BRUNO LE MAIRE
C'est plus qu'un engagement, c'est une réalité quotidienne, vous citez CAMAÏEU, ça fait des semaines que nous travaillons sur le sujet CAMAÏEU et que nous cherchons un repreneur pour CAMAÏEU, pour qu'il y ait une continuité de l'activité, et donc qu'il n'y ait pas 4.000 salariés qui se retrouvent sur le carreau. Je peux vous dire que ça m'occupe du matin jusqu'au soir, c'est la même chose pour CONFORAMA, on essaie de trouver une solution financière en appelant les actionnaires à jouer aussi leur rôle. Donc la pile de dossiers sur ma table de risques de faillites, de risques de licenciements, de risques de cessations de paiement pour certaines entreprises, je peux vous dire qu'elle épaisse.

GUILLAUME DURAND
Question, est-ce que vous considérez, parce que c'est aussi une demande du patronat et des syndicats, est-ce que vous considérez raisonnable que l'Etat diminue le chômage partiel de 15% donc dans les jours qui viennent, parce que beaucoup considèrent qu'il faut continuer, continuer, continuer, parce que les entreprises n'arriveront pas à assumer justement l'argent…

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'ils font une erreur de jugement, non seulement, c'est responsable, mais je crois que c'est nécessaire, toutes les entreprises qui peuvent reprendre doivent reprendre et doivent remettre leurs salariés au travail, avec un chômage partiel, que nous avions pris, pendant le premier choc, à 100% à notre charge, et que désormais, nous prenons à notre charge à 85%...

GUILLAUME DURAND
A partir de la semaine prochaine…

BRUNO LE MAIRE
A partir du 1er juin, ce qui reste raisonnable, et donc c'est une réduction qui est très progressive, mais si nous dépensons 100% de notre argent sur le chômage partiel, dans cette phase de reprise qui s'ouvre, ce sont des milliards d'euros dont je ne disposerais pas pour ceux qui sont les plus fragiles, donc c'est aussi une question de solidarité et de responsabilité. Nous devons inciter à la reprise du travail pour que les entreprises qui ont la possibilité de travailler, qui ont la possibilité de dégager des moyens, nous laissent les moyens publics pour les entreprises les plus fragiles.

GUILLAUME DURAND
Justement, on est dans une économie de marché et dans une mondialisation, alors beaucoup de gens parlent de relocalisation, mais ça devient quand même extrêmement compliqué, je vais prendre un seul exemple, puisqu'il y a le plan automobile qui est tombé hier, et les 8 milliards, il y a eu le tourisme avant, les 18 milliards, il y a eu le plan sur la santé, il y a eu évidemment, dans les mois qui précèdent, les gilets jaunes, il y a la question de l'augmentation des salaires des enseignants, et il y a beaucoup d'économistes, c'est le cas des pages saumon du Figaro, des Echos ou même, ce matin, de L'Opinion qui se disent : mais enfin, ça devient complètement délirant, on va s'endetter jusqu'à quel niveau, et est-ce qu'on va transférer toute cette dette à taux négatifs, comme le veut MELENCHON, vers la Banque centrale européenne ?

BRUNO LE MAIRE
D'abord, ce qui serait délirant, ce serait de poursuivre tête baissée dans un modèle économique qui est aujourd'hui à bout de souffle, et je crois le dire depuis plusieurs mois, bien avant la crise, le capitalisme doit se réinventer. Un capitalisme qui consiste à délocaliser toutes nos productions à l'étranger en perdant de la valeur en France, ce n'est plus possible, un capitalisme qui se traduit par une augmentation des émissions de CO2, ce n'est plus possible. Et un capitalisme qui fait croître les inégalités à l'intérieur des entreprises des nations ou entre les nations, ça n'est plus possible non plus, je le dis avec force et fermeté depuis des mois. Ma ligne est constante, et cette crise n'a fait que renforcer mes convictions dans la nécessité de réinventer ce capitalisme. Ensuite sur la dette, nous avons fait un choix, qui est un choix que je revendique, qui est de sauver le tissu économique français et d'éviter d'avoir des centaines de milliers de faillite en quelques semaines, parce que nous n'aurions pas apporté le soutien nécessaire, moi, je suis fier du soutien que nous avons apporté aux entreprises et aux salariés français. Je pense que l'Etat a rempli son rôle de protecteur…

GUILLAUME DURAND
Et par exemple…

BRUNO LE MAIRE
… La dette, et je veux être très clair sur ce sujet-là, est-ce qu'il faudra rembourser la dette ? Oui, et l'idée qu'il peut y avoir une dette perpétuelle est une illusion, l'idée que nous pourrions ne pas rembourser notre dette un jour est une illusion, mais ça se remboursera le moment venu, quand la croissance sera de retour, il ne faut pas mélanger l'accélérateur et le frein, puisqu'on est dans l'industrie automobile, aujourd'hui, c'est le temps de l'accélération pour relancer l'économie française et avoir de la croissance, viendra d'ici quelques années, peut-être avant, le moment de rembourser la dette et de rétablir les finances publiques, mais je veux être très clair, ce moment viendra.

GUILLAUME DURAND
Ce moment viendra, mais est-ce que ça veut dire qu'on commence à partir des budgets prochains, avec par exemple une sorte de retour de l'ISF déguisé, puisqu'on prolonge déjà la CRDS, ou est-ce qu'on laisse passer un espace temps de 3, 4 ans, et on commence dans 4, 5 ans ?

BRUNO LE MAIRE
Alors, ça, c'est une autre stratégie qui est possible, mais qui n'est pas la nôtre, qui est la stratégie des impôts et des taxes, effectivement, on peut dire qu'on va rembourser la dette par plus d'impôts, plus de taxes, cette stratégie serait une erreur, et cette stratégie ne donnera aucun résultat, surtout dans un pays qui est déjà à un niveau de prélèvements obligatoires parmi les plus élevés des pays de l'OCDE…

GUILLAUME DURAND
D'accord, mais alors comment fait-on ? D'accord, mais on fait comment alors ?

BRUNO LE MAIRE
Notre stratégie, c'est justement de relancer la croissance, d'avoir des entreprises qui se portent bien, d'avoir un territoire qui est attractif, d'avoir un chômage qui diminue, prenez l'exemple du secteur industriel, on voit bien aujourd'hui que si vous augmentez les impôts sur les grandes entreprises industrielles, ce n'est pas compliqué, elles vont mettre la clef sous la porte, elles vont fermer, elles vont se délocaliser. Si, en revanche, comme je le propose depuis plusieurs années, nous baissons les impôts de production, nous avons commencé à le faire, mais je souhaite que nous allions plus loin, vous allez être plus attractif, vous allez recréer de l'activité industrielle en France, des emplois, de la croissance, et donc des moyens pour vous désendetter.

GUILLAUME DURAND
Question, est-ce que vous êtes favorable à un RSA pour les jeunes, puisqu'ils arrivent sur le marché du travail et il n'y a pas de travail ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne suis pas favorable, je pense que ce qui serait le plus utile et ce sur quoi, nous travaillons avec la ministre du Travail, Muriel PENICAUD, c'est un encouragement à embaucher les jeunes, c'est notre première préoccupation de savoir qu'il y a des centaines de milliers de jeunes qui vont arriver avec leur diplôme sous le bras, qui vont sortir de leur centre de formation des apprentis et qui risquent de ne pas trouver de poste en arrivant sur le marché du travail fin août, début septembre, et je vois des restaurants, des hôtels, des secteurs industriels qui nous disent : on voulait embaucher des apprentis, mais on ne pourra pas, on n'a pas la possibilité de le faire, donc nous pouvons travailler avec Muriel PENICAUD sur un dispositif puissant de soutien à l'embauche des jeunes et de soutien à l'apprentissage, pour que les jeunes qui arrivent sur le marché du travail qui aujourd'hui sont inquiets de la situation puissent trouver des solutions et soient encouragés par les entrepreneurs à trouver une place sur le marché du travail.

GUILLAUME DURAND
Je rappelle que nous sommes en direct avec Bruno LE MAIRE, ministre de l'Economie, alors, évidemment, normalement, notre entretien devrait se terminer, car le temps est imparti, mais les sujets sont tellement importants que je ne résiste pas, et c'est normal, à vous poser 2 ou questions concernant des secteurs qui sont extrêmement importants, tous les bars, tous les restaurants, tous ceux qui accompagnent finalement le monde des vacances et le monde quotidien des Français sont fermés, est-ce que vous pouvez nous dire ce matin s'ils vont rouvrir dans les jours qui viennent…

BRUNO LE MAIRE
Je peux vous dire que nous allons avoir une réunion d'ici quelques minutes avec le président de la République et le Premier ministre, nous en aurons une deuxième demain, pour faire le point sur la situation en termes de sécurité sanitaire, et voir ce qu'il est possible de rouvrir. Comme ministre de l'Economie et des finances, et je peux vous dire comme citoyen, moi, je plaide évidemment, si les conditions de sécurité sanitaires sont réunies, pour la réouverture la plus large possible…

GUILLAUME DURAND
C'est-à-dire la semaine prochaine…

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'il y a une vraie impatience, une vraie attente de nos concitoyens, pas simplement les restaurateurs et les hôteliers eux-mêmes, mais de chaque Français de retrouver une vie civilisée, c'est-à-dire, une vie où on peut se croiser, échanger et avoir de la convivialité…

GUILLAUME DURAND
La semaine prochaine ?

BRUNO LE MAIRE
Le plus tôt pour moi sera le mieux.

GUILLAUME DURAND
Et dernière question, puisque vous parlez du plan automobile, bon, on ne va pas redonner le détail, les 8 milliards après les 18 milliards du tourisme, est-ce que vous êtes certain que ce plan de relance qui se veut un plan vert est un plan qui va permettre de relancer l'industrie automobile française, parce qu'au fond, le consommateur, si vous lui donnez la possibilité d'acheter des automobiles, il n'est pas du tout certain qu'il va acheter français…

BRUNO LE MAIRE
Ah, je suis convaincu que ce plan est un bon plan, il est massif, il sera efficace immédiatement, puisque vous avez des primes qui sont très puissantes, si vous allez acheter, et tous nos auditeurs doivent se rendre compte que si demain, à partir du 1er juin, ils vont acheter un véhicule électrique neuf, ils vont avoir 7.000 euros de prime, s'ils changent leur vieux véhicule pour avoir un véhicule qui émet moins de CO2, ils auront 3.000 euros pour un véhicule thermique, 5.000 euros pour un véhicule électrique. S'ils achètent une hybride rechargeable, dont PEUGEOT est le spécialiste, 2.000 euros de prime, alors qu'avant, il n'y avait pas de prime, donc l'incitation à aller acheter un véhicule, elle est puissante, et elle sera efficace, et je suis convaincu qu'elle se verra dans la consommation. Il y a tout un autre volet qui est majeur, qui est celui du soutien aux véhicules électriques qui doit permettre la relocalisation d'activités industrielles en France, et les engagements qui ont été pris par PEUGEOT et par RENAULT sont puissants, un million de véhicules propres produits en France d'ici 2025, le rapatriement de la production du moteur électrique de RENAULT d'Asie en France, et la production, la 3008 électrique à Sochaux, tout ça est bien la preuve que la relocalisation industrielle, si on s'en donne les moyens, si on fait les bons choix industriels, elle est possible en France.

GUILLAUME DURAND
Merci Bruno LE MAIRE, ministre de l'Economie et des finances…

BRUNO LE MAIRE
Merci Guillaume DURAND…

GUILLAUME DURAND
Qui était donc l'invité politique de La Matinale. Nous avons beaucoup parlé d'économie, c'était important, car il y a de très nombreux secteurs qui sont dans l'attente.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 mai 2020