Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à France 2 le 28 mai 202, sur la relance de l'économie.

Texte intégral

LAURENT BIGNOLAS
Tout de suite Les 4V avec Caroline ROUX. Nous avons le plaisir de recevoir ce matin Bruno LE MAIRE. Bonjour.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Oui, le Ministre de l'Economie. A Bercy, il a mis l'économie sous perfusion pour amortir l'effet d'une crise économique et sociale sans précédent. Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Caroline ROUX.

CAROLINE ROUX
Le Premier ministre va annoncer aujourd'hui la phase 2 du déconfinement : cafés, salles de sport, restaurants, règle des 100 kilomètres. En tant que ministre de l'Economie, vous dites il faut aller vite pour rouvrir la France aussi vite qu'on l'a fermée ?

BRUNO LE MAIRE
Je souhaite, oui, que nous puissions rouvrir le plus largement possible et faire redémarrer l'économie le plus rapidement possible. Alors ça dépendra des conditions sanitaires, nous avons un Conseil de défense dans quelques instants pour en discuter avec le Premier ministre et le président de la République mais je plaide…

CAROLINE ROUX
Mais vous, vous plaidez pour aller vite.

BRUNO LE MAIRE
Oui, je plaide pour que l'économie redémarre vite parce que le choc, vous l'avez dit, a été extrêmement violent. Nous sommes l'un des pays où le choc économique a été le plus violent.

CAROLINE ROUX
Pourquoi ? Pourquoi Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Parce que nous avons fait un choix qui, d'un point de vue sanitaire, était le bon. Nous avons confiné, nous avons des résultats sanitaires qui du coup s'améliorent, mais maintenant il faut que l'économie redémarre parce que les dégâts de cette crise sur le chômage, sur l'emploi, sur les faillites d'entreprises vont être considérables et sont déjà considérables. Et je crois que chaque Français aujourd'hui le vit dans son environnement immédiat : les jeunes qui veulent reprendre un travail, les salariés dont le contrat n'a pas été renouvelé. Les dégâts économiques et sociaux sont considérables et la seule réponse passe par une reprise économique la plus rapide possible.

CAROLINE ROUX
Justement elle reprend un peu l'économie, plus ou moins vite que vous ne l'aviez anticipé ?

BRUNO LE MAIRE
Elle reprend, c'est progressif mais vue la violence du choc économique que nous avons eu, qui va nous donner d'ailleurs des chiffres de récession qui seront probablement au-delà des 8 %. J'avais toujours indiqué que c'était un chiffre provisoire et que le chiffre final serait sans doute plus grave que cela. Cela appelle une réaction économique puissante de notre part pour qu'on puisse passer ce moment difficile le plus vite possible.

CAROLINE ROUX
Et on va y revenir sur les réactions économiques. Justement vous attendez les chiffres du chômage, on comprend ce matin que vous nous expliquez qu'ils seront encore plus mauvais que prévu ; en tout cas, vous vous attendez au pire.

BRUNO LE MAIRE
Caroline ROUX, depuis le début de la crise je n'ai jamais caché la vérité aux Français. Je crois avoir été le premier à dire que c'était comparable à la récession de 1929 et je maintiens cette comparaison. Et je vous dis que les dégâts sur l'emploi, sur les entreprises sont déjà et seront de plus en plus lourds. Ils vont amener de notre part, ce que nous faisons avec le président de la République et le Premier ministre, une réponse massive. Différente mais toujours massive.

CAROLINE ROUX
Alors il y a la réponse de la France et puis il y a d'abord la réponse de l'Europe. L'Europe a annoncé 750 milliards d'un plan de relance suspendu aux accords quand même des 27. Vous avez décroché d'ailleurs votre téléphone pour convaincre vos homologues les plus réticents dans les pays frugaux, comme on dit. Est-ce que vous avez bon espoir que ça passe ?

BRUNO LE MAIRE
Ça doit passer et j'appelle une nouvelle fois les quatre Etats – ils ne sont que quatre - à faire preuve de raison et de sens des responsabilités. L'accord qu'a proposé Ursula VON DER LEYEN, il est historique à triple titre. D'abord par le montant : 750 milliards d'euros qui sont proposés. Ensuite par la méthode : pour la première fois, on lève de la dette en commun et on fait preuve de solidarité. Et enfin parce qu'il réaffirme le caractère absolument central du couple franco-allemand Angela MERKEL-Emmanuel MACRON. Donc vraiment, je crois qu'aujourd'hui la raison doit l'emporter, le sens des responsabilités. Cette crise économique, jamais l'Union européenne n'en a connu d'aussi grave. Il faut maintenant que la réponse vienne vite. Je souhaite qu'un accord puisse être trouvé dans les prochaines semaines, avant le début de l'été, c'est-à-dire au début du mois de juillet.

CAROLINE ROUX
Il y aura un plan de relance en France ?

BRUNO LE MAIRE
Il y aura bien sûr… Il y a déjà des plans de relance. Nous avons déjà des plans de relance sectoriels. Le Premier ministre a annoncé sur le tourisme, nous avons annoncé un plan massif pour l'automobile qui aujourd'hui est en grande difficulté, avec des centaines de milliers d'emplois sur nos territoires. La semaine prochaine, j'annoncerai un plan sectoriel sur l'aéronautique. On va faire des choses aussi sur le bâtiment, sur le livre avec Franck RIESTER, et il y aura toutes ces mesures adoptées dans le courant du mois de juillet pour permettre à ces secteurs les plus en difficulté de faire face à la crise. Plus, dans ce projet de loi de finances que je présenterai le 10 juin avec Gérald DARMANIN en Conseil des ministres, des mesures sur l'apprentissage et l'emploi des jeunes. Et puis viendra le moment du plan de relance pour plusieurs années ; celui-là il sera présenté au début du mois de septembre.

CAROLINE ROUX
Le Premier ministre affirme que le gouvernement sera intransigeant sur la sauvegarde des sites et de l'emploi. On parle de l'automobile. Vous, vous dites que vous laisserez RENAULT notamment adapter son outil de production. On apprend que RENAULT voudrait supprimer 5 000 postes et fermer des sites. Vous venez d'expliquer la situation dans laquelle on se trouve, une situation sociale qui va être extrêmement brutale. Est-ce que dans ces conditions, un prêt de 5 milliards à RENAULT tient toujours ?

BRUNO LE MAIRE
Le prêt, il sera signé lorsque nous y verrons plus clair sur la stratégie de redressement de RENAULT. C'est aussi simple que ça.

CAROLINE ROUX
Ce n'est pas suffisamment clair, c'est ce qu'on comprend.

BRUNO LE MAIRE
Jean-Dominique SENARD fait un boulot absolument formidable, il a toute notre confiance. On doit comprendre site par site, emploi par emploi, technologie par technologie ce que RENAULT veut construire. Parce que ces 5 milliards d'euros, ce n'est pas les miens, c'est ceux des Français. Donc quand je les prête avec une garantie de l'Etat, nous pouvons les perdre. Et perdre 5 milliards d'euros, ça fait beaucoup d'argent, donc nous devons y voir clair sur la stratégie de RENAULT. J'ai toute confiance dans Jean-Dominique SENARD.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire quoi, pardon Bruno LE MAIRE ? Y voir clair sur la stratégie, ça veut dire pas de suppressions d'emplois, pas de fermetures de sites par exemple ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire comment est-ce que RENAULT renoue avec les bénéfices. Enfin je rappelle que RENAULT a une capacité de production de six millions de véhicules, que l'année dernière il en a produit trois, cette année probablement autour de deux. C'est-à-dire qu'il a des capacités trois fois plus importantes que ce qu'il produit réellement. Croyez-moi, ce n'est pas très rentable. Donc il doit renouer avec la rentabilité, il doit tenir le cap qui a été fixé par le président de la République du véhicule propre. Il doit relocaliser des productions notamment électriques, il s'y est engagé. Son moteur électrique, il s'y est engagé. Et nous expliquer site par site quelle est sa stratégie. La fermeture d'un site, Caroline ROUX, ne peut être que la toute dernière extrémité.

CAROLINE ROUX
Alors vous nous avez parlé du plan pour l'automobile, des plans de relance qui sont déjà en cours pour soutenir l'économie et amortir le choc et on se pose une question : y a-t-il une limite à l'endettement de la France ?

BRUNO LE MAIRE
L'Etat, ce n'est pas un puits sans fond. Donc ça nous amène à corriger des dispositifs pour mettre l'argent là où c'est le plus nécessaire. Quand nous disons par exemple que l'Etat ne va pas continuer à payer 100 % des salaires dans le chômage partiel, c'est tout simplement parce qu'il faut que l'entreprise en prenne une partie. 85 % continueront à être payés par l'Etat mais 15 % à partir du 1er juin par les entreprises. Ça me permet de mettre de l'argent sur les secteurs qui sont les plus en difficulté. Donc l'Etat n'est pas un puits sans fond. Nous acceptons…

CAROLINE ROUX
C'est quoi la limite ?

BRUNO LE MAIRE
Il n'y a pas de limite chiffrée. La limite, c'est celle de la responsabilité, mettre l'argent là où c'est vraiment nécessaire mais ne pas avoir des perfusions permanentes. L'économie française ne peut pas vivre sous perfusion permanente. Il faut que l'argent aille là où c'est nécessaire. Mais nous acceptons ce choix de nous endetter, je veux simplement être très clair. On s'endette pour éviter l'effondrement de l'économie, et la dette à un moment venu elle devra être remboursée. Il n'y a pas de dette perpétuelle, il n'y a pas de dette magique. L'argent qu'on a emprunté, il faut le rembourser.

CAROLINE ROUX
Ce n'est pas un puits sans fond dites-vous. Avant la crise du Covid, il y avait des promesses qui avaient été faites notamment aux enseignants. Jean-Michel BLANQUER avait assuré aux enseignants qu'il y aurait une revalorisation de leurs revenus. Comment est-ce qu'on arbitre ?

BRUNO LE MAIRE
Je pense qu'il faut voir la situation de la manière la plus juste et la plus globale possible. Est-ce que le niveau de rémunération des enseignants notamment du primaire en France est satisfaisant ? Non. Est-ce qu'on peut se contenter simplement de revaloriser sans réfléchir au métier d'enseignant, à la carrière, à ce qu'on leur demande aussi ? Non plus. Donc je crois que si on veut engager une revalorisation des enseignants du primaire comme la propose Jean-Michel BLANQUER, et je crois qu'il a raison, il faut le faire de manière globale en réfléchissant à ce métier d'enseignant, à ce qu'on demande, aux carrières des enseignants. Ce n'est pas uniquement…

CAROLINE ROUX
Donc ça veut dire que vous ne les avez pas oubliés pendant la crise du Covid.

BRUNO LE MAIRE
Mais bien sûr qu'on n'a pas oublié. Et croyez-moi les enseignants du primaire, je sais ce qu'ils ont fait. Je vois à quel point les rémunérations ne sont pas à la hauteur de ce qu'elles devraient être mais ça doit s'inscrire dans une réflexion globale sur le métier d'enseignant.

CAROLINE ROUX
Vous avez dit : il va falloir rembourser, il va falloir payer. Quand et comment ? Dans un entretien à L'Express, le président de l'Assemblée nationale relance le débat sur une contribution des plus aisés pour la solidarité. On se dit est-ce que c'est le retour de l'ISF ou quelque chose qui ressemblerait à l'ISF et qui aura un autre nom ?

BRUNO LE MAIRE
Alors toutes les contributions sont les bienvenues et en particulier celle de Richard FERRAND. Ensuite une bonne politique économique, c'est une politique économique claire, simple, avec une stratégie lisible. Je ne crois pas à la baisse des impôts et je ne pense pas que vous relancerez la croissance française qui nous permettra de rembourser…

CAROLINE ROUX
Vous ne croyez pas à la baisse des impôts ou à la hausse des impôts ?

BRUNO LE MAIRE
A la hausse des impôts. Je ne pense pas que soit la solution pour relancer l'économie française et pour rembourser notre dette. Est-ce qu'il faut une fiscalité plus juste Caroline ROUX ? Oui. Une fiscalité plus juste, c'est quoi ? Ce n'est pas revenir aux vieilles lunes de l'ISF. Une fiscalité plus juste, c'est d'abord taxer les géants du numérique qui sont les grands gagnants de cette crise économique. Ils paieront leur impôt en 2020 en France sous une taxe nationale au sous une taxe internationale mais ils paieront. Une fiscalité plus juste, c'est une fiscalité qui évite l'évasion fiscale des grandes multinationales qui vont placer leurs bénéfices dans des endroits où ils paient moins d'impôts. L'imposition minimale à l'imposition sur les sociétés, ce sera un de mes combats avec mon homologue allemand pour 2020. Enfin une fiscalité plus juste, c'est une fiscalité qui taxe le CO2 quand on importe des produits qui sont très lourds en CO2 ; c'est la taxe carbone aux frontières. C'est ça la fiscalité plus juste du XXIème siècle.

CAROLINE ROUX
Ce n'est pas taxer les plus aisés.

BRUNO LE MAIRE
Mais ce n'est pas revenir… Vous savez, il y a des chiffres qui viennent de tomber du cabinet de conseil EY.

CAROLINE ROUX
Sur les investissements.

BRUNO LE MAIRE
Qui dit que nous sommes devenus en 2019 le pays le plus attractif pour les investissements étrangers de tous les pays européens devant la Grande-Bretagne, devant l'Allemagne, parce qu'on a transformé notre fiscalité et qu'on est devenu plus attractif. C'est 1 200 décisions d'investissement, c'est des dizaines de milliers d'emplois, c'est des usines qui peuvent rouvrir. Mais c'est ça que je souhaite pour la France, c'est que les gens veuillent venir vers nous et qu'on ne les fasse pas fuir. CAROLINE ROUX J'ai une toute dernière question, je vais me faire disputer.

LAURENT BIGNOLAS
Ça, c'est sûr !

CAROLINE ROUX
Gérald DARMANIN a fait une grande interview dans Le JDD pour dire qu'il voulait peser dans cette sortie de crise. Est-ce que vous voulez peser, vous aussi, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Je veux être utile tous les jours au service des Français. Et croyez-moi, vu la gravité de la crise économique, il y a de quoi faire.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Bruno LE MAIRE. C'est à vous, Laurent.

LAURENT BIGNOLAS
Merci Caroline, merci Monsieur le ministre.

BRUNO LE MAIRE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 mai 2020