Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à Sud radio le 3 juin 2020, sur l'agriculture et l'épidémie de Covid-19.

Texte intégral

PATRICK ROGER
Avant de parler agriculture, bonjour Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour.

PATRICK ROGER
On va parler aussi des rassemblements Adama TRAORE hier soir dans plusieurs villes, 20.000 à Paris malgré l'interdiction, cette manifestation est-elle justifiée dans le contexte ?

DIDIER GUILLAUME
Je crois qu'aujourd'hui il y a une tension extrême dans le pays, il y a le sentiment de certains de nos concitoyens de subir des actes racistes, je veux réaffirmer ici devant vous que la France n'est pas raciste, la France est un Etat républicain, une République laïque, démocratique, sociale, et elle n'est pas raciste, et les Français ne sont pas des racistes, mais il peut y avoir parfois le sentiment de stigmatisation, il faut lutter contre. La règle absolue, dans la République, ce qui fonde notre pacte républicain, c'est justement l'accueil, et la diversité, et l'intégration. Mais avec ce qui s'est passé aux Etats-Unis, la mort de ce jeune FLOYD, d'ailleurs on ne peut jamais dire il était noir, il avait fait ceci, il avait fait cela, il était drogué, tout ça, ça n'existe même pas, peu importe, on ne tue pas quelqu'un. Donc oui, je comprends que cette manifestation, incroyable, a attiré plus de 20.000 personnes… ici, à Lille, à Marseille et autres, il faut le regarder de près. Moi j'appelle à la sérénité, à la tranquillité, l'Etat français doit faire toute la lumière et la justice française doit faire toute la lumière.

PATRICK ROGER
Y compris sur Adama TRAORE ?

DIDIER GUILLAUME
Mais, Patrick ROGER, sur tous les sujets, c'est la transparence la plus totale. Aucun enfant de France, aucun citoyen qui habite sur le sol de la France, ne doit être attaqué, discriminé, vilipendé, c'est la règle de base, et c'est ce qu'a voulu faire le président de la République, quand il a été élu, qu'il a voulu rassembler l'ensemble des Françaises et des Français, rassembler l'ensemble des territoires, c'est bien évident. Aujourd'hui on va laisser une France décousue, une France avec les métropoles d'un côté, la ruralité de l'autre, entre des noirs et des blancs, entre des pauvres et des riches ?

PATRICK ROGER
Justement, il faut de la transparence, ce que vous dites, pour Adama TRAORE visiblement ça n'a pas été aussi clair que ça avec d'un côté ce premier rapport de police, une contestation avec une contre-expertise.

DIDIER GUILLAUME
Nous allons voir, moi je ne suis pas un commentateur, donc je ne vais pas vous raconter des histoires, et je ne suis pas juge, donc je ne vais pas vous raconter là encore des choses. Ce que je souhaite, ce que je souhaite, c'est que la République passe, et pour que la République passe, les règles de la République doivent être respectées, pour tout le monde.

PATRICK ROGER
Alors venons-en aussi à ce déconfinement, notamment pour les restaurateurs. Pour montrer l'exemple vous êtes allé, je crois, déjeuner dans un resto hier, vous voulez que les Français consomment, que les restaurateurs s'approvisionnent également en produits français, mais la concurrence étrangère est toujours là quand même, avec des produits parfois qui sont un peu moins chers. Quelle est, d'ailleurs, la réalité aujourd'hui, de cette inflation réelle des produits ?

DIDIER GUILLAUME
Alors d'abord, vous avez raison Patrick ROGER, il faut sortir, les gens ont envie de sortir. Mais ce que je veux dire quand même, en venant ici dans votre studio ce matin, je suis passé sur l'esplanade des Invalides, hier il devait y avoir des milliers de gens, et le spectacle que j'ai vu ce matin, il n'est pas acceptable. Que les gens se rassemblent, que les gens aillent boire un verre, boire une bière, boire un sirop, boire ce qu'ils veulent, fumer une cigarette, très bien, mais on ne laisse pas des poubelles, des détritus, des saletés, des saloperies, sur le terrain. Oui au déconfinement, oui à la liberté retrouvée, oui à l'art de vivre à la française, mais l'art de vivre à la française ce n'est pas les monceaux de poubelles que j'ai vus ce matin en passant. Je vous le dis franchement, je ne suis pas réac, mais m'a beaucoup…

PATRICK ROGER
Choqué.

DIDIER GUILLAUME
Ça m'a beaucoup choqué, parce que, voilà, oui, faisons la fête, on a envie de se retrouver. Il faut respecter les distanciations sociales, la distanciation physique, pourquoi ? tout simplement parce que, si nous avons, je crois, presque… nous sommes presque arrivés à lutter contre ce virus, c'est grâce aux Français, le gouvernement a fait ce qu'il avait à faire, il a confiné, c'est pas rien quand même de mettre les gens, en disant « restez chez vous », pendant 2,5 mois, ça a été très très dur pour certains d'entre nous, notamment pour les plus pauvres, pour ceux qui habitent dans des petits appartements, ceux qui avaient des enfants, qui n'étaient pas à même, et c'est normal, de les éduquer, de leur faire faire les cours… et tout ça, c'est très dur, mais nous avons pris nos responsabilités, et grâce aux Français, qui l'ont respecté, là encore ne stigmatisons pas, il y a pu y avoir deux, trois abus, ici par là, ici ou là, mais les Français ont respecté et ont gagné cette première partie de lutte contre le Covid. Mais maintenant il faut sortir, ils ont envie de se retrouver, alors il faut aller au restaurant, il faut sortir, il faut se balader, respectons les règles, les gestes barrières, le masque, et les choses iront bien.

PATRICK ROGER
Et sur le consommer français, parce que c'est réapparu pendant cette crise, la consommation locale, etc.

DIDIER GUILLAUME
Oui, moi j'étais ravi de voir cela parce que, je pense que lorsqu'on fait un acte d'achat, il faut regarder ce que l'on achète, c'est pour ça que j'avais lancé depuis plusieurs mois tout un travail sur l'étiquetage, et le Parlement a voté la semaine dernière, dans l'indifférence générale évidemment, parce qu'on ne s'occupe pas vraiment de ce qui se passe là, le Covid a quand même assommé beaucoup de choses, mais une loi sur l'étiquetage. Maintenant on va savoir d'où vient le miel, on va savoir d'où la viande, on va savoir tout cela. Et puis moi, ce que je veux, c'est que tous les produits transformés on sache d'où cela vient. Il est important d'acheter français autant que faire se peut, et maintenant, dans le cadre de ce qu'a voulu le président de la République, sur la souveraineté alimentaire, sur la souveraineté agricole, sur notre indépendance, il va falloir faire en sorte que les Français puissent acheter, et je réponds précisément à votre question, des produits qui ne sont pas beaucoup plus chers que s'ils viennent de l'étranger, sans ça, ça n'ira pas, c'est ça l'enjeu des semaines qui viennent…

PATRICK ROGER
Comment faire alors, justement ?

DIDIER GUILLAUME
Il faut que l'agriculture française, qui est une agriculture de grande qualité, puisse nourrir la masse, puisse nourrir le plus grand nombre de nos concitoyens. Ça ne peut pas être "j'ai de l'argent, je suis bobo, je vis dans tel ou tel quartier, etc., j'achète bio", " je n'ai pas d'argent, j'ai 3 grosses, eh bien je ne peux pas acheter bio parce que c'est trop cher", il faut changer tout cela. Vous savez, ce qui s'est passé pendant cette crise, c'est que les Français ont acheté 75% de steaks hachés surgelés en plus, ça n'a pas été facile pour 22 millions de Français, tous les jours, de manger à la maison, et de faire à manger pour 3, 4, 5 personnes, matin, midi et soir, tout le monde a souffert, tout le monde a souffert, donc ouvrons ce grand débat et faisons en sorte que l'agriculture française évolue, se transforme, pour nourrir le plus grand nombre. Nous ne serons pas en autarcie…

PATRICK ROGER
Brièvement, est-ce que vous avez un chiffre sur l'inflation réelle des produits ?

DIDIER GUILLAUME
Alors, l'inflation réelle des produits, en gros, c'est moins de 1% de ce qui s'est passé, franchement, ça a été fait par des cabinets indépendants, par Bercy.

PATRICK ROGER
…Le chiffre que vous retenez ?

DIDIER GUILLAUME
Oui, oui. La réalité c'est que, lorsqu'on met en comparaison sur un même étal, des fraises françaises, du concombre français, des produits français, et des produits qui viennent d'ailleurs, il y a une grande différence, c'est là où nos concitoyens ont trouvé qu'il y avait un problème, et j'ai trouvé qu'il y avait un problème. La semaine dernière, en réunion des ministres de l'Agriculture, je suis intervenu là-dessus, il faut qu'avec nos amis Italiens, Espagnols, nos amis Danois… enfin pourquoi, je m'excuse de prendre un exemple précis, on est dans l'alimentation, pourquoi le concombre français il vaut trois plus cher que le concombre danois ? Il n'y a pas de problème de main-d'oeuvre, c'est pas…

PATRICK ROGER
Alors si justement, il y a sans doute aussi un problème de…

DIDIER GUILLAUME
Non, mais par rapport à cette question-là, j'ai entendu ce que vous disiez tout à l'heure.

PATRICK ROGER
Oui, parce que là il y a un problème de main-d'oeuvre évidemment, parce qu'il y a une mise en quarantaine, que vous avez imposée, d'autant qu'on le voit, il y a encore un foyer d'épidémie dans les Bouches-du-Rhône, dans les Alpilles. Comment faire justement pour pouvoir ouvrir quand même à cette main-d'oeuvre, là, pour les semaines qui viennent ?

DIDIER GUILLAUME
Quand j'ai fait l'appel à ce que j'avais appelé à « l'armée de l'ombre » pendant le confinement, parce qu'il y avait des Français qui étaient chez eux, qui ne faisaient rien, ils auraient pu aller travailler…

PATRICK ROGER
Oui, vous aviez été moqué à l'époque.

DIDIER GUILLAUME
J'ai été moqué, mais enfin il y a plus de 15.000 Français qui sont allés…

PATRICK ROGER
Vous ne regrettez pas ces propos ?

DIDIER GUILLAUME
Loin de là, il y a plus de 15.000 Français qui sont allés travailler en agriculture, qui ont peut-être redécouvert ces métiers passionnants, ils ont pu cumuler le chômage partiel et le contrat de travail, ce n'était pas du travail au black, c'était pour un vrai travail, mais on s'aperçoit qu'on a besoin de main-d'oeuvre étrangère, de travailleurs saisonniers. Rendez-vous compte, plus de 100.000 travailleurs saisonniers par mois, si on veut que l'agriculture fonctionne, c'est une réflexion que nous devons mener aussi, et ces travailleurs saisonniers, forcément il y a une difficulté, parce qu'ils sont logés dans des… enfin ils étaient logés, on a mis des guides de bonnes pratiques, dans des conditions un peu compliquées, et ça peut devenir des foyers de Covid, ça veut dire des clusters…

PATRICK ROGER
Il y a un dépistage systématique et il va y avoir… ?

DIDIER GUILLAUME
Alors, pour l'instant c'est le ministère de la Santé qui prendra cette décision, je ne crois pas que ça sera systématique, mais en tout cas chaque fois, à chaque endroit, ça a été le cas dans les abattoirs, où nous avons eu un certain nombre de difficultés, qui sont, je crois, en passe d'être réglées, à partir du moment où on détecte quelqu'un qui est malade, alors là il faut dépister, évidemment.

PATRICK ROGER
Combien de travailleurs saisonniers manque-t-il actuellement en France ?

DIDIER GUILLAUME
100.000 par mois il en faut.

PATRICK ROGER
Il en faut 100.000 par mois…

DIDIER GUILLAUME
Oui, en gros.

PATRICK ROGER
Et on en a combien ?

DIDIER GUILLAUME
Là, ça y est, on a "ouvert" les frontières, donc un travailleur agricole, roumain, bulgare, espagnol, qui a un contrat de travail, on ne vient pas faire du tourisme, qui a un contrat de travail, rentre en France et peut travailler.

PATRICK ROGER
Pas du Maghreb en revanche !

DIDIER GUILLAUME
Non, parce que c'est uniquement, pour l'instant, l'Union européenne, alors qu'on avait nous avions beaucoup de travailleurs, Marocains notamment, Tunisiens, Algériens, du Maghreb…

PATRICK ROGER
Et là ce sera toujours fermé ?

DIDIER GUILLAUME
Pour l'instant c'est la décision qui a été prise par le Premier ministre, et je pense que ça va être fermé, oui, par mesure de prévention et de sécurité, tout l'été, mais avec les travailleurs, je pense, de l'Union européenne, les choses pourront se passer, et puis il faut continuer à dire que les personnes qui sont au RSA, peut-être, les jeunes…

PATRICK ROGER
Vous n'envisagez pas de lancer une campagne, une nouvelle campagne ?

DIDIER GUILLAUME
Nous avons fait une campagne, et puis nous cofinançons, avec les filières agricoles, des campagnes de promotion de nos produits, "Achetons français."

PATRICK ROGER
Donc, allons travailler dans les campagnes françaises alors !

DIDIER GUILLAUME
Oui, la campagne française va donner tout ce qu'elle a de meilleur, la… enfin aujourd'hui, peut-être pas les jours qui viennent, mais le soleil arrive, les beaux jours arrivent, il va y avoir des barbecues, des planchas, on va manger des fruits, on va manger des légumes, c'est l'occasion de prendre des produits français. Et, oui, travaillons, produisons, français.

PATRICK ROGER
Question, Didier GUILLAUME, avec Cécile de MENIBUS.

CECILE DE MENIBUS
On a eu un producteur de fromage AOP il y a quelques instants en ligne, qui nous dit qu'il a plus de 5000 tonnes en moyenne. En tout cas, pour pouvoir écouler leurs stocks, ils demandent justement d'avoir accès à la restauration collective et de pouvoir se faire racheter ces produits moins chers pour les personnes fragiles, pour faire comme le domaine vinicole, c'est-à-dire les mêmes mesures, est-ce que vous accepteriez justement de les rencontrer pour les aider… ?

PATRICK ROGER
Oui, oui, on les a rencontrés, nous avons avancé, je dois encore avoir un contact avec Monsieur ROQUEFEUIL, qui est le président de l'interprofession, nous avons obtenu des mesures, à Bruxelles, des mesures de marché, nous avons obtenu du stockage privé, le fait de pouvoir congeler et ressortir. Nous avons demandé à l'INAO, l'Institut national des origines, des appellations protégées, de baisser un peu, pendant cette période-là, les contraintes, afin de pouvoir bouger, puisqu'en théorie on n'a pas le droit de congeler du fromage AOP, on doit le vendre, oui, bien sûr, nous regardons. Moi je regarde, filière par filière, tout ce que nous devons faire. Vous savez, quand on regarde ce qui s'est passé, la filière horticole a beaucoup souffert, la filière brassicole, qui avait rentrée des stocks pour tous les festivals, toutes les fêtes d'été, etc., eh bien cette bière elle est fichue, il faut répondre à tout cela. Ça a été terrible. L'agriculture française a nourri la France, la chaîne alimentaire a tenu, mais, à quel prix et avec quels dégâts ? Et c'est vrai que ça coûte beaucoup moins cher d'aider l'agriculture française qu'AIRBUS, que les trains, que, etc.

PATRICK ROGER
A ce sujet, l'accord de libre-échange, est-ce qu'il va être soumis au Sénat d'ailleurs, comme le demande RETAILLEAU ?

DIDIER GUILLAUME
L'accord de libre-échange du Mexique ?

PATRICK ROGER
Oui, Mexique, et puis il y a le Canada.

DIDIER GUILLAUME
Alors celui sur le Canada il est acté depuis plus de 2 ans, et puis forcément il devra être ratifié.

PATRICK ROGER
Et le Mexique ?

DIDIER GUILLAUME
Et sur le Mexique, c'est l'Union européenne qui, à mon avis, a fait un contretemps, moi je pense que ce n'est pas bien d'avoir fait ça pendant le Covid, il sera évidemment soumis à ratification, et si j'en crois mon petit doigt, ce que je ressens, je ne suis pas sûr totalement qu'il soit ratifié, parce que l'heure n'est plus à ratifier ce genre d'accord de libre-échange, l'heure est à réguler, organiser la mondialisation. Je vous le disais tout à l'heure, on ne pourra pas manger que français, on n'est pas capable de produire 100 % de produits français pour nourrir les Français, mais il faut des échanges réguliers, il faut une exception alimentaire, on n'échange pas de l'agriculture contre des voitures, ou des fusées, ou des avions, c'est ça la nouvelle chose.

PATRICK ROGER
Merci Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Merci à vous.

PATRICK ROGER
On vous laisse aller au Conseil des ministres tout à l'heure, et ensuite du côté du bassin d'Arcachon, notamment, le ministre de l'Agriculture qui était avec nous ce matin sur Sud Radio.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 juin 2020