Interview de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à BFM TV le 4 juin 2020, sur les négociations au sein du Conseil européen aux affaires étrangères sur la réouverture des frontières de l'Espace Schengen à compter du 1er juillet 2020, la réouverture des cafés, restaurants, hôtels depuis le 2 juin 2020 et les réservations pour les vacances d'été .

Texte intégral

Q - Bonsoir, Jean-Baptiste Lemoyne, vous êtes secrétaire d'Etat au tourisme (...) Une première question pour vous, Jean-Baptiste Lemoyne, pouvez-vous nous confirmer que la France va demander la réouverture des frontières de l'espace Schengen à partir du 1er juillet ?

R - C'est la position que la France portera demain ; il y a un Conseil, justement, lié aux affaires intérieures à Bruxelles, en visioconférence, et il est important de se coordonner. Donc demain, les ministres de l'intérieur auront ce débat. Et ce que l'on constate déjà, c'est qu'à l'intérieur de l'Europe, à l'intérieur de cet espace Schengen, il y a une grosse convergence qui se fait pour une levée des contrôles qui ont pu être mis en place autour du 15 juin, les trois quarts des Etats membres sont sur cette idée-là. On va également débattre des conditions pour les Etats qui sont au-delà de cette zone. Cela nous laisse un mois pour bien se préparer ensemble et voir aussi des listes de pays sur lesquels il y aura peut-être quelques contraintes ou contrôles à mettre en place selon l'évolution de l'épidémie parce que, encore une fois, tout cela est lié aussi à cette lutte contre le virus. N'oublions pas que nous devons apprendre à vivre avec ce virus tant qu'il n'y a pas de vaccin ou de traitement, et que naturellement, nous nous adaptons à cela.

Q - Si on comprend bien, à partir du 1er juillet, la volonté de la France, c'est que les Français puissent voyager hors l'espace Schengen et que les touristes étrangers aussi puissent revenir ?

R - Oui. Encore une fois, c'est un débat puisque nous sommes entre Européens. La France porte une position, nous verrons demain comment le débat se fera. Mais cela nous semble en tout cas possible et on peut effectivement se mettre en position de le faire. La France c'est vrai, vous le savez, elle est numéro un en terme d'attractivité touristique internationale, l'année dernière, - mais cela nous paraît très loin maintenant -, en 2019, nous avions accueilli 90 millions de touristes internationaux. On sait que cette année, l'été sera différent, mais mon petit doigt me dit que ce sera un été réussi, et réussi pour les Français aussi.

Q - Une précision encore sur cette proposition de la France, autour du 1er juillet et de l'ouverture des frontières de l'espace Schengen, la situation pourrait évoluer en fonction de l'épidémie, c'est-à-dire que si pendant l'été, certains pays, - si j'ai bien compris - se retrouvaient à nouveau touchés par ce virus, il pourrait y avoir des fermetures ?

R - De façon générale, on le voit bien, nous sommes constamment en vigilance par rapport à l'évolution de l'épidémie, ne l'oublions pas. C'est vrai qu'il y a quatre ou cinq jours, nous étions encore cantonnés à un cercle de cent kilomètres, un certain nombre d'activités touristiques n'avaient pas rouvert. On a peut-être l'impression que c'était il y a un siècle, et pourtant, c'est il y a cinq jours. Donc, n'oublions pas que nous sommes toujours en train d'endiguer cette épidémie et que nous devons aussi adapter ces vacances, "les vacances, mode d'emploi", on va y venir. Encore une fois, elles seront différentes mais elles seront réussies.

Q - Justement, "les vacances, mode d'emploi", l'idée ce soir, c'est vraiment de répondre à toutes les questions que vous vous posez, et il y a de nombreux Français qui se demandent : "là cet été, je n'ai pas encore réservé, faut-il que je privilégie les petits trajets ou les longs trajets ?" Le ministre a-t-il un conseil à donner ?

R - Je crois que les Français vont avant tout chercher de la réassurance, ils vont chercher à partir en sécurité ; cela veut dire que l'on va peut-être se rendre dans des endroits que l'on connaît déjà, dans des endroits où l'on a des attaches, on va redécouvrir la maison de campagne du grand-père, on va aller dans des destinations que l'on connaît bien. Il y a aussi une réassurance sanitaire, et je veux tirer mon chapeau aux professionnels parce qu'ils ont travaillé d'arrache-pied pour établir ces protocoles sanitaires qui sont toute l'organisation, toute la réorganisation de leurs sites, de leurs infrastructures, avec, naturellement, les gels, la gestion des flux entrants et descendants etc.

Aujourd'hui, les professionnels sont prêts, je peux vous dire qu'ils ont des fourmis dans les jambes parce que ce sont des gens dont le plaisir est de faire plaisir et de savoir bien accueillir. Les premiers jours l'ont d'ailleurs montré dans les restaurants, bars ou cafés, que ce soit en zone verte ou en terrasses lorsque le temps le permettait.

Q - Je ne voudrais pas doucher votre enthousiasme, mais quand vous dites que l'été va être réussi, n'est-ce pas de la méthode Coué ? Regardez ce sondage : "Opinion way" qui montre que plus d'un Français sur deux reporte ou annule ses vacances ! Voilà la réalité de ce début du mois de juin. Seulement 44% ont décidé de maintenir, mais 56% annoncent qu'ils ne partiront pas en vacances, a priori, cet été. C'est énorme ! Que peut-on faire avec cela, on ne peut pas réussir un été ?

R - Encore une fois, il y a quinze jours, les Français ne savaient pas s'ils pourraient partir en vacances, c'est le 14 mai que le Premier ministre a dit que oui, nous pourrons partir en vacances, en juillet et en août. Et à ce moment-là, on a vu frémir les taux de réservations. Et depuis que la phase deux du déconfinement a été annoncée, j'ai encore fait le point il y a quelques heures avec le président de la fédération nationale de l'hôtellerie de plein air, Nicolas Dayot, qui me disait : "il y a un chiffre simple, on a fait en quatre jours autant de réservations que les quarante-quatre jours précédents. Cela veut bien dire que les Français se mettent maintenant dans l'état d'esprit de s'organiser, de regarder et d'explorer les possibilités et de réserver. C'est d'ailleurs l'appel que je lance : "Aux réservations citoyens !" La réassurance sanitaire est là, la réassurance financière aussi. Beaucoup des professionnels, je pense aux fédérations d'hôtellerie et de restauration, l'UMIH, le GNI, mais les entreprises du voyage aussi, ils se sont engagés à mettre beaucoup de flexibilité dans les conditions d'annulation.

Q - Si vous le permettez, vous voulez que les Français réservent, mais déconfiner plus vite ! Voilà la réalité aujourd'hui, jusqu'au 22 juin, tout est à nouveau bloqué, pour les zones qui ne sont pas vertes et pour beaucoup de secteurs qui s'interrogent. On sait qu'il y a énormément d'hôtels qui n'ont pas rouvert, aujourd'hui. Ne faut-il pas aller plus vite et ne pas attendre ce prochain seuil du 22 juin ?

R - Là aussi, le déclic, pour avoir fait le point aussi par exemple avec le président du GNC qui regroupe les chaînes hôtelières, il m'a dit : "la semaine dernière, nous étions à 50% d'hôtels ouverts, aujourd'hui nous sommes à 80%".

Donc, on le voit bien, cette étape deux, cette phase deux, c'est déjà un grand pas. C'est un grand pas parce que, en termes d'offres touristiques, énormément de nouvelles activités sont désormais accessibles : les parcs de loisir - tout à l'heure on va avoir, je crois, un duplex avec le Puy du Fou…

Q - Absolument. Il n'a pas encore rouvert, il va ouvrir le 11 juin.

R - ...Dès le 2 juin, l'autorisation est donnée pour celles et ceux qui le souhaitent de rouvrir. Donc, les parcs, les cafés, les restaurants, bien d'autres activités.

J'ai une pensée néanmoins pour un certain nombre de secteurs encore touchés, je pense au monde de la nuit, les discothèques, je pense aux secteurs de l'événementiel, il va falloir les aider à sauver en tous les cas la période septembre-décembre, les foires, les salons, c'est très important dans le tourisme. Et puis des professions, des guides-conférenciers qui ne peuvent pas s'occuper de groupes, de groupes internationaux. La semaine prochaine, nous allons nous voir avec Franck Riester et eux pour travailler à des solutions concrètes. Donc, j'ai aussi une pensée pour eux.

Mais ce 2 juin, je crois que c'était une journée à marquer d'une croix blanche qui lance quand même un peu les choses et la saison.

Q - Est-ce que cela va assez vite ? On tente de répondre à cette première question. Comment partir en vacances ?

(…)

R - On voit bien à travers tout cela combien le tourisme est clé dans l'économie du pays. Pour les acteurs du tourisme, ce n'est pas un scoop, mais je crois qu'il y a une prise de conscience générale de l'impact parce que, par exemple, dix restaurants qui fermeraient, c'est un impact pour nos agriculteurs, nos pêcheurs, ce sont des débouchés qui se ferment. Et c'est également, en aval, les services associés : les transports des voyageurs, par exemple comme Flixbus.

Donc, on voit bien combien ce secteur est important, 8% du PIB, deux millions d'emplois. Et c'est pourquoi nous avons souhaité..., le président de la République en a fait une priorité nationale. Et ce n'est pas un mot, ce n'est pas un slogan : quand on met dix-huit milliards d'euros sur la table, avec neuf milliards d'aide directe et neuf milliards d'euros de financement et d'investissement, comme cela a été annoncé, c'est vraiment pour pouvoir maintenir les talents, maintenir les compétences, maintenir les emplois, et puis aider à rebondir. On sait que la reprise va être progressive, que les jauges ne vont pas être remplies à 100% dans un premier temps avec un certain nombre d'adaptations sanitaires et qu'il y a besoin d'aider jusqu'à la fin de l'année au moins ces professionnels avec des dispositifs de soutien.

(…)

Q - Cela veut dire quoi, en périodes de vacances ? Là, quand on va prendre le TGV pour se rendre par exemple à Rennes, les gestes barrières dans le train on oublie ?

R - Ce qu'on a vu c'est qu'a été annoncé ce week-end le fait que les jauges d'un certain nombre de transports en commun, ou aérien, ou ferroviaire, allaient évoluer. On allait progressivement passer du un sur deux à un remplissage quasi-normal. Donc, cela veut dire effectivement mettre le masque, faire attention. Là aussi, je crois aussi que beaucoup repose…

Q - Là, ce qui est dit c'est "on oublie les gestes barrières" alors qu'on nous a dit pendant tout un temps et on nous le dit encore qu'ils sont indispensables. C'est difficile de comprendre.

R - Non, mais je vous confirme que les gestes barrières demeurent l'hygiène de base et cela doit devenir des réflexes…

Q - C'est donc dommage que ce Monsieur de la SNCF dise le contraire.

R - ...et beaucoup repose donc sur la responsabilité de chacun. Les Français ont montré pendant ces deux mois et demi combien ils avaient permis par leur comportement exemplaire de faire reculer l'épidémie, le virus. Et je crois qu'il faut qu'on continue, en tous les cas, à avoir un certain nombre de réflexes pendant les vacances.

(…)

Q - Qu'est-ce qu'on risque ? Il y avait eu des clusters, des foyers d'épidémie sur des navires de croisière. Est-ce que vous déconseillez aux Français qui seraient tentés de partir en croisière cet été de le faire ?

R - À ce stade, les croisières n'ont pas été encore ré-autorisées, elles font partie de ces activités qui sont encore interdites, il n'y a pas d'accostage. Mais ce sont des professionnels, ils travaillent aussi à leur propre protocole sanitaire avec les ministères des transports, de la santé et du travail. Et je n'ai pas doute qu'à un moment ils seront de retour avec toutes les précautions.

Q - Mais pas cet été ?

R - Peut-être dans quelques semaines, mais il est important effectivement de donner de la réassurance sanitaire. Vous l'avez dit, il y a eu, je crois, le choc des photos, s'agissant d'un certain nombre de navires. Pour autant, il y a là des gens qui sont professionnels, des compagnies françaises, par exemple, qui sont en train de se réorienter, comme Ponant, pour essayer, cet été, de proposer des croisières le long des côtes françaises et se mettre aussi à cet été "bleu blanc rouge" que j'appelle de mes voeux, qui réorientent donc leur offre, et c'est heureux. Mais il y a encore un peu de travail à faire avec eux, je les rencontre la semaine prochaine pour avancer.

(…)

Q - On a évoqué au début de cette émission les voyages longs qui pourront éventuellement être organisés à partir du 1er juillet si tout le monde se met d'accord en Europe sur l'ouverture de l'espace Schengen. Pour ce qui concerne nos voisins, là c'est bon, il n'y a plus de doute ? J'ai vu que l'Espagne levait ses frontières…

R - Le 1er juillet.

Q - ...avec le Portugal et la France.

R - Ils envisagent le 1er juillet. Donc, il y a une grande convergence autour du 15 juin, c'est pour les trois quarts des pays, à peu près, la date qui est choisie. Certains, comme l'Italie, ont été un peu plus rapides, dès le 3 juin, mais parce que, aussi, ils sont entrés dans l'épidémie plus tôt, ils en sont sortis un peu plus tôt, donc cela explique ce décalage. Mais, globalement, à partir de la deuxième quinzaine de juin, cela va être beaucoup plus simple de circuler au sein de l'Union européenne, et tant mieux !

Les vacances commencent formellement, plutôt autour du 1er juillet, cela va nous permettre... et je le dis aux Néerlandais, aux Belges, aux Allemands : Bienvenue en France, Willkommen, Bienvenido. Parce que ce sont des clientèles qui sont importantes, il faut avoir en tête que les trois quarts du tourisme international en France, il est avant tout européen. Et si nous pouvons fidéliser, en tous les cas, ces amoureux de la France, parce qu'il y en a qui sont tombés véritablement sous le charme, qui parfois d'ailleurs ont acheté des résidences secondaires, eh bien c'est au moins…

Q - Les Anglais, ça va être compliqué. Enorme clientèle pour la France, hein !

R - Les Anglais. Très important puisque mode d'emploi, donc peut-être faire le dernier point de la situation. Boris Johnson a souhaité mettre en place à partir du 8 juin une quatorzaine pour les personnes qui viennent de l'international vers le Royaume-Uni. Donc, la règle c'est la réciprocité, c'est-à-dire qu'à partir du 8 juin, nous aussi nous mettrions le même type de dispositif à l'encontre des Britanniques. Mais on ne veut pas résoudre à cela, c'est pour cela que l'on continue les contacts diplomatiques. Et j'espère que la lutte contre l'épidémie au Royaume-Uni va permettre, d'ici la fin du mois de juin, en tous les cas, peut-être de lever ce type de mesures pour que les allées et venues puissent se faire très facilement. Jean-Yves Le Drian rencontrait encore il y a quelques jours toutes les compagnies qui font le transmanche. C'est très important, c'est la première clientèle, les Britanniques, en France, quatorze millions de Britanniques qui viennent chaque année. Ils ne seront peut-être pas aussi nombreux, mais nous avons des intérêts croisés.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 juin 2020