Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à France Bleu Occitanie le 10 juin 2020, sur le plan d'aide de l'Etat à l'industrie aéronautique.

Texte intégral

JEANNE-MARIE MARCO
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour.

JEANNE-MARIE MARCO
Merci beaucoup d'être sur France Bleu Occitanie ce matin, dans la région de l'aéronautique, où 200 000 emplois seraient menacés. Vous avez donc annoncé hier un plan de 15 milliards d'euros pour aider la filière, très impactée par la crise sanitaire. C'était 8 milliards pour l'automobile, est-ce que ça veut dire que l'aéronautique, c'est le secteur le plus en danger actuellement ?

BRUNO LE MAIRE
C'est un des secteurs qui est le plus menacé, et menacé sur le long terme. Les secteurs qui sont touchés immédiatement, je pense à l'hôtellerie, la restauration, en Occitanie c'est aussi très important, le choc est très brutal, immédiat, avec des restaurants qui sont menacés. Donc on a apporté une réponse immédiate. Et puis il y a des secteurs, et l'aéronautique est probablement le premier d'entre eux, où c'est la survie sur le long terme qui est engagée, c'est-à-dire la capacité à résister sur deux ans, trois ans à la chute des commandes, et la capacité sur 10 ans, à faire face à la concurrence de BOEING et du chinois COMAC. Donc c'est un enjeu immédiat, sauver des emplois, préserver le tissu industriel, en particulier en Occitanie. Un enjeu immédiat pour les sous-traitants, et c'est un plan pour les sous-traitants, pensé pour les sous-traitants et qui doit aider les sous-traitants à se moderniser. Et c'est un plan aussi de long terme, pour que cette filière aéronautique ait une fierté nationale et une fierté européenne, reste un champion de classe mondiale entre la Chine et les Etats-Unis au XXIème siècle.

JEANNE-MARIE MARCO
On a entendu sur France Bleu, Monsieur le Ministre, les auditeurs comparer la situation de Toulouse à celle de Détroit aux Etats-Unis, est-ce qu'on va trop loin selon vous dans le pessimisme ?

BRUNO LE MAIRE
Oui beaucoup trop loin, cette comparaison ne tient pas la route deux secondes, ça n'a absolument rien à voir. L'industrie à Détroit était menacée pour des raisons conjoncturelles, structurelles aussi auxquelles il a été difficile de remédier, Toulouse, c'est un centre d'excellence de l'aéronautique. Et l'aéronautique a de très belles années devant elle, on continuera à voler, on continuera à prendre l'avion. Mais il faut faire les bons choix, les bons choix stratégiques et c'est exactement ce que nous faisons avec ce plan, plutôt que de déverser des milliards pour acheter immédiatement des avions, nous investissons dans l'avenir, nous bâtissons l'avion du futur, l'avion propre.

JEANNE-MARIE MARCO
On va en parler.

BRUNO LE MAIRE
Et nous mettons nos investissements là-dessus et nous mettons beaucoup d'argent, j'insiste là-dessus parce que je sais que c'est important en Occitanie, que les sous-traitants sont inquiets, nous mettons de l'argent pour que les PME du secteur en Occitanie et ailleurs puissent se digitaliser, puissent se robotiser. Nous mettons des fonds propres pour qu'elles puissent investir, un milliard d'euros, un milliards d'euros de fonds propres pour les PME, ce n'est pas rien, c'est des sommes considérables. Et toutes ces PME qui ont 20, 30, 50, 100 salariés qui ne peuvent pas investir parce qu'il n'y a plus de commande et il n'y a plus de chiffre d'affaires, grâce à l'Etat, elles vont pouvoir le faire. Donc non arrêtons avec le pessimisme et surtout arrêtons avec les comparaisons totalement délirantes, je pèse mes termes. Pas de comparaison à faire entre Détroit et Toulouse, Toulouse a un avenir aéronautique devant elle, comme Bordeaux, comme l'Aquitaine, comme la Normandie, comme l'Ile-de-France et nous avons pris les décisions pour que l'avenir aéronautique français reste positif.

JEANNE-MARIE MARCO
Bruno LE MAIRE, est-ce qu'il faut malgré tout selon vous que Toulouse et la région se diversifient et ne restent pas aussi dépendantes de l'aéronautique ?

BRUNO LE MAIRE
Il peut y avoir, vous avez parfaitement raison, surtout dans cette période-là, on peut parfaitement imaginer que des PME se diversifient et ne soient pas dépendantes à 80, 90, 100 % de SAFRAN, de THALES ou d'AIRBUS. Ça c'est parfaitement envisageable et les fonds que nous avons mis en place doivent permettre justement aux PME qui le souhaitent de se diversifier, ça c'est une option, ça ne veut pas dire du tout que l'avenir aéronautique n'est pas positif, je crois profondément que Toulouse a un grand avenir aéronautique devant elle, mais des PME peuvent, surtout dans les circonstances actuelles se diversifier pour ne pas dépendre uniquement d'un seul donneur d'ordres.

JEANNE-MARIE MARCO
J'aimerai qu'on s'arrête sur le sujet essentiel de l'emploi, on parle de 200 000 postes menacés en Occitanie. Le patron d'AIRBUS sur France Bleu ce matin confirme implicitement qu'on ne pourra pas échapper à un plan social, est-ce que vous pouvez nous dire combien vous espérez sauver de poste, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Il y a 300 000 emplois directs et indirects dans la filière et qu'est ce qui nous a amené avec le président de la République à intervenir aussi massivement et aussi rapidement suer l'aéronautique ? C'est que j'ai évidemment reçu tous les grands donneurs d'ordres à plusieurs reprises, les patrons de THALES, de SAFRAN, d'AIRBUS, de DASSAULT. J'ai reçu les représentants des sous-traitants depuis des semaines, nous avons regardé les carnets de commandes, nous avons vu comment est-ce que les carnets de commandes fondaient comme neige au soleil et nous sommes arrivés à la conclusion que si on ne faisait rien, c'était 100 000 emplois qui étaient menacés dans les semaines qui viennent et que les entreprises, faute de carnet de commandes et faute de perspective, seraient obligées de licencier, de se séparer de 100 000 personnes, nous avons voulu éviter ce drame social. Et c'est l'objectif immédiat de ce plan. Le deuxième objectif, c'est d'éviter tout départ forcé, est-ce qu'il y aura des ajustements, bien sûr qu'il y aura des ajustements et j'ai toujours tenu un discours de vérité, je continuerai à tenir ce discours de vérité.

JEAN-MARIE MARCO
Mais est-ce que justement vous connaissez l'impact social, est-ce qu'on peut informer tous les salariés de l'aéronautique de la région ?

BRUNO LE MAIRE
Mais on peut surtout dire à tous les salariés aéronautiques de la région, que l'Etat a fait ce plan pour éviter les départs forcés et pour amortir le choc considérable sur la filière aéronautique, et que l'emploi est évidemment la première préoccupation de ce plan, et que si nous sommes intervenus aussi vite, c'est que nous savions qu'il y avait 100 000 emplois qui étaient menacés. Il pourra y avoir des ajustements ici ou là, des recrutements qui ne se feront pas, des départs qui ne seront pas forcément remplacés. Et je préfère le dire, pour qu'il n'y ait pas de surprise ici ou là. Mais l'objectif c'est d'éviter les départs forcés, ça c'est notre objectif. C'est difficile dans la période actuelle, parce que les commandes ne sont plus au rendez-vous. Ça dépendra aussi beaucoup de la manière dont redémarre le trafic aérien, et personne ne sait comment va redémarrer le trafic aérien dans les mois qui viennent, mais notre objectif c'est d'éviter les départs forcés, parce que ce sont eux qui sont évidemment les plus douloureux et les plus difficiles à vivre pour les salariés.

JEAN-MARIE MARCO
Carole DELGA, la présidente socialiste de la région Occitanie demande des précisions sur le chômage partiel longue durée qui est prolongé. Est-ce qu'il est prolongé sur 18 ou 24 mois, Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Elle a raison de demander des précisions, parce que c'est un des aspects très importants pour préserver l'emploi. C'est la ministre du Travail, Muriel PENICAUD, qui négocie cette activité de longue durée. Mais je crois que nous l'avons montré avec le chômage partiel, en mettant en place des dispositifs de chômage partiel très généreux et très efficaces, nous ferons ce qu'il faut pour préserver l'emploi. Et nous savons que l'une des méthodes pour préserver l'emploi, c'est effectivement de mettre en place des dispositifs d'activité partielle, donc on travaille moins, parce qu'il y a moins de charges. L'Etat prend à son compte une partie des coûts qui sont liés à cette activité partielle, et ça permet à l'entreprise de poursuivre son activité, sans avoir de départs forcés. Quelle va être la part de prise en charge par l'Etat, de cette activité partielle, ça c'est la négociation que Muriel PENICAUD conduit, à la demande du président de la République, avec les partenaires sociaux, et je pense qu'on aura la réponse d'ici quelques jours.

JEAN-MARIE MARCO
Bruno LE MAIRE, on a aussi envie de vous entendre sur la nouvelle chaîne de production de l'A321 XLR, qui était prévu en 2022 à Toulouse sur le site Lagardère. Le projet est en pause, dit ce matin sur France Bleu Guillaume FAURY. Est-ce que vous avez la garantie que cette nouvelle chaîne verra le jour à Toulouse ?

BRUNO LE MAIRE
Oui, c'est un engagement qui a été pris par AIRBUS. La chaîne AIRBUS A321 XLR sera bien installée à Toulouse. Quand est-ce qu'elle sera installée ? Eh bien ça dépendra évidemment du carnet de commandes. Vous voyez bien que ce serait totalement déraisonnable de dire qu'on fait tout pour sauver des emplois, qu'on fait tout pour limite l'impact social, alors même qu'il y a moins de commandes, parce qu'il y a moins de trafic aérien, mais dans le même temps on rouvre immédiatement une nouvelle chaîne. Je crois que ce ne serait pas cohérent. Ce qui est essentiel pour la région, essentiel pour Toulouse, et je sais que le maire de Toulouse Jean-Luc MOUDENC, la présidente de la région, Carole DELGA, tous les élus locaux y sont très attachés et c'est parfaitement légitime, c'est que le principe de la construction de cette chaîne, à Toulouse, soit acté. Sur le calendrier, eh bien le calendrier dépendra évidemment de la reprise de l'activité aéronautique dans le monde.

JEAN-MARIE MARCO
Bruno LE MAIRE, sur l'ensemble de l'économie, vous avez prévenu hier que des centaines de milliers de personnes allaient perdre leur emploi dans les mois à venir en France, avec des mesures originales, singulières, qui pourraient être mises en place. Qu'est-ce qu'on entend par là ?

BRUNO LE MAIRE
Prenez l'exemple des apprentis, vous allez avoir des centaines de milliers de jeunes qui vont arriver sur le marché du travail et qui risquent de trouver portes closes. Il n'y a rien de plus révoltant que d'avoir un jeune français qui arrive sur le marché du travail, et on lui dit : « Désolé, il n'y a rien pour toi ». Nous allons mettre en place un système de soutien massif à l'apprentissage, pour une embauche d'apprentis de plus de 18 ans…

JEAN-MARIE MARCO
Vous avez parlé aussi de subventions des salaires.

BRUNO LE MAIRE
Eh bien là c'est une subvention directe des apprentis. 8 000 €, ce n'est pas rien, pour un apprenti de plus de 18 ans, 5 000 € pour un apprenti de moins de 18 ans. Pour inciter les entreprises, qu'elles soient petites ou grandes, à embaucher des apprentis. L'activité partielle prise en charge en partie par l'Etat, c'est de la subvention directe de l'activité par l'Etat, et je n'hésite pas à dire que c'est une bonne solution, parce que si ça permet de préserver des emplois, plutôt que d'avoir des centaines de milliers de licenciements, eh bien c'est une meilleure solution. Je crois que la crise doit nous amener à repenser notre modèle, à faire preuve d'originalité, en fixant simplement des directions qui soient cohérentes et constantes. L'emploi, qui est la priorité absolue désormais, en particulier l'emploi des jeunes, la transformation de nos PME et de notre tissu industriel, pour qu'ils soient plus compétitifs, et la troisième grande orientation qui est vraiment la ligne de force de tous les plans de relance que nous avons mis en place avec le président de la République et le Premier ministre, c'est la décarbonation de notre économie.

JEAN-MARIE MARCO
Et effectivement votre plan sur l'aéronautique comporte un volet écologique, 1,5 milliard d'euros sont consacrés pour faire voler un avion propre d'ici 2035.

BRUNO LE MAIRE
Exactement.

JEAN-MARIE MARCO
Merci Beaucoup Bruno LE MAIRE, ministre de l'Economie et des Finances, d'avoir participé à la matinale spéciale aéronautique ce matin sur France Bleu Occitanie.

BRUNO LE MAIRE
Merci à vous.

JEAN-MARIE MARCO
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 juin 2020