Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à France Info le 15 juin 2020, sur la relance économique et la mémoire de l'esclavage.

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Texte intégral

MARC FAUVELLE
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Marc FAUVELLE.

MARC FAUVELLE
20 minutes d'allocution d'Emmanuel MACRON hier soir, pour dessiner le chemin de la vie d'après, « le chemin », c'est le terme qu'il a utilisé, et dire ceci…

EMMANUEL MACRON – EXTRAIT ALLOCUTION DU 14 JUIN 2020
Nous ne financerons pas ces dépenses en augmentant les impôts. Notre pays est déjà l'un de ceux où la fiscalité est la plus lourde, même si depuis trois ans nous avons commencé à la baisser. La seule réponse est de bâtir un modèle économique durable, plus fort, de travailler et de produire davantage, pour ne pas dépendre des autres.

MARC FAUVELLE
Travailler davantage, ça veut dire quoi Bruno LE MAIRE ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire travailler tous, c'est ça le défi qui est devant…

MARC FAUVELLE
Ce n'est pas la même chose, travailler tous et travailler davantage.

BRUNO LE MAIRE
Si, ça veut dire qu'il faut que le plus grand nombre de Français puisse trouver un travail, dans une période où je l'ai dit nous anticipons 800 000 suppressions d'emplois en France. C'est ça notre objectif partagé, que tous les Français puissent trouver un travail. Et je trouve que l'intervention du président de la République avait de ce point de vue-là le double mérite de la clarté et de la fermeté, sur tous les sujets. Oui, si nous voulons garantir la prospérité des Français, il faut que tous les Français puissent trouver un travail. Oui, l'augmentation des impôts serait une très mauvaise idée économique, comme politique. Nous ne voulons pas augmenter les impôts, parce que ça briserait la croissance. Et oui, la reconstruction économique est la priorité absolue nationale des prochains moins.

MARC FAUVELLE
Donc on ne va pas demander aux Français de rendre des congés…

BRUNO LE MAIRE
Non.

MARC FAUVELLE
Et au-delà des 35 heures…

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas du tout, enfin, je ne crois pas du tout que ce soit ce qu'a dit le président de la République.

MARC FAUVELLE
On s'est trompé dans la lecture qu'on a pu en faire.

BRUNO LE MAIRE
La lecture est très simple : il faut que nous travaillions tous, il faudra trouver un emploi pour les jeunes qui vont rentrer sur le marché du travail dans quelques mois, j'ai dit à plusieurs reprises que c'était ma première préoccupation. Il faudra faire attention à ce qu'on ne licencie pas massivement des personnes de plus de 50 ans, par solution de facilité. Il faudra qu'on relocalise des productions en France, il faudra qu'on évite les solutions de facilité. Je suis intervenu à la fin de la semaine dernière auprès du président de PSA, Carlos TAVARES, pour qu'il renonce à cette idée de faire venir des salariés de Pologne, dans le Nord, pour qu'il privilégie l'emploi en France. Ce sera un immense engagement collectif, qui nous permettra d'atteindre cet objectif que tous les Français puissent avoir un travail.

RENAUD DELY
Emmanuel MACRON a annoncé aussi qu'il n'y aurait pas de hausse d'impôts, et vous disiez à l'instant que ce serait une mauvaise solution politique et économique. Est-ce que ça exclut aussi la création de tout nouvel impôt ?

BRUNO LE MAIRE
Je NE suis pas favorable, ni à des augmentations d'impôts, ni à des créations de nouveaux impôts, ni à des créations de nouvelles taxes, tout simplement parce que nous avons déjà une pression fiscale qui est une des plus fortes de tous les pays développés, et ensuite parce que le message que vous adressez aux Français est un message qui peut être très négatif. Nous leur disons : il faut que vous retourniez consommer, il faut que vous relanciez la machine économique, mais si dans le même temps on leur dit : « demain nous allons augmenter les impôts », qu'est-ce que vont faire les Français ? Ils vont faire de l'épargne de précaution, ils vont mettre de l'argent de côté, ils vont dire « il vaut mieux qu'on garde notre argent pour nous, pour payer les impôts de demain ». Nous, nous leur disons : la dette que nous mettons, que nous accumulons, parce que il faut relancer la machine économique, sera remboursé par la croissance économique, et pas par les impôts.

MARC FAUVELLE
Il y a la dette, mais il y a de nouveaux enjeux aussi, pas de nouvel impôt, y compris pour financer un nouvel enjeu aussi lourd, aussi coûteux, aussi durable que la dépendance ?

BRUNO LE MAIRE
Mais ce n'est pas l'objectif. La dépendance est un objectif essentiel, et les travaux sont ouverts sur ce sujet avec le ministre de la Santé, mais pas de nouvel impôt, pas de nouvelles taxes, il faudra trouver des financements différents. Il y a aussi des économies qui peuvent être faites sur la dépense publique, des choix qui peuvent être faits, mais je suis je le dis depuis maintenant plusieurs semaines, le président de la République a été aussi très clair hier : pas d'augmentation d'impôts.

MARC FAUVELLE
Vous avez compris si la réforme des retraites vit encore ?

BRUNO LE MAIRE
Regardez la situation sur le front des retraites. 30 milliards d'euros de déficit, donc une situation qui est compliquée. Est-ce qu'il faut encore réformer les retraites ? Oui. Est-ce qu'il faut encore un système plus juste, plus efficace ? Oui. Est-ce qu'il faut le poursuivre maintenant ? Ce sera au président de la République et au Premier ministre de le trancher.

MARC FAUVELLE
Il y a encore un doute là-dessus.

BRUNO LE MAIRE
Mais, le problème reste entier. Et ne disons pas que, parce qu'on l'aurait mis de côté, le problème des retraites serait définitivement réglé en France. Ce n'est pas le cas. Or, notre responsabilité politique, c'est bien de faire en sorte que tous ceux qui rentrent sur le marché du travail, tous les jeunes qui rentrent sur le marché du travail, puissent se dire : demain, ma retraite sera financée. Donc, le problème des retraites, il reste sur la table, comment est-ce qu'on avance, comment est-ce qu'on le règle, avec quel calendrier ? Une fois encore ce sera au président de la République de le décider avec les partenaires sociaux, mais le problème, il reste sur la table.

RENAUD DELY
Un système plus juste, dites-vous, pour les retraites, c'est la réforme systémique, c'est la retraite par points.

BRUNO LE MAIRE
Mais je crois avoir dit à plusieurs reprises, que le système par points, il avait le mérite de la simplicité et de la justice. Donc ça reste pour moi un sujet pertinent et une réforme pertinente. Après, est-ce qu'il faut le rouvrir maintenant, est-ce que c'est le bon calendrier, est-ce qu'on peut conjuguer à la fois la reconstruction économique et la poursuite de cette réforme ? Ça c'est au président de la République, au Premier ministre, de le décider.

RENAUD DELY
Ça c'est plutôt pour après 2022 ? Après l'élection présidentielle ?

BRUNO LE MAIRE
Mais, je ne peux pas vous répondre, je ne fixe pas le calendrier parlementaire. Je suis ministre de l'Economie et des Finances. Il y a une reconstruction économique qui m'a été confiée par le président de la République. Un plan de relance à préparer pour la rentrée, en plus de tous les plans sectoriels que nous mettons en place. La préparation de la rentrée des jeunes sur le marché du travail en septembre, la nécessité aussi de consolider la zone euro, la nécessité de tirer les conséquences que la crise a eu sur les géants du numériques, qui sont les grands gagnants de cette crise et qui doivent être taxés. Et la taxe sur le numérique doit être mise en place. Donc croyez-moi, tout ça suffit largement à occuper mes journées.

MARC FAUVELLE
Ça c'est un nouvel impôt.

BRUNO LE MAIRE
Oui mais, il est déjà en place.

MARC FAUVELLE
Ça c'est un nouvel impôt, mais pas sur le portefeuille des Français.

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas un nouvel impôt, puisque nous l'avons adopté il y a deux ans.

MARC FAUVELLE
Plusieurs questions rapides, si vous le permettez Bruno LE MAIRE, car Emmanuel MACRON n'a pas répondu à toutes ces questions hier soir. Le télétravail reste-t-il la règle en France ?

BRUNO LE MAIRE
Le télétravail reste souhaitable, dans la mesure où ça permet d'avoir une reprise progressive, de limiter la circulation du virus, mais j'ai toujours considéré que ce n'était pas la panacée le télétravail, que c'était bien comme solution transitoire, que ça pouvait et que c'était même indispensable en période de circulation du virus, mais vous savez, moi je crois aux liens sociaux, et je pense qu'il est toujours mieux de se voir, de discuter, d'avoir un lieu de travail. Je pense qu'il est bon aussi de séparer le lieu de travail du lieu personnel, du lieu familial. Donc il y a des avantages au télétravail, ça n'est pas la solution définitive globale pour tout le monde, du travail en France.

MARC FAUVELLE
Les règles sanitaires vont-elles changer dans les entreprises et le protocole qui va avec ?

BRUNO LE MAIRE
Pour l'instant, elles ne changent pas.

MARC FAUVELLE
Toujours 4 m² par salarié.

BRUNO LE MAIRE
Toujours les mêmes règles qui s'appliquent. On a, avec Muriel PENICAUD, défini des règles sanitaires et des guides de protocole sanitaire qui continuent à être mis en place. Est-ce que demain il sera possible de regarder un point ou un autre de ces protocoles ? Oui certainement. Il faudra qu'on en discute avec les organisations professionnelles et qu'on voit s'il y a des adaptations qui sont possibles, qui ne posent pas de problème du point de vue sanitaire et qui permettent d'alléger des contraintes.

MARC FAUVELLE
Enfin, d'un mot, si vous le permettez, l'attestation employeur pour nos auditeurs et téléspectateurs d'Ile-de-France, pour se déplacer, est-elle encore obligatoire ce matin ?

BRUNO LE MAIRE
Ça, je ne peux pas vous répondre, je le dis très sincèrement, voilà, donc…

MARC FAUVELLE
Bon… Eh bien on posera la question, parce que la question nous est posée…

BRUNO LE MAIRE
Personnellement, je suis favorable à ce que cette attestation disparaisse, mais ce n'est que ma position personnelle.

MARC FAUVELLE
Ah. Bruno LE MAIRE, vous restez avec nous, on va parler du chômage partiel, si vous le voulez bien, dans quelques instants. D'abord le fil info, à 08h40, c'est avec Maureen SUIGNARD.

-Fil info-

MARC FAUVELLE
Toujours avec le ministre de l'Economie Bruno LE MAIRE et avec Renaud DELY.

RENAUD DELY
Pour faire face au choc de la crise, Bruno LE MAIRE, l'Etat en particulier a pris en charge à travers le chômage partiel le salaire de plusieurs millions de salariés, tout au long des dernières semaines, des derniers mois. Ce dispositif est en passe d'être revu, et voici la mise en garde que vous lançait, c'était vendredi lors d'une rencontre avec d'autres partenaires sociaux, le secrétaire général de la CFDT, Laurent BERGER.

LAURENT BERGER
Je le dis très clairement : s'il est question de baisser la prise en charge du chômage partiel pour les travailleurs, dans les semaines et les mois qui viennent, c'est une folie !

RENAUD DELY
Est-il question de baisser cette prise en charge ?

BRUNO LE MAIRE
Il faut d'abord qu'on revienne sur ce qui a été décidé et adopté. Un chômage partiel massif, qui a permis d'éviter des licenciements et qui a concerné des millions de Français. Donc la décision que nous avons prise a été la bonne. Elle a sauvé des centaines de milliers d'emplois. Ce dispositif, il faut l'adapter au fur et à mesure, on ne va pas intégralement prendre en charge les salaires à la place des entreprises sur le temps long.

MARC FAUVELLE
Ça a commencé à baisser depuis le début du mois, la prise en charge de l'Etat et de l'UNEDIC.

BRUNO LE MAIRE
Donc on l'a adapté depuis le début du mois, c'est-à-dire que l'Etat prend un peu moins en charge les salaires pour les entreprises.

MARC FAUVELLE
Mais pour l'instant, les salariés touchent la même chose qu'avant, ça n'a pas bougé.

BRUNO LE MAIRE
Et pour l'instant, les salariés touchent la même chose que jusque depuis le début de cette crise, c'est-à-dire 100% au niveau du SMIC et 84 % au-delà.

RENAUD DELY
Ça va changer, ça ?

BRUNO LE MAIRE
Moi je crois que l'essentiel c'est d'inciter les entreprises à reprendre l'activité. Je dis bien les entreprises, et que le message que nous avons lancé depuis plusieurs semaines, c'est qu'il fallait maintenant rééquilibrer les dispositifs, inciter les entreprises à reprendre le travail, relancer l'activité, et donc c'est au niveau des entreprises, comme nous l'avons fait depuis le début du mois de juin, qu'il faut faire évoluer le chômage partiel. Voilà ma position. J'ajoute que si nous voulons relancer l'économie, nous avons aussi besoin de la consommation. Donc nous avons besoin que ceux qui travaillent ne perdent pas de pouvoir d'achat, qu'ils puissent continuer à consommer.

RENAUD DELY
Concrètement, comment on fait ? Au niveau des entreprises, dites-vous, comment on fait ? Ça veut dire que c'est aux entreprises de trouver les moyens de compenser, justement, l'allègement du dispositif d'Etat ?

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire que les entreprises, quand on prenait à notre charge 100% des salaires, elles n'étaient pas très incitées à reprendre le travail, et c'était un moyen de protéger les salariés, l'emploi et les entreprises. Maintenant que l'activité peut reprendre, que sauf dans quelques secteurs il n'y a plus de règles trop contraignantes ou de secteurs qui sont fermés, il est normal qu'on incite les entreprises à reprendre l'activité, à faire revenir leurs salariés, et donc à relancer l'économie. C'est ce que nous avons fait depuis le 1er juin. La question que pose Laurent BERGER, c'est ce qu'il faut faire porter aussi la charge sur les salariés.

MARC FAUVELLE
C'est la question qu'on vous pose aussi.

BRUNO LE MAIRE
Moi, je n'y suis pas favorable.

MARC FAUVELLE
Ah…

BRUNO LE MAIRE
Parce que je considère que les salariés, on doit préserver leur pouvoir d'achat, il y a derrière une question de justice, et il y a derrière une question d'efficacité économique. Nous avons aussi besoin d'avoir des salariés qui peuvent consommer, qui peuvent participer à la reconstruction économique que le président de la République a appelée de ses voeux.

MARC FAUVELLE
Donc oui à une baisse de l'indemnisation versée par l'Etat et par l'UNEDIC aux entreprises, mais non à une baisse des indemnités…

BRUNO LE MAIRE
C'est ce que nous avons fait, Marc FAUVELLE, depuis le 1er juin…

MARC FAUVELLE
Y compris à l'avenir.

BRUNO LE MAIRE
Et je pense que c'est la bonne direction. Et je crois…

MARC FAUVELLE
Et votre secrétaire d'Etat, Agnès PANNIER-RUNACHER, qui a évoqué l'autre jour une baisse de 10 %, s'est pris les pieds dans le tapis, ou elle n'était pas au courant ?

BRUNO LE MAIRE
Mais absolument pas. Vous savez, quand on a des choix comme ça à faire, il faut peser le pour, peser le contre, regarder ce qui se fait dans d'autres pays, avant de prendre une décision. Je pense que les décisions qui ont été prises sur le chômage partiel depuis le début, sont les bonnes et qu'elles ont sauvé des centaines de milliers d'emplois. Je considère que l'ajustement qui a été fait depuis le 1er juin en faisant porter aux entrepreneurs une charge un peu plus élevée, mais qui reste raisonnable, était la bonne, et je considère que c'est dans cette direction-là qu'il faut continuer.

RENAUD DELY
Vous savez combien de Français ont été financés, payés par le chômage partiel ? On a parlé de jusqu'à plus de 12 millions, à un moment le gouvernement a évoqué ce chiffre.

BRUNO LE MAIRE
Oui, c'est plus de 12 millions.

RENAUD DELY
Et ce chiffre a été remis en cause hier par Geoffroy ROUX de BEZIEUX, il a dit : « Non non non, 13 millions c'était les demandes totales des entreprises, mais il n'y a pas plus de 5 à 6 millions de…

BRUNO LE MAIRE
On fera les comptes globaux. Le ministère du Travail apportera…

RENAUD DELY
Entre 5 millions et 12 millions, c'est…

BRUNO LE MAIRE
… apportera tous les chiffres. Il y a eu en tout cas plus de 12 millions effectivement de salariés qui ont demandé le chômage partiel, enfin d'entreprises qui l'ont demandé pour leurs salariés, vous aurez les chiffres précis, tout ça est totalement transparent. Maintenant la question c'est surtout de savoir qu'est-ce que nous faisons à l'avenir ? Je pense qu'il faut continuer à inciter les entreprises à faire revenir leurs salariés au travail, et je considère en conscience, qu'il ne faut pas faire porter cette charge sur les salariés.

MARC FAUVELLE
700 000 jeunes vont arriver sur le marché du travail dans les semaines, les mois qui viennent, Bruno LE MAIRE, voici la proposition que fait aujourd'hui. Le président de la région Hauts-de-France, Xavier BERTRAND.

XAVIER BERTRAND
Moi je suis, notamment, que pendant un certain nombre de mois, l'Etat prenne en charge notamment les charges, et qu'on puisse avoir zéro charge pour un jeune qui serait recruté en CDI, le premier CDI, mais l'ensemble des charges sur, pas seulement les salariales, les patronales.

BRUNO LE MAIRE
Zéro charge, rien sur le premier CDI, vous dites banco où ça coûte trop cher ?

BRUNO LE MAIRE
C'est déjà le cas au niveau du SMIC. Je tiens à le rappeler. Ensuite, regardons quelle est le défi. Le défi c'est ces centaines de milliers de jeunes qui vont arriver avec leur diplôme en poche, leur certificat, qui ont envie de travailler et qui risquent de trouver portes closes. Donc nous ferons tout pour leur ouvrir les portes du marché du travail. Nous allons le faire dès le projet de loi de finances que nous avons présenté avec Gérald DARMANIN la semaine dernière, en mettant en place une incitation à l'embauche d'apprentis, qui est massive : 8 000 € pour un apprenti de plus de 18 ans, 5 000 € pour un apprenti de moins de 18 ans. Est-ce qu'il faut faire plus ? Oui. Et là je suis prêt à regarder toutes les options. Est-ce que ça passe par des baisses de charges supplémentaires, au-dessus de 1,6 SMIC pour les jeunes ? Ça peut être une option. Il peut y en avoir une autre qui est peut-être plus efficace d'ailleurs, qui serait une prime à l'embauche des jeunes, pour vraiment inciter les entreprises à embaucher des jeunes, et à ce qu'ils ne se retrouvent pas sur le carreau en septembre, ce qui serait révoltant pour la Nation française, et je pense un facteur de désespoir pour des millions de Français. S'il y a encore d'autres options, on a les semaines qui viennent pour regarder ces différentes propositions. Donc moi je salue les propositions qui sont faites, d'où qu'elles viennent, des organisations syndicales, patronales ou de représentants politiques comme Xavier BERTRAND, et il faut qu'on définisse ensemble, dans les semaines qui viennent, quelles sont les plus efficaces.

RENAUD DELY
Dans ce contexte de crise, il y a une autre option qui pourrait venir de l'Etat, elle, c'est le retour des contrats aidés pour les jeunes.

BRUNO LE MAIRE
Ça, pour le coup, je le dis très sincèrement, je n'y suis pas favorable. Je pense que ce n'est pas la bonne option.

RENAUD DELY
Pourquoi ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien parce qu'on a vu dans le passé que c'était des solutions de court terme, mais que très souvent ça finissait en impasse pour les jeunes, et je crois à des solutions différentes, qui sont des incitations pour les entreprises à embaucher des jeunes. Il y a la possibilité de baisser encore plus les charges, comme le propose de Xavier BERTRAND, il y a aussi la possibilité de mettre en place des primes. Ce que je propose, c'est que nous regardions toutes ses propositions, et qu'une fois que le président de la République et le Premier ministre auront décidé, ces propositions soient mises dans le projet de loi de finances qui sera adopté en juillet.

MARC FAUVELLE
Pour une application dès le mois de septembre, dès la rentrée.

BRUNO LE MAIRE
De façon à ce que ces mesures puissent être appliquées dès la rentrée de septembre. Du coup on aurait cette relance sectorielle sur laquelle nous avons travaillé à la demande du président de la République, depuis plusieurs semaines, qui comporterait trois volets majeurs pour relancer notre économie : un premier, les plans de relance sectorielle, l'aéronautique, l'industrie automobile, les indépendants, la tech, la culture, le tourisme, l'hôtellerie, la restauration. Un deuxième volet qui serait consacré aux jeunes, et spécifiquement aux jeunes, dans lequel vous auriez les primes pour les apprentis, et un autre dispositif pour l'ensemble des jeunes. Et puis un troisième volet qu'il ne faut pas oublier, c'est le volet des mesures européennes déjà adoptées, notamment 40 milliards d'euros de prêts de la Banque européenne d'investissement, qui seront bien utiles pour nos entreprises.

MARC FAUVELLE
Dans le plan de relance, y aura-t-il aussi des mesures destinées à relancer la consommation ? Les Français ont massivement, ceux qui le pouvaient en tout cas, épargné pendant le confinement. L'Allemagne par exemple, Angela MERKEL vient de décider de baisser la TVA sur certains secteurs, est-ce qu'il est possible qu'on fasse la même chose ?

BRUNO LE MAIRE
Non, il n'y aura pas de baisse de la TVA.

MARC FAUVELLE
Sur rien.

BRUNO LE MAIRE
Parce que ça n'est pas une bonne option. La TVA, elle représente. 20 % des recettes fiscales en Allemagne. 15 % en France. Nous avons un des taux de TVA moyens les plus faibles des grands pays développés. Nous avons beaucoup de taux de TVA à taux réduit, d'ailleurs nous allons en mettre de nouveaux sur les équipements de protection, comme les masques, les blouses ou les charlottes. Mais ça ne serait pas une bonne idée, parce que notre taux de TVA moyen est déjà bas, et parce que nous sommes une économie d'importation et que donc nous paierions le développement économique dans des pays étrangers. Ce n'est pas ce que l'on souhaite. En revanche, qu'il y ait des mesures de soutien à la demande, dès le mois de juillet, oui, et regardez, je vous donne juste un exemple, vous en avez peut-être profité, Marc FAUVELLE, il y a des primes automobiles formidables en ce moment…

MARC FAUVELLE
Non, je n'ai pas de voiture, moi, je suis désolé.

BRUNO LE MAIRE
Vous achetez un véhicule électrique, 7 000 €. Vous achetez une hybride rechargeable, 2 000 € de prime. Eh bien ce que je constate, le marché automobile se porte bien, parce que nos mesures de demandes voulues par le président de la République et le Premier ministre, elles sont ciblées, efficaces, elles sont vertes, et du coup il y a du monde dans les concessions.

MARC FAUVELLE
Bruno LE MAIRE, vous restez avec nous si vous le voulez bien. On s'interrompt une minute pour le fil info, à 08h51 avec Maureen SUIGNARD.

-Fil info-

MARC FAUVELLE
Bruno LE MAIRE, vous repartez directement à Bercy après cet entretien ?

BRUNO LE MAIRE
Tout à fait, oui.

MARC FAUVELLE
Vous allez donc entrer dans le bâtiment qui héberge votre bureau, qui s'appelle…

BRUNO LE MAIRE
Le bâtiment Colbert.

MARC FAUVELLE
Colbert, qu'il faut donc débaptiser…

BRUNO LE MAIRE
Et qui continuera de s'appeler le bâtiment Colbert.

MARC FAUVELLE
Ah ? Vous ne changerez pas le nom ? Jean-Marc AYRAULT hier, l'ancien Premier ministre, a demandé qu'on débaptise les noms et les rues.

BRUNO LE MAIRE
Nous ne déboulonnerons pas les statues, comme l'a dit le président de la République, et nous ne débaptiserons pas les bâtiments officiels. Et s'agissant de COLBERT, je reconnais bien volontiers que ce n'est pas un personnage très sympathique. Vous savez, on disait de lui : COLBERT, c'est le Nord. Beaucoup moins sympathique que son prédécesseur FOUQUET. Mais enfin, c'est la Compagnie des Indes, c'est la restructuration de l'industrie en France…

MARC FAUVELLE
C'est le Code négrier aussi.

BRUNO LE MAIRE
… c'est la Manufacture des Gobelins, c'est la remise en état des finances. Et je me souviens, dans cette grande année de l'histoire de France qu'est l'année 1661, MAZARIN meurt, et il dit au roi : « Sir, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter auprès de sa majesté en lui laissant COLBERT ». Moi je crois plus à MAZARIN, qu'à un ancien Premier ministre qui m'a demandé de débaptiser le bâtiment Colbert du ministère des Finances, et qui restera le bâtiment Colbert du ministère des Finances.

RENAUD DELY
Ça c'est le Grand COLBERT que vous avez décrit, Bruno LE MAIRE…

BRUNO LE MAIRE
Oui.

RENAUD DELY
Mais il y a aussi Louis XIV et le Code noir, il y a tout l'esclavage, enfin la dimension de la traite négrière…

BRUNO LE MAIRE
Oui, mais est-ce que vous savez, Renaud DELY…

RENAUD DELY
Est-ce que ça veut dire, Bruno LE MAIRE, qu'il faut peut-être revoir l'enseignement de cette histoire ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr.

RENAUD DELY
Et le compléter, et compléter cet enseignement.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr qu'il faut approfondir ses connaissances, je l'ai fait ce week-end, je pense qu'il est toujours intéressant de regarder l'intégralité de l'histoire de France. Mais est-ce que vous savez quand est-ce que le Code noir a été publié ? En 1685. COLBERT est mort en 1683.

MARC FAUVELLE
Il avait quand même contribué…

BRUNO LE MAIRE
Louis XIV lui avait demandé de travailler effectivement à ce Code, mais ce n'est pas lui qui l'a rédigé, ça arrive à la toute fin de sa vie. Donc qu'on regarde toute notre histoire en face, avec cette page…

RENAUD DELY
Ce n'est peut-être pas ce que l'on fait jusqu'à présent il faut peut-être revoir l'enseignement justement de ce passé-là ?

BRUNO LE MAIRE
Non. Je pense que ce qu'il y a de positif à tirer des débats qu'il y a lieu actuellement, c'est la nécessité de sans cesse se replonger dans notre histoire, mais pas pour systématiquement dénigrer cette histoire, et l'accabler, mais aussi pour voir ses heures lumineuses, ses heures de gloire, essayer d'en tirer une force pour l'avenir. Je pense qu'une Nation est forte quand elle est capable de regarder son passé en face, avec ses heures sombres et ses heures lumineuses, mais qu'elle ne s'accable pas de son passé, qu'elle s'en serve de force pour construire son avenir. Et moi ce qui me désespère actuellement dans le débat, c'est la place qu'ont pris les invectives, les passions, la violence, au détriment de ce qui est une qualité fondamentale de l'esprit français, la raison. La raison doit occuper à nouveau l'espace public. On peut débattre de COLBERT, je vous dis je n'ai jamais trouvé que c'est un personnage très sympathique humainement, on peut débattre de ce qu'il a réussit, de ce qu'il a moins bien réussi. Peut-être d'ailleurs que son travail de ministre des Finances peut être contesté sur certains points, mais il reste que COLBERT est une des figures historiques importantes sur lesquelles on peut bâtir l'avenir de France et sur lequel on peut s'inspirer pour essayer de construire notre avenir.

MARC FAUVELLE
On peut débattre de COLBERT, c'est ce que vous nous dites Bruno LE MAIRE, est-ce qu'on peut le faire aussi des statistiques ethniques en France ? La porte-parole du gouvernement Sibeth NDIAYE souhaite qu'on ouvre le débat pour tenter de mesurer les discriminations avant de lutter contre.

BRUNO LE MAIRE
On peut bien entendu ouvrir tous les débats, mais je pense qu'on a besoin aussi d'hommes et de femmes qui ont des convictions fermes et constantes sur un certain nombre de sujets. Sur l'histoire, je l'ai dit à plusieurs reprises, oui l'histoire est indispensable pour construire notre avenir, mais il faut la regarder avec de la raison plutôt que de la passion. Et puis j'ajoute aussi qu'il faut éviter d'importer en France des débats qui appartiennent à d'autres Nations. La question raciale est une question majeure de la construction des Etats-Unis d'Amérique. Ce n'est pas le cas en France. Donc arrêtons de construire l'avenir de la Nation française, sur une histoire qui n'est pas la nôtre et qui est celle des Etats-Unis d'Amérique. Sur les statistiques ethniques…

RENAUD DELY
Est-ce que ce serait un outil utile ?

BRUNO LE MAIRE
Sur les statistiques ethniques, je vous dis que vous avez besoin d'hommes et de femmes qui ont des convictions et qui les gardent, j'y ai toujours été défavorable, et je reste défavorable aux statistiques ethniques, qui ne correspondent pas à l'universalisme français, au fait qu'un Français est un Français, et que je ne regarde pas quelle est sa race, son origine, sa religion, et que je ne souhaite pas le regarder, et que je pense qu'en avançant dans cette direction des statistiques ethniques, on risque là encore d'abîmer un des biens les plus précieux qui rassemble la Nation française, cet universalisme républicain. Et je pense que si nous voulons inventer l'avenir français, et c'est bien ce à quoi nous invite le président de la République, il faut paradoxalement rester fidèle à quelques principes fondamentaux : la raison, la culture, l'universalisme. Pour moi c'est trois principes qui ne sont pas négociables et dans le champ desquels ne rentrent pas les statistiques ethniques.

MARC FAUVELLE
Quand Julien DENORMANDIE dit, pour contourner l'interdiction aujourd'hui des statistiques ethniques, on pourrait peut-être les faire en fonction du lieu de résidence.

BRUNO LE MAIRE
Et ça c'est une approche qui est totalement différente, vous avez d'un côté une approche sociale, en fonction de la résidence, du revenu, du lieu où vous habitez. Ça, ça fait partie de la sociologie française. En revanche les statistiques ethniques, je ne peux pas être plus clair avec vous, je pense qu'elles nous éloignent de principes qui sont essentiels à la République française.

MARC FAUVELLE
Un mot encore Bruno LE MAIRE. Emmanuel MACRON a parlé hier d'un chemin que nous devions prendre désormais. Vous serez à côté de lui dans ce chemin qui va nous mener déjà jusqu'à la fin du quinquennat, devant, à côté, derrière, jusqu'au bout ?

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr.

MARC FAUVELLE
Jusque-là la fin du quinquennat, à la place qui est la vôtre aujourd'hui ?

BRUNO LE MAIRE
J'ai peur de répéter des choses que j'ai dites à plusieurs reprises…

MARC FAUVELLE
A la place qui est la vôtre et uniquement à cette place ?

BRUNO LE MAIRE
Je souhaite rester ministre de l'Economie et des Finances, je pense que ce n'est pas lorsque la tempête vient, qu'on quitte son navire et le bâtiment Colbert, au contraire, on reste à sa place.

RENAUD DELY
Est-ce que vous souhaitez peser davantage ?

BRUNO LE MAIRE
Je souhaite la réélection d'Emmanuel MACRON en 2022, je l'ai dit à plusieurs reprises, je le redis avec beaucoup de fermeté, parce que je pense que c'est bon pour le pays, et je crois que nous avons besoin dans ces temps troublés, j'ai dit de raison, je dirais aussi de constance, de gens qui restent à leur poste, qui ont de l'expérience, qui apportent leur connaissance des sujets, la reconnaissance aussi des hommes et des femmes qui participent à la construction économique du pays, et qui du coup sont utiles. Je veux être utile.

MARC FAUVELLE
Donc Bercy, tout Bercy, si je résume bien votre propos.

BRUNO LE MAIRE
Je veux être utile.

MARC FAUVELLE
Bruno LE MAIRE, merci beaucoup. Merci à vous.

RENAUD DELY
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 juin 2020