Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à Europe 1 le 10 juillet 2020, sur la priorité de relancer l'activité économique et sauver le maximum d'emplois suite à l'épidémie.

Texte intégral

PIERRE DE VILNO

Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

PIERRE DE VILNO
Vous êtes la bienvenue sur Europe 1 avec votre nouvelle casquette, celle de ministre du Travail, vous succédez à Muriel PENICAUD dans ces dossiers brûlants avec de surcroit désormais une crise économique et sociale sans précédent. Hier baptême du feu de l'agenda social avec une première réunion autour du Premier ministre, Jean CASTEX, et les partenaires sociaux. Il semblerait que malgré l'insistance du président de la République de mener vite cette réforme des retraites restée en suspens tout le monde, tout le monde y compris le patronat s'accorde à dire que l'urgence ce n'est pas cette réforme mais l'emploi.

ELISABETH BORNE
Effectivement le Premier ministre a souhaité juste quelques jours après sa nomination recevoir les partenaires sociaux, les organisations syndicales, les organisations patronales. L'objectif c'était de faire le tour de tous les dossiers qui sont devant nous pour les prochains mois mais je crois qu'il n'y a pas de doute, il y a unanimité sur le fait que la priorité des prochains mois c'est de faire repartir notre pays, de faire repartir notre activité et de sauver le maximum d'emplois et d'en créer des nouveaux notamment au travers du plan de relance, donc c'est la priorité de tout le monde.

PIERRE DE VILNO
Donc on ne va pas faire comme le président de la République le dit, on ne va pas faire la réforme des retraites tout de suite, on va d'abord s'accorder à sauver le pays et sauver l'emploi…

ELISABETH BORNE
On va avoir cette priorité mais on ne peut pas pour autant ignorer qu'il y a aussi un dossier qui existe, la situation financière des régimes de retraite s'est fortement dégradée du fait de la crise et puis la nécessité d'avoir un système plus juste demeure. Donc il y a la nécessité de trouver une méthode avec les partenaires sociaux pour voir comment on peut aborder aussi ce sujet, déjà partager un constat sans doute et puis définir une méthode et un calendrier. On ne va pas détourner la tête de ce sujet mais la priorité c'est la relance, faire repartir notre activité, sauver le maximum d'emplois.

PIERRE DE VILNO
Jean CASTEX agit « sur les ordres » entre guillemets du président de la République qui veut d'abord un équilibre financier sur cette retraite, donc l'idée ce serait de séparer les deux questions principales autour de cette réforme, ça serait séparer la question du système universel et celle de l'équilibre financier ?

ELISABETH BORNE
Il y a deux sujets qui sont de fait différents, comment on bâtit pour l'avenir un système plus juste, moi je voudrais rappeler que notre système est aujourd'hui très injuste, on peut par exemple souligner que les femmes ont des pensions qui sont 40 % inférieures à celles des hommes, les plus fragiles sont aussi très pénalisés, donc il faut réfléchir, il faut bâtir ce système plus juste. Et puis on a une question immédiate qui est sur la table sur le régime général, sur le régime complémentaire Agirc-Arrco qui est géré par les partenaires sociaux, cette question on l'a devant nous ! Donc il faut bien regarder le sujet, d'abord poser un diagnostic partagé et voir comment on peut définir la méthode pour y répondre.

PIERRE DE VILNO
Dans l'inconscient collectif comme on dit on a toujours l'impression que ces réunions ce sont des claquages de portes, ce sont des énervements, c'est une ambiance houleuse, hier vu les partenaires sociaux que l'on a croisés à la sortie c'était plutôt calme !

ELISABETH BORNE
Moi je vous confirme que j'ai été frappée par le fait que ces réunions ont été très constructives mais je pense que ça montre que chacun a conscience de la gravité de la situation, on a vécu une crise sanitaire qui n'est pas vraiment terminée.

PIERRE DE VILNO
On la vit encore !

ELISABETH BORNE
On a devant nous une crise économique qu'il faut absolument contenir et je pense que chacun a conscience que les Français attendent de nous qu'on unisse nos forces pour surmonter cette crise, qu'on se retrousse les manches pour sauver des emplois et ne laisser personne au bord de la route.

PIERRE DE VILNO
La BANQUE DE FRANCE s'attend à 11,5 % de chômage à la mi-2021, est-ce que c'est crédible ce chiffre ?

ELISABETH BORNE
Il ne faut pas se voiler la face, la situation à la rentrée va être difficile, on a eu un choc économique absolument inédit avec pendant deux mois une bonne partie de notre économie à l'arrêt, on a des secteurs qui repartent, ça c'est des bonnes nouvelles ! Par exemple la consommation repart, le plan Auto qu'on a lancé fait que…

PIERRE DE VILNO
La prime à la conversion.

ELISABETH BORNE
Voilà, la prime à la conversion…

PIERRE DE VILNO
Déjà 125.000 !

ELISABETH BORNE
Absolument !

PIERRE DE VILNO
On a dit 200.000 jusqu'à la fin de l'année et là déjà 125.000, ça veut dire qu'on va accompagner davantage ?

ELISABETH BORNE
Ça veut dire qu'on peut se réjouir que nos constructeurs qui avaient finalement des stocks importants mais on voit que les Français ont envie de racheter des voitures qui sont plus propres, je le rappelle, c'est des voitures électriques et puis des voitures plus propres. Mais en tout cas…

PIERRE DE VILNO
Vous avez encore des relents de votre ancien ministère, ça reste !

ELISABETH BORNE
Je garde mes convictions mais ça c'est donc une bonne nouvelle, on peut espérer que l'activité reparte dans ce secteur ! Mais on a des secteurs comme l'aéronautique, les compagnies aériennes partout dans le monde doivent avoir une activité de 15 % par rapport à ce qu'elle était avant la crise. Donc il va y avoir des secteurs qui vont être dans des situations difficiles et il faut qu'on les accompagne pour qu'ils sauvent le maximum d'emplois.

PIERRE DE VILNO
On s'attend à 700.000 jeunes à la rentrée sur le marché du travail, dans cette situation vous leur dites quoi ?

ELISABETH BORNE
Que c'est un enjeu majeur je pense pour tout notre pays. Vous savez, les jeunes ont consenti beaucoup d'efforts dans la crise pour protéger nos aînés, maintenant il faut leur renvoyer l'ascenseur, il faut…

PIERRE DE VILNO
Comment, avec des mesures ?

ELISABETH BORNE
On a déjà commencé sur l'apprentissage avec une prime pour encourager les entreprises à poursuivre l'embauche d'apprentis, on va avoir d'autres dispositifs. Notre objectif est simple…

PIERRE DE VILNO
Plus de places notamment en lycée pro, en service civique ?

ELISABETH BORNE
On va avoir une palette de réponses, l'objectif c'est aucun jeune sans solution à la rentrée.

PIERRE DE VILNO
Le spectre qui plane au-dessus de nous tous ce sont les plans sociaux, les entreprises ont en grande majorité été aidées au début de la crise avec les PGE et le chômage partiel, ça n'empêche pas certaines de licencier, certaines de fermer, quels outils pour ça sachant que le Gouvernement a déjà relayé le chômage partiel par cette nouvelle mesure qui est l'activité partielle de longue durée ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est un outil qui est très important parce que justement on a des entreprises qui vont garder durablement par exemple 20 % d'activité en moins. Ce qu'on a trop fait par le passé c'est de dire ça fait 20 % de salariés en moins et au moment où l'activité repart on a perdu les compétences. Donc c'est ça qu'on veut éviter, on veut permettre aux entreprises même quand elles ont une activité en dessous de ce qu'elle était avant de garder les compétences. Du coup ça veut dire des salariés qui ne travaillent pas forcément à temps plein mais qu'on accompagne financièrement évidemment pour qu'ils n'aient pas de baisse de revenus et puis on en profite pour les former. Parce que je pense que c'est ça aussi qui est important, c'est qu'on a des secteurs en difficulté, on a aussi des secteurs qui vont se développer, qu'on va soutenir dans le plan de relance, moi je pense aux énergies renouvelables, notre enjeu c'est dans chaque territoire de voir comment les salariés de l'aéronautique peuvent être formés pour par exemple passer dans le secteur de l'énergie. On a aussi des créations d'emplois qui peuvent être très importantes si on accélère la rénovation thermique de nos bâtiments, comment on accompagne les salariés pour aller vers ces secteurs qui créent de l'emploi.

PIERRE DE VILNO
Elles ne sont pas nombreuses mais elles ont été plus ou moins identifiées pour l'instant, est-ce qu'on va accroître le contrôle sur ces entreprises qui font de la fraude au chômage partiel ?!

ELISABETH BORNE
Je vous confirme qu'on va accroître les contrôles, on a commencé début mai, vous savez, au début de la crise l'objectif, c'est quand même assez extraordinaire notre pays, les gens ont pu avoir des entreprises à l'arrêt et continuer à avoir un revenu, donc il fallait y aller très vite, très fort, c'est ce qu'on a fait, et maintenant depuis le mois de mai on fait effectivement des contrôles. Parce que c'est assez scandaleux, je pense que c'est un moment où tous les Français doivent avoir à coeur que notre pays sorte plus fort de la crise et donc ceux qui fraudent seront sanctionnés et on fera des contrôles.

PIERRE DE VILNO
Comment ils seront sanctionnés ?

ELISABETH BORNE
Ce sont des contrôles, en fait c'est des fraudes…

PIERRE DE VILNO
Ils risquent quoi ?

ELISABETH BORNE
C'est des fraudes pénales, donc ils auront les sanctions pénales qui vont avec.

PIERRE DE VILNO
Et ils ne toucheront plus aucune aide de l'Etat ?

ELISABETH BORNE
Ça c‘est très clair, ils n'auront plus d'aides de l'Etat.

PIERRE DE VILNO
Ça c'est très clair. Elisabeth BORNE, le journal Le Parisien vous a qualifiée mardi de « couteau suisse » du Gouvernement, après avoir mené une réforme de la SNCF vous voici face à celle des retraites, celle de l'assurance chômage, c'est quand même pas la même partition !

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je crois que ce que ça traduit peut-être c'est que moi j'ai un parcours professionnel long derrière, ça ne me rajeunit pas mais je crois que je peux le dire, et avec beaucoup de diversités.

PIERRE DE VILNO
Ça ne vous fait pas peur en tout cas ?

ELISABETH BORNE
Je pense que quand on a des sujets difficiles il faut les prendre en main, il faut apporter des réponses concrètes, moi c'est mon tempérament. Je le disais, moi j'ai eu une expérience variée avant d'être ministre, j'ai par exemple été PDG de la RATP, ça m'a aussi donné beaucoup d'habitude du dialogue social, j'ai été préfète de Poitou-Charentes, ça m'a montré le rôle des collectivités pour agir concrètement dans les territoires justement pour sauver les emplois et c'est avec ce parcours que j'aborde aujourd'hui ces nouveaux dossiers.

PIERRE DE VILNO
Une dernière question, elle est d'importance, le coronavirus repointe son nez, il y a des clusters identifiés à nouveau sans doute par relâchement, est-ce que ce matin il ne serait pas opportun de dire aux Français qu'au-delà de la catastrophe sanitaire c'est aussi un impact indirect et colossale sur l'emploi qu'on risque ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est important que tout le monde ait en tête que le virus circule toujours, je comprends qu'on ait tous envie de tourner la page mais le virus est là, donc il faut être prudent, il faut éviter effectivement une deuxième vague. On voit bien le choc que ça a fait d'un point de vue économique sur nos emplois, donc soyons tous responsables pour éviter une deuxième vague !

PIERRE DE VILNO
Merci beaucoup Elisabeth BORNE d'avoir été l'invitée d'Europe 1 ce matin.

ELISABETH BORNE
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 juillet 2020