Message de M. Emmanuel Macron, président de la République, adressé aux participants du Forum Moyen-Orient Méditerranée de Lugano, le 29 août 2020.

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Texte intégral

Bonjour à toutes et tous,


Je regrette de ne pas être physiquement présent, mais je voulais avant toute chose remercier Gilles Kepel de m'avoir invité à dire un mot en ouverture de ce forum de Lugano qui réunit cette année virtuellement la jeunesse et la société civile du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Je suis profondément attaché à ces espaces de dialogue, d'échanges où se tisse l'avenir de notre mer commune par la rencontre des idées et des aspirations des projets des générations qui l'ont et l'auront en héritage.

Notre Méditerranée qui a tant nourri notre histoire commune, façonné nos identités, porté nos mythes, irrigué nos cultures, a grondé cet été encore de toute sa violence et de toute sa force, et gronde, au fond, depuis maintenant plusieurs années.

D'abord parce que la pandémie qui touche le monde entier frappe durement les peuples et les économies de toute la région, génère des tensions, réveille aussi des fractures au coeur de la société. Parce que notre mer commune, secouée depuis si longtemps par les crises migratoire, sécuritaire et environnementale, est aujourd'hui au coeur de plusieurs rivalités, d'une réorganisation de tout cet espace. Au fond, si on regarde aujourd'hui notre mer Méditerranée, on voit que ce qui en assurait la stabilité et la sécurité, largement, la présence américaine, la structuration par l'OTAN, a progressivement disparu, en tout cas, s'est fortement retiré. On voit ensuite qu'elle continue d'être marquée par l'ombre portée du processus de paix au Proche-Orient, qui, depuis plusieurs années, rentre dans ce que j'appellerais pudiquement des crispations, une impossibilité en quelque sorte de trouver une solution, le fait accompli, le non-respect du droit international et, cet été l'a encore montré, une recomposition des forces en présence, par une médiation américaine qui change profondément la donne.

On voit notre Méditerranée prise dans des conflits, depuis plusieurs années, qui, là aussi, ont profondément changé les équilibres de toute cette région. Le conflit syrien, le conflit libyen, qui, et il faut le regarder avec beaucoup d'humilité, se caractérisent plutôt par la multiplication d'erreurs des puissances occidentales qui n'ont pas réussi à bâtir leur paix et à substituer à ou bien une souveraineté qu'elle contestait, des solutions impériales qu'elle contestait, ou bien la lutte contre le terrorisme, des solutions inclusives. Et on voit plutôt dans ces deux théâtres de conflits que sont la Syrie et la Libye, une situation comme de guerre sans fin qui est le théâtre de réémergence de deux grandes puissances régionales (la Russie, la Turquie), chacune avec leur agenda. On voit plutôt les mouvements terroristes prospérer, même si la coalition internationale en Syrie a permis une première réponse efficace, mais incomplète. On voit la déstabilisation et la difficulté de retrouver des formes de souveraineté nationale inclusive, qui, depuis, au fond, cent ans, était dans la région ce que nous avions collectivement contribué à essayer de faire émerger. Et je crois que ces deux foyers, ces deux guerres qui continuent, qui durent, sont pour nous un théâtre de réflexion et d'action absolument essentiel si on veut y voir le rôle que l'Occident a à y conduire, le rôle que l'Europe a à y conduire, mais aussi le modèle de développement et d'équilibre politique qu'on veut pour la Méditerranée et le Proche-Orient. Et ce qui se joue, sous des formes différentes, avec des histoires différentes, en Syrie comme en Libye, c'est la capacité à faire émerger des souverainetés nationales dans un pluralisme, qu'il soit ethnique, religieux ou politique. C'est ça qui est en jeu. Et si les prochaines années font émerger des modèles de domination ethnique ou religieuse, familiale ou clanique, nous aurons profondément échoué dans cette région.

La région a été aussi marquée ces dernières semaines par, évidemment, l'explosion au Liban. J'étais le 6 août au Liban, deux jours après l'explosion dans le port, et cette explosion a été, au fond, comme la métaphore de la crise libanaise. L'enquête dira d'où cette explosion vient. Elle est vraisemblablement le résultat de négligences successives, d'une incapacité à gérer, de petites décisions ou non-décisions qui ont conduit à cette explosion. Mais elle dit tout le malheur de ce grand peuple qui, aujourd'hui, est comme prisonnier de la structure politique des dernières décennies. Et plus encore, évidemment, que l'explosion, c'est aujourd'hui la crise humanitaire que nous avons à gérer, que nous allons gérer, que nous sommes en train de gérer, avec les Nations unies et l'ensemble des pays qui se sont mobilisés autour du Liban, du président Aoun qui a été présent à la Conférence internationale d'aide, de soutien que la France a organisée quelques jours après. Mais c'est aussi la crise politique qu'il nous faut tenter de résoudre, par les Libanais, avec les Libanais, sans compromission, en quelque sorte. C'est-à-dire sans s'habituer à un système de clientélisme et de corruption qui a largement bloqué le pays et dont la première victime a été le peuple libanais. Mais là aussi, ce qui se joue au Liban, c'est à mes yeux deux choses : encore une fois, la capacité à tenir un modèle unique. Le Liban a toujours été plus grand que lui-même parce qu'il est la synthèse de cette vision de la Méditerranée, du Proche et du Moyen-Orient, c'est-à-dire d'un modèle où on arrive à faire cohabiter les religions, les différents peuples, dans une nation. Si celui-ci n'arrive plus à produire le bien collectif, il est en échec. Et donc la crise politique libanaise est une crise du modèle pluraliste et du modèle inclusif, et donc de tout un test. Ensuite, elle est un test pour la collectivité internationale, car c'est en quelque sorte notre capacité à extraire le Liban de toutes les grandes tensions des puissances de la région, en particulier, évidemment, l'Iran qui a son ombre portée, depuis plusieurs décennies, sur ce pays, ce peuple. Et donc notre capacité à sortir des conflits internationaux sur lesquels parfois le multilatéralisme s'est heurté, pour ne pas dire fracassé, et donc réussir à désassocier, en quelque sorte, le Liban du reste de la région et de ses grandes tensions.

Toute la région est ensuite marquée par des tensions plus profondes, mais qui vont le structurer, j'en suis convaincu, dans la durée.

Evidemment, le fait religieux. Je l'évoquais à travers ces simples crises qui, en Syrie, au Liban comme en Libye d'ailleurs, marquent notre agenda, notre manière de réagir, des tensions avec les voisins. La crise que vit l'islam, les tensions religieuses traversent profondément la région et la structure. Et donc, c'est notre capacité à faire cohabiter, en particulier les grandes religions du Livre, à aussi passer au-delà cette crise que traverse l'islam et des formes violentes d'un islam dénaturé qui a conduit, qui à des formes de terrorisme, qui à des formes d'islamisme politique, radical et violent. Toute la région dépend de notre capacité collective à reconnaître toutes les religions et à les faire cohabiter dans cet espace plus large qui n'est pas un seul pays, mais cette région de la Méditerranée, du Proche et du Moyen-Orient.

Le deuxième élément, après le fait religieux, c'est évidemment, pour moi, le fait démographique. Aujourd'hui, la Méditerranée n'est plus vue que dans un sens, c'est-à-dire les migrations de la rive Sud, ou des théâtres de guerre du Moyen-Orient, vers l'Europe. Ça n'est pas conforme à l'histoire de la Méditerranée. On ne peut pas la penser comme ça. Et donc, il nous faut repenser une autre forme de démographie européenne, celle où nous arriverons à faire réussir le cycle de l'Europe, à reconstruire des vrais projets, une circulation des talents, à faire revenir les talents. Et donc, c'est tout un projet, vous voyez bien, de développement universitaire, culturel, mais aussi technologique, industriel, économique, politique, où des deux rives, nous arrivons à repenser la circulation des femmes et des hommes et une démographie commune, et pas simplement la démographie imposée par les routes de la nécessité ou du crime. Cela suppose de régler quelques sujets comme le sujet libyen qui a été marqué par le trafic d'êtres humains et l'esclavage contemporain, mais également de retrouver une logique commune sur le plan culturel de développement d'investissement entre les deux rives. C'est aussi pour cela que, pour moi, cet aspect démographique est évidemment complètement lié avec l'aspect éducatif, culturel, économique et la capacité qu'ont les sociétés civiles, entraînant, ce faisant, leurs gouvernements à trouver des solutions nouvelles. Et à cet égard, le Sommet des deux rives est pour moi une source d'espoir et un élément pour penser différemment les peuples de notre Méditerranée et ce fait démographique différemment.

Le troisième fait structurant de la région, c'est le fait énergétique. La Méditerranée est en train de redevenir une route des transits et, en particulier, des transits énergétiques. C'est ce qui, d'ailleurs, crée toutes les tensions en Méditerranée orientale, ce sont les routes, ou les forages du pétrole et du gaz. On le voit aussi dans cette guerre, en quelque sorte, juridique des reconnaissances réciproques de la délimitation des souverainetés ou des zones économiques exclusives. Et sur ce volet, je crois que nous avons là aussi un défi collectif. Nous ne pouvons pas nous engager dans cette espèce de course en avant qui nous ferait subir, en quelque sorte, cet agenda profondément incohérent avec un développement durable de la Méditerranée. On ne peut pas non plus dire qu'on va priver des pays ou des peuples en situation de grande pauvreté des ressources qui sont aujourd'hui les leurs. Et donc, il nous faut construire en quelque sorte une Pax Mediterranea autour de ce sujet de l'énergie. On le voit bien, beaucoup ont intérêt à ce que ce sujet énergétique n'apparaisse pas en Méditerranée orientale. La Russie, qui cherche essentiellement en Méditerranée des points d'accès parce que c'est une obsession historique et qui a elle-même ses propres ressources à écouler vers l'Europe, le reste du monde, et qui veut garder son hégémonie. On voit toute l'attention que la Turquie nourrit, en plus de tout le reste dans la région à cet égard. Mais on voit l'opportunité que cela représente pour évidemment le Liban, l'Egypte, qui vient de découvrir d'importants gisements, et beaucoup d'autres pays. On ne peut pas non plus laisser ces pays exploiter cette énergie sans considérer que la Méditerranée ne peut pas devenir, maintenant, le théâtre des pipelines ou des extracteurs. Et donc, comment concilier ces opportunités énergétiques et donc économiques, avec la coexistence dans cet espace si restreint et nos objectifs de développement durable, en quelque sorte une Méditerranée propre? Je crois que c'est un défi collectif et régional. Et nous avons, nous tous, à y réfléchir avec les sociétés civiles, avec les scientifiques, pour éviter que ce sujet énergétique ne soit exclusivement un sujet de conflit, mais qu'il soit véritablement un sujet de coopération cohérent avec nos agendas.

Et puis, quatrième sujet, je l'évoquais dans mon propos introductif, après le religieux, après le démographique, après l'énergétique, c'est évidemment le politique. Parce qu'il y a un retrait américain et otanien, en quelque sorte, parce qu'on voit des puissances impériales régionales revenir avec le fantasme, en quelque sorte, de leur propre histoire, je pense essentiellement à la Turquie, nous avons à trouver les formes de coopération politique de la Méditerranée. Elles n'existent pas. Les tentatives successives se sont soldées par des échecs. Il y a un peu plus de deux ans, j'ai souhaité qu'on passe par les sociétés civiles. C'est toute la croyance que j'ai pour le Sommet des deux rives que j'évoquais et qu'on va continuer à pousser. Un nouvel ambassadeur a été nommé. Pour moi, il y a beaucoup de perspectives sur beaucoup de sujets derrière ce projet. Mais il n'est pas exclusif de ce que les Etats, les puissances politiques, peuvent et doivent faire.

Je crois que la Méditerranée ne peut pas devenir le théâtre d'affrontements entre les grandes puissances, ni celui qui, en quelque sorte, redécouvre la crise d'Orient du XIXe siècle. Je pense que nous avons à bâtir, là aussi, des mécanismes de coopération politique. C'est tout le défi des prochains mois. Je me l'assigne. Et c'est pour moi un des défis clés dans la relation de l'Union européenne avec ses voisinages. Cette coopération garantira beaucoup de la stabilité de l'Union européenne avec les Balkans occidentaux, la Russie, la Turquie. Elle garantira aussi beaucoup de la capacité d'une coopération durable et équilibrée entre l'Afrique et l'Union européenne.

Quelle gouvernance politique on arrive à trouver pour notre Méditerranée, notre Proche-Orient, notre Moyen-Orient ? Un modèle inclusif de stabilité, mais avec des forums nouveaux. Or, aujourd'hui, tout est bloqué. L'Europe fonctionne, aujourd'hui, mieux qu'elle n'a pu fonctionner, avec une vraie solidarité à l'égard de l'Europe du Sud. La réussite européenne de juillet l'a encore montré. Le Maghreb ne fonctionne pas comme entité politique. Il y a de la défiance qui reste, on le sait, des conflits territoriaux. L'Egypte a aujourd'hui un pouvoir fort qui contribue à la stabilité de la région, mais qui est dans la défiance à l'égard et de la Turquie et, pour partie, de ce qui se passe aujourd'hui en Libye. Et donc, tous ces points de fixation, s'ajoutant aux deux guerres que j'évoquais, à la situation libanaise, évidemment, nous conduisent à, aujourd'hui, ne pas faire fonctionner cet espace commun. Et donc, je pense que nous avons, dans cette réinvention du multilatéralisme contemporain, à essayer de bâtir les fondements de ce qu'est une coopération méditerranéenne.

Ce ne sont que quelques esquisses, mais autour de ces quatre axes, et je n'ai pas été exhaustif parce que je ne veux pas être plus long et, surtout, je suis impatient de lire vos réflexions, mais je crois qu'on a dans cet espace du monde qui a tant d'histoire, qui a été l'espace de tant de drames, qui est toujours nourri par la tragédie grecque, mais aussi la capacité à bâtir un avenir dans lequel je crois profondément. Et en disant tout cela, en étant conscient des crises que nous traversons, je le dis avec énormément d'optimisme, et je crois à un agenda positif, un agenda concret de projets pour l'emploi, pour l'environnement, pour l'égalité, mais aussi, en quelque sorte, à une capacité à rassembler l'énergie de nos jeunesses pour essayer quelque chose d'inédit encore à inventer. C'est aussi pour cela que je crois que le forum qui est le vôtre a tant d'intérêt et peut susciter tant d'espoir.

Voilà, voilà pour cette esquisse rapide de fin du mois d'août que je voulais partager avec vous en regrettant encore de ne pas être au milieu de vous, physiquement, ou dans vos échanges de manière plus interactive.

Mais notre Méditerranée, Braudel avait raison, c'est toujours mille choses à la fois. Je ne vous ai livré qu'une toute petite partie de la manière dont je la voyais aujourd'hui, mais aussi quelques lignes de la manière dont on peut peut-être la prendre.

Alors merci. Bons dialogues. Parlez, construisez, imaginez. Nous avons besoin de vous et nous sommes et continuerons d'être là à vos côtés.

Merci beaucoup.